L'es­prit de l'es­ca­lier

Causeur - - Sommaire N° 59 – Été 2018 - Alain Fin­kiel­kraut

Chaque di­manche, à mi­di, sur les ondes de RCJ, la Ra­dio de la Com­mu­nau­té juive, Alain Fin­kiel­kraut com­mente, face à Éli­sa­beth Lé­vy, l'ac­tua­li­té de la se­maine. Un rythme qui per­met, dit-il, de « s’ar­ra­cher au mag­ma ou flux des hu­meurs ». Vous re­trou­ve­rez ses ré­flexions chaque mois dans Cau­seur.

PLAIDOYER POUR LE VIEUX MONDE 10 juin

Comme l’at­teste la vio­lente po­lé­mique dé­clen­chée par le der­nier tract des Ré­pu­bli­cains, les au­to­ri­tés mo­rales de notre temps, ceux dont la pa­role compte, dans les mé­dias, dans le monde po­li­tique et à l’uni­ver­si­té, ne savent plus faire la dif­fé­rence entre « Pour que la France reste la France » et « La France aux Fran­çais ! » Ces deux ex­pres­sions, à les en croire, sentent éga­le­ment le moi­si. Or, elles n’ont pas du tout la même si­gni­fi­ca­tion, et cette ex­ten­sion du do­maine de la moi­sis­sure est à la fois ri­di­cule et in­quié­tante. Dans un en­tre­tien que Cau­seur a pu­blié le 20 juillet 2010, Renaud Ca­mus a don­né de la fran­ci­té cette dé­fi­ni­tion im­pec­cable : « Deux élé­ments, af­fir­mait-il, créent des Fran­çais et peuvent en créer en­core : l'hé­ri­tage, la nais­sance, l'eth­nie, les an­cêtres, l'ap­par­te­nance hé­ré­di­taire, et le dé­sir, la vo­lon­té, l'élec­tion par­ti­cu­lière, l'amour d'une culture, d'une ci­vi­li­sa­tion, d'une langue, d'une lit­té­ra­ture, des moeurs, des pay­sages. » Il ajou­tait : « On peut certes être fran­çais par la culture, par Mon­taigne, par Proust, par Ma­net, par la mon­tagne Sainte-vic­toire, par le pain, par le vin, par la langue, en­core faut-il les connaître, les ai­mer, et d'abord les dé­si­rer. »

Les fa­rouches na­tio­na­listes qui, dans la li­gnée de Maur­ras, scandent « La France aux Fran­çais ! », consi­dèrent qu’on ne peut être fran­çais que par la nais­sance. Ils ré­servent ja­lou­se­ment la fran­ci­té aux hé­ri­tiers. Les autres, quelle que soit leur bonne vo­lon­té, sont re­ca­lés. De­man­der que la France reste la France, ce n’est pas la même chose. C’est le sou­hait émis par tous ceux qui, d’une ma­nière ou de l’autre, se sentent fran­çais. Ce sou­hait, nul ne son­geait à le for­mu­ler, il n’avait pas sa place dans le dis­cours po­li­tique tant que la France était tout na­tu­rel­le­ment la France et que la conflic­tua­li­té se ré­su­mait aux luttes so­ciales. Mais un chan­ge­ment in­at­ten­du et bru­tal a eu lieu. Dans La Part du ghet­to, li­vreen­quête sur une ban­lieue pa­ri­sienne, Ma­non Qué­rouil-bru­neel évoque le cas d’alice : une gra­phiste qui a choi­si, avec son com­pa­gnon, d’ache­ter un ap­par­te­ment dans ce quar­tier qu’on an­non­çait comme un fu­tur Brook­lyn parce qu’une fro­ma­ge­rie – preuve ir­ré­fu­table de gen­tri­fi­ca­tion – ve­nait d’ou­vrir de l’autre cô­té du pont. La dé­con­ve­nue d’alice a été im­mé­diate : « Le jour de l'em­mé­na­ge­ment, ra­conte-t-elle, on est al­lés à la bou­lan­ge­rie en bas de chez nous, j'ai de­man­dé un jam­bon­beurre, le mec m'a re­gar­dée comme si j'étais une ex­tra­ter­restre ! On n'ima­gine pas qu'on puisse être si proche de Pa­ris avec un tel dé­ca­lage. » À l’heure où il est ques­tion d’ins­crire les bis­tros pa­ri­siens au pa­tri­moine mon­dial de l’hu­ma­ni­té, le sand­wich ba­guette-jam­bon­beurre, l’un de leurs em­blèmes, n’a plus sa place au-de­là du pé­ri­phé­rique. Il contre­dit, et même il of­fense la culture qui s’y ins­talle. Ce n’est plus un em­blème, c’est un blas­phème. La même Alice, ap­prend-on, a dû se plier à l’in­jonc­tion ta­cite d’un ves­tiaire spé­cial 9-3… Dès qu’elle met­tait une jupe, elle se

fai­sait em­bê­ter, on lui de­man­dait : « C'est com­bien ? Tu me fais un truc ? » Elle a donc ran­gé jupe, rouge à lèvres et dé­col­le­té… Ce confor­misme, cette in­té­gra­tion à l’en­vers, c’était le prix de la tran­quilli­té. Alice ne peut pas se mettre seule à une ter­rasse de ca­fé, à la sor­tie du mé­tro, elle doit se cram­pon­ner à son sac à cause des vols à l’ar­ra­ché, et, di­telle en­core : « C'est ter­rible d'avoir des mecs qui traînent de­vant l'école, qui crachent et qui s'en­nuient. » La règle est simple, dit-elle : « C'est nous, les étran­gers ici. » Alice fait cette ex­pé­rience trou­blante, dé­con­cer­tante, et même in­croyable : ne plus être chez soi chez soi. Et elle n’est pas la seule, la part de non­france ne cesse de croître en France.

Comme l’a dit Ed­gar Qui­net dans un autre contexte : « Le vé­ri­table exil n'est pas d'être ar­ra­ché à son pays, c'est d'y vivre et de n'y plus rien trou­ver de ce qui le fai­sait ai­mer. » Cet exil est de plus en plus ré­pan­du. Y mettre fin et faire en sorte que la France reste la France de­vraient être, pour toutes les for­ma­tions po­li­tiques de notre pays, un sou­ci prio­ri­taire. Au lieu de quoi, ce sou­ci est cri­mi­na­li­sé, on y voit la frappe de l’ex­trême droite et on lui op­pose une ky­rielle d’ar­gu­ments contra­dic­toires. Pre­mier ar­gu­ment : la France ne se dé­fi­nit pas par des moeurs, mais par des va­leurs, ce n’est pas une identité, c’est une idée, la belle idée des droits de l’homme. Il lui revient donc de mettre en pra­tique cette idée en ac­com­plis­sant le de­voir d’hos­pi­ta­li­té : c’est si elle res­treint l’im­mi­gra­tion que la France cesse d’être la France. Deuxième ar­gu­ment : l’in­sé­cu­ri­té est un fan­tasme, le nombre d’étran­gers est stable dans notre pays, il n’y a pas de non-france en France. Troi­sième ar­gu­ment, illus­tré no­tam­ment par le film In­tou­chables : les nou­veaux ar­ri­vants vont ré­gé­né­rer notre pays, la trans­for­ma­tion d’une so­cié­té té­tra­plé­gique en so­cié­té mul­tieth­nique est ce qui peut lui ar­ri­ver de mieux. Au­cun →

de ces ar­gu­ments ne tient la route. Le nou­veau monde qui s’an­nonce est fé­roce. La tâche de la po­li­tique est donc de pré­ser­ver l’an­cien et de main­te­nir en vie la ci­vi­li­sa­tion fran­çaise pour que la France puisse en­core sus­ci­ter du dé­sir. Au­jourd’hui, ce n’est plus le cas : la France qui était un phare est de­ve­nue un re­pous­soir pour les pays d’eu­rope cen­trale. Ne pas de­ve­nir Mar­seille : tel est l’ob­jec­tif af­fi­ché par la Tché­quie, la Slo­va­quie, la Hon­grie et main­te­nant la pe­tite ré­pu­blique slo­vène.

Par-de­là cette op­po­si­tion géo­gra­phique entre l’est et l’ouest, deux sen­si­bi­li­tés se font jour et se font face dans toute l’eu­rope. Il y a ceux pour qui la sou­ve­rai­ne­té po­pu­laire est le bien su­prême, et ceux qui mi­litent pour la dé­fense et l’ex­ten­sion des droits de l’homme. Sous le même nom de démocratie, les uns veulent as­su­rer la sau­ve­garde de la com­mu­nau­té po­li­tique et cultu­relle, les autres veulent pro­té­ger les li­ber­tés in­di­vi­duelles. À chaque op­tion son risque : faire bon mar­ché des conquêtes du li­bé­ra­lisme dans le pre­mier cas ; faire bon mar­ché du peuple dans le second. Si nous vou­lons être de vrais dé­mo­crates, il nous in­combe de te­nir les deux bouts de la chaîne.

L'EM­PIRE DE LA LAI­DEUR 1er juillet

Le rôle que je m’as­signe n’est pas de com­men­ter l’ac­tua­li­té, mais de pré­le­ver dans le flux de l’ac­tua­li­té les évé­ne­ments qui me pa­raissent si­gni­fi­ca­tifs et j’ac­corde une at­ten­tion toute par­ti­cu­lière à ceux sur les­quels les mé­dias do­mi­nants re­fusent de s’ar­rê­ter car ils les jugent sans im­por­tance. Ain­si, par exemple, la Fête de la mu­sique dans la cour d’hon­neur de l’élysée. Le rap et ce qu’on ap­pelle de ce nom me­na­çant, l’« élec­tro », ont été choi­sis pour di­ver­tir les in­vi­tés de la pré­si­dence. Et le rap a dé­mon­tré, une nou­velle fois, qu’il était la poé­sie du nou­veau monde. Je cite : « Les femmes et la beuh, stric­te­ment verte/ Ne t'as­sieds pas sa­lope s'il te plaît/ T'es éner­vée parce que je me suis fait su­cer la bite et lé­cher les boules/ Je suis avec six man­ne­quins, six bou­teilles de cham­pagne Cristal/ quatre Bel­ve­deres et de la beuh par­tout/ Danse, en­cu­lé de ta mère, danse ! » Soi­rée poé­tique, donc, mais aus­si, et in­dis­so­lu­ble­ment, soi­rée po­li­tique. L’un des « ar­tistes » ar­bo­rait sur son tee-shirt cette ins­crip­tion mi­li­tante : « Fils d'im­mi­gré, noir et pé­dé. » On nous dit qu’il faut être de droite ou d’ex­trême droite pour s’éton­ner et se for­ma­li­ser de cette dé­chéance des formes, de cette agres­sion so­nore dans la cour d’hon­neur du pa­lais des pa­lais de la Ré­pu­blique. Non : ce qui est éton­nant et même conster­nant, c’est de voir toute la gauche cau­tion­ner cette ma­ni­fes­ta­tion pour ne pas être dé­non­cée comme ar­chaïque, ra­ciste et ho­mo­phobe.

Au moins les choses sont-elles

main­te­nant tout à fait claires. L’évé­ne­ment créé par Jack Lang au dé­but des an­nées 1980 n’est pas la fête de la mu­sique, mais la fête de son rem­pla­ce­ment. La mu­sique, c’était na­guère la mu­sique clas­sique et sa conti­nua­tion mo­derne. Le reste, c’était la va­rié­té, la chan­son. Les grands chan­teurs comme Jacques Brel ou Serge Gains­bourg re­pre­naient cette hié­rar­chie à leur compte. Puis, la chan­son a oc­cu­pé le fau­teuil et re­lé­gué sur un stra­pon­tin la mu­sique au sens an­cien du terme. Au­jourd’hui, la chan­son elle-même est dé­trô­née par les vi­tu­pé­ra­tions du rap et le va­carme de l’élec­tro ou de la tech­no. Il en va de la mu­sique comme de la culture : c’est le même mot, mais ce n’est plus du tout la même chose.

Claude De­bus­sy est mort en 1918. Ima­gi­nez un ins­tant que le pré­sident de la Ré­pu­blique ait vou­lu cé­lé­brer ce cen­te­naire en or­ga­ni­sant, pour la Fête de la mu­sique, un concert De­bus­sy à l’élysée. Ses « spin doc­tors » au­raient pous­sé des hauts cris et l’au­raient sup­plié de re­non­cer à ce pro­jet éli­tiste et blanc de peau. Em­ma­nuel Ma­cron à Quim­per a dé­non­cé la lèpre du po­pu­lisme. La vé­ri­table lèpre, c’est l’an­ti-éli­tisme des élites et il est vrai­ment dom­mage que Ju­pi­ter lui ait prê­té son concours, car il avait des choses à se faire par­don­ner. Le can­di­dat Ma­cron a dé­cla­ré qu’il n’y avait pas de culture fran­çaise, ni d’ailleurs d’art fran­çais. Il a aus­si af­fir­mé que la culture, ce n’était pas Gio­no pour les uns et IAM pour les autres, c’était tout pour tout le monde. Tout, c’est-à-dire n’im­porte quoi. « Le dé­sert croît, mal­heur à qui pro­tège le dé­sert », disait Nietzsche. Comme j’aime le dé­sert, je for­mu­le­rai, pour ma part, les choses ain­si : « La lai­deur ne cesse d’étendre son em­pire. Honte à ceux qui se mettent au ser­vice de la lai­deur. » •

Confé­rence de presse de Laurent Wau­quiez, 20 juin 2018.

L'élysée, Fête la mu­sique, 21 juin 2018.

Pa­lais de l'élysée, 21 juin 2018.

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