Hi­dal­go rase... mais pas gra­tis !

Lan­cée par la maire, la ré­no­va­tion des grandes places pa­ri­siennes pro­meut un culte du ba­nal en rup­ture avec la no­blesse de l'ur­ba­nisme hauss­man­nien. Quand le laid se pare des atours du fes­ti­visme « in­clu­sif ».

Causeur - - Sommaire N° 59 – Été 2018 - Sa­mi Bia­so­ni

Après l’échec de l’ur­ba­nisme sur dalle ins­pi­ré du fonc­tion­na­lisme de Le Cor­bu­sier, qui a dé­fi­gu­ré de ses tours mas­sives le 13e ar­ron­dis­se­ment et le front de Seine du quai de Gre­nelle dans les an­nées 1970, on pen­sait Pa­ris du­ra­ble­ment re­ve­nu à de plus sages fon­da­men­taux en ma­tière d’amé­na­ge­ment des es­paces pu­blics. C’était comp­ter sans la fré­tillance po­li­tique de la gauche pa­ri­sienne ar­ri­vée au pou­voir au tour­nant du millé­naire ; sous les pa­vés des berges, on al­lait im­po­ser la plage, et re­con­qué­rir pa­tiem­ment chaque cen­ti­mètre de bi­tume sur des

voi­tures vouées aux gé­mo­nies. La « vé­lo­ru­tion » fo­lâtre vou­lue par Ber­trand De­la­noë était lan­cée et rien ne de­vait pou­voir l’ar­rê­ter.

Lorsque Anne Hi­dal­go dé­cide d’ou­vrir, en juin 2015, une concer­ta­tion préa­lable au ré­amé­na­ge­ment de sept grandes places pa­ri­siennes – Na­tion, Ma­de­leine, Bas­tille, Fêtes, Gam­bet­ta, Pan­théon et Italie –, elle s’ins­crit dans la droite ligne du pro­jet de son pré­dé­ces­seur à l’hô­tel de Ville. En bon épi­gone, ma­dame le maire ne pro­met rien de moins que de « li­bé­rer [ces places] pour les pié­tons » et de re­pen­ser la ville en « co-éla­bo­ra­tion […] afin de cons­truire de nou­veaux es­paces de convi­via­li­té in­no­vants, du­rables et sobres ».

Le bû­cher du ba­ron Hauss­mann

Trois ans plus tard, on « ex­pé­ri­mente » en­core. Ici, quelques tables en bois de ré­cu­pé­ra­tion et bancs en pierre brute, là des mo­dules spor­tifs lé­gers déses­pé­ré­ment su­per­fé­ta­toires et non loin, une poi­gnée d’étu­diants-en-so­cio-à-nan­terre as­sis en tailleur dans un contai­ner ma­ri­time par­ti­ci­pant à un ate­lier ex­plo­ra­toire sur les po­ten­tia­li­tés dis­rup­tives de l’es­pace in­clu­sif. Aux pieds des co­lonnes co­rin­thiennes de la Ma­de­leine ou du Pan­théon, c’est une cour des Mi­racles d’un nou­veau genre que l’on éta­blit ain­si : au si­mu­lacre de la mi­sère, on sub­sti­tue ce­lui de la fes­ti­vi­té or­ga­ni­sée.

Les grands tra­vaux de trans­for­ma­tion de la ca­pi­tale en­tre­pris sous Na­po­léon III par le ba­ron Hauss­mann ont mar­qué les Pa­ri­siens d’an­tan par leur am­pleur consi­dé­rable et par les désa­gré­ments nom­breux qu’ils ont cau­sés. Mais il s’agis­sait de réa­li­ser le pro­jet gran­diose d’as­sai­nir et d’en­no­blir une ville dont la confi­gu­ra­tion té­moi­gnait alors en­core de l’hé­ri­tage ar­chaïque du Moyen Âge. On doit à cette in­signe am­bi­tion nombre des mar­queurs ar­chi­tec­tu­raux et ur­ba­nis­tiques qui fondent l’identité glo­rieuse et ro­man­tique de Pa­ris : ses fon­taines Wal­lace, ses co­lonnes Mor­ris, beau­coup de ses grands axes, squares et jar­dins. Après avoir réus­si à to­ta­le­ment dé­na­tu­rer l’es­prit des kiosques à jour­naux ico­niques de l’ar­chi­tecte Da­vioud, Anne Hi­dal­go per­siste en se lan­çant dans la ré­no­va­tion des grandes places pa­ri­siennes. Que l’or­ga­ni­sa­tion ac­tuelle du mo­bi­lier ur­bain re­lève d’une co­hé­rence sub­tile lui im­porte peu : on fe­ra du neuf avec du re­cy­clé et du brut, à « bas coût », et sans vi­sion d’en­semble.

La tra­hi­son des post-post­mo­dernes

Il faut croire que le Pa­ris hauss­man­nien n’est que coer­ci­tion des corps et anéan­tis­se­ment des so­cia­bi­li­tés, tant le dis­cours de l’équipe mu­ni­ci­pale est han­té – de­puis deux dé­cen­nies – par le spectre d’un es­pace d’op­pres­sion et de contrainte­s qu’il fau­drait li­bé­rer pour le bien des in­di­vi­dus. Il s’agi­ra donc de se ré­ap­pro­prier la vil­lle pour l’an­crer dans un fu­tur ar­ti­fi­ciel sou­hai­table, non plus ver­doyant, mais « vé­gé­ta­li­sé », non plus mi­né­ral et mé­tal­lique, mais émi­nem­ment or­ga­nique. Quelques jar­di­nières po­sées sur le bi­tume de la place de la Na­tion, en­tre­te­nues par des « per­sonnes en si­tua­tion de rue » sur le chemin d’une ré­in­ser­tion éco­res­pon­sable fe­ront l’af­faire, pour­vu que les bons sen­ti­ments abondent et que les au­to­mo­bi­listes s’éva­porent do­ci­le­ment.

Sou­cieuse d’ex­plo­rer les « nou­velles pos­si­bi­li­tés d'être dans la ville » (en d’autres termes, man­ger, boire et s’as­seoir par terre), la mai­rie de Pa­ris pro­meut un culte du ba­nal en rup­ture avec la no­blesse d’un clas­si­cisme ju­gé trop peu in­clu­sif. Ce fai­sant, la gauche ré­ac­tua­lise à moindres frais la pro­po­si­tion iro­nique d’al­phonse Al­lais qui au­rait consis­ter à ins­tal­ler Pa­ris à la cam­pagne, l’air y étant tel­le­ment plus pur.

L'ali­gne­ment des ban­lieues

Mais à l’image de la place de la Ré­pu­blique ré­no­vée, c’est une triste cam­pagne que l’on trans­pose. Au mi­lieu des ky­rielles de voi­tures à l’ar­rêt – ron­ron­nantes et klaxon­nantes – en­vi­ron­nées d’en­seignes bas de gamme, on a amé­na­gé un es­pace sur­di­men­sion­né où les pié­tons tran­sitent, stag­nent par­fois, mais ne semblent ja­mais trou­ver de rai­son lé­gi­time d’être là. Il ne suf­fit pas de dé­si­gner un lieu comme « pa­ci­fié et mul­ti-usages » pour qu’il le soit ; c’est ce que deux mil­lé­naires d’ur­ba­nisme nous ont pour­tant en­sei­gné. À l’image des ago­ras de nos villes nou­velles, pen­sées après 1968 comme des es­paces idéaux de ren­contre et de vie et de­ve­nues pour la plu­part des lieux de dé­per­di­tion et de fixa­tion de la mi­sère so­ciale, ces places que l’on re­des­sine risquent fort de n’être pas les havres de paix pro­mis.

Su­ren­det­tée, la Mai­rie de Pa­ris a conçu un pro­jet de ré­amé­na­ge­ment « sobre ». Or, il ne peut y avoir ai­sé­ment de so­brié­té heu­reuse en mi­lieu ur­bain. Le re­tour au bois et à la pierre n’est pas un re­tour à la terre. À force de re­por­ter le réel et ses com­plexi­tés à une date ul­té­rieure, en es­pé­rant à chaque fois qu’il fi­ni­ra par s’adap­ter au dis­cours, la gauche mu­ni­ci­pale et ses dogmes frac­turent tou­jours un peu plus le corps so­cial. Ce ne sont ni les fa­milles, ni les per­sonnes âgées, ni ceux qui tra­vaillent beau­coup ou loin – au­tre­ment dit les « contraints » – qui fré­quentent ces nou­veaux lieux de vie ar­ti­fi­ciels que sont les places ré­amé­na­gées, mais des tri­bus d’in­di­vi­dus réunis se­lon les cir­cons­tances : des étu­diants pen­dant les cours aux­quels ils n’as­sistent pas, des fac­tions in­sou­mises en cam­ping ur­bain du­rant Nuit de­bout, des as­so­cia­tifs réunis au cours des jour­nées du quart-mon­disme, des mi­gra­tions de re­fuge ou en­core de l’op­pres­sion de genre.

« De tous les cri­mi­nels qui oeuvrent of­fi­ciel­le­ment dans l'in­no­cence, les Verts sont sans doute les mieux or­ga­ni­sés et les plus gla­çants », ob­ser­vait Phi­lippe Mu­ray. Il faut croire qu’en ma­tière d’ur­ba­nisme, ceux qu’ils conseillen­t dé­passent leurs plus dia­bo­liques es­pé­rances. •

Ré­amé­na­ge­ment de la place de la Ré­pu­blique, Pa­ris, prin­temps 2013.

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