Lettre à un jeune mâle blanc

Après #metoo, le temps de l'amour, des co­pains et de l'aven­ture de­vient ris­qué pour les jeunes hé­té­ro­sexuels blancs. Vir­tuel­le­ment sus­pects, ils n'ont plus le choix qu'entre You­porn et les eaux gla­cées de la pa­ra­no néo­fé­mi­niste.

Causeur - - Sommaire N° 59 – Été 2018 - Jé­rôme Le­roy

MTu as 17 ans, bien­tôt 18, et pour toi l’école est fi­nie. Tu viens d’avoir ton bac­ca­lau­réat avec men­tion, et comme tu ha­bites dans un centre-ville plu­tôt que dans un dé­par­te­ment com­men­çant par un 9 et fi­nis­sant par un 3, Par­cour­sup a res­pec­té tes voeux. Tu étu­die­ras les lettres en classe pré­pa­ra­toire, ce qui ne mène à rien, mais peut-être à tous les bon­heurs.

Que vas-tu faire de ta li­ber­té toute neuve ? D’au­tant plus qu’elle va du­rer seule­ment deux mois avant l’en­trée en hy­po­khâgne et le dé­but d’une exis­tence qui tien­dra à la fois de la vie mo­nas­tique et d’un en­traî­ne­ment com­man­do au fort de Pen­thièvre. Je me sou­viens en­core de mon sen­ti­ment de dis­po­ni­bi­li­té heu­reuse, en cet été 1982, quand j’étais dans ta si­tua­tion. Les filles étaient par­tout, rieuses, lé­gères, mys­té­rieuses, of­frant leur gorge au so­leil des ter­rasses, la tête pen­chée en ar­rière, ou mar­chant par deux dans les rues de la vieille ville, les lu­nettes noires re­mon­tées dans les che­veux. Au­jourd’hui, parce que les filles, c’est comme la mer en Bre­tagne chez Cha­teau­briand, elles ne changent ja­mais parce qu’elles changent tou­jours, je leur par­donne même leurs en­va­his­sants smart­phones, tant la tech­no­lo­gie di­gi­tale a fait naître des gestes gra­cieux et in­édits sur les écrans ef­fleu­rés, comme des ca­resses. Com­ment vas-tu ré­sis­ter, toi aus­si, et d’ailleurs faut-il ré­sis­ter, à au­tant de charme et de poé­sie en mou­ve­ment ? Saint Au­gus­tin, dans ses Confes­sions, a don­né une ex­cel­lente dé­fi­ni­tion de la drague : « Non­dum ama­bam et amare ama­bam » ce qui, je ne te l’ap­pren­drai pas, si­gni­fie « Je n'ai­mais pas en­core mais j'ai­mais ai­mer ». Pour al­ler vite, pa­pillonne, exerce ta sé­duc­tion, re­garde les filles qui passent sur la plage1, et tente ta chance. Tombe amou­reux si tu veux, même s’il n’y a pas d’ur­gence.

Mais je m’in­quiète. Tu as bien conscience que quelque chose a été bou­le­ver­sé ces der­niers mois. Que le con­seil de saint Au­gus­tin pour­rait bien pas­ser pour ce­lui d’un har­ce­leur de rue, qui est la per­sonne la plus hon­nie de France dé­sor­mais, après le pé­do­phile, l’an­ti­sé­mite et le che­mi­not. Je ne re­viens pas sur l’af­faire Wein­stein et le mou­ve­ment Ba­lance ton porc, tu es as­sez fé­ru des ré­seaux so­ciaux et as­sez fin pour savoir que l’ère du soup­çon s’est ins­tal­lée et, que ça te plaise ou non, que tu es vir­tuel­le­ment sus­pect, comme était vir­tuel­le­ment sus­pect le kou­lak aux yeux des sta­li­niens quand bien même il pro­tes­tait de son adhé­sion pleine et en­tière à la po­li­tique du pe­tit père des peuples.

Tu me ré­pon­dras que tu as des co­pines fé­mi­nistes, des co­pines noires, des co­pines les­biennes, des co­pines vé­ganes et même des co­pines noire, fé­mi­niste, les­bienne et vé­gane en même temps. Avec elles, tu as même oc­cu­pé quelques jours ton ly­cée et pen­dant les réunions, la prise de pa­role a été stric­te­ment éga­li­taire. Oui mais, mon cher ne­veu, n’as-tu pas sen­ti pen­dant ces mo­ments gen­ti­ment in­sur­rec­tion­nels que la ba­ga­telle n’était pas à l’ordre du jour ? Tu m’en as même parlé. Tout ça était ter­ri­ble­ment sé­rieux, aus­tère et tu n’as pas vou­lu me dire « pu­ri­tain », parce que tu ne vou­lais pas dis­cré­di­ter ta lutte – les mé­dias s’en char­geaient as­sez bien comme ça. On a beau­coup dau­bé sur 1968, mais eux, au moins, avaient quand même pas mal joui sans en­traves (ou avec, al­lez savoir), pen­dant ces quelques se­maines. Une ré­vo­lu­tion qui avait com­men­cé par une his­toire de dor­toir de filles, ça a pour toi des airs de pa­ra­dis per­du quand on sait à quel point les mou­ve­ments so­ciaux, dé­sor­mais, passent plus de temps à dis­cu­ter sur l’op­por­tu­ni­té de l’écri­ture in­clu­sive sur une ban­de­role que de s’em­bras­ser à pleine bouche en re­mon­tant vers le cor­tège de tête dans les nuages la­cry­mo­gènes…

Et si tu as sen­ti ce­la, c’est parce que tu tombes au plus mau­vais mo­ment de l’his­toire oc­ci­den­tale pour un jeune homme blanc et hé­té­ro­sexuel de la classe moyenne su­pé­rieure. Tu n’as rien fait, même pas une main aux fesses en CE2, mais tu es quand même comp­table de deux mille ans de do­mi­na­tion mas­cu­line, et en plus tu aimes ta côte de boeuf sai­gnante.

Alors dois-tu te ré­si­gner à pas­ser tes deux mois de li­ber­té en tête à tête avec You­porn et ar­ri­ver au mois de sep­tembre en souf­frant d’un tennis-el­bow ? Non, bien en­ten­du. Il te fau­dra juste être d’une ex­trême pru­dence.

Ce­la risque de perdre de sa spon­ta­néi­té, mais si tu abordes cette jeune fille qui est la par­faite re­pré­sen­ta­tion de Clé­lia Con­ti alors qu’elle se dé­hanche sur le dance floor, en­re­gistre mal­gré le bruit votre conver­sa­tion avec ton por­table. Si elle de­vait en­ga­ger des pour­suites sous pré­texte que vers cinq heures du ma­tin, tu as stu­pi­de­ment pris pour une in­vi­ta­tion à l’amour, son « bai­se­moi » sur la dune voi­sine du Ma­cum­ba ou sur le siège ar­rière de la Clio, tu au­ras peut-être de quoi te dé­fendre, quand bien même elle ar­gue­rait d’un abus de fai­blesse dû aux 13 vod­kas Red­bull qu’elle avait bues dans la nuit.

Mé­fie-toi des éblouis­se­ments, aus­si. Je veux dire ceux de Frédéric Moreau quand il voit Mme Ar­noux : la fille idéale est là, de­vant toi, sur la plage. Chose in­croyable, elle lit et pas un ro­man de l’été, mais un vieux livre de poche de Co­lette. Ton coeur bat la cha­made. Elle est jo­lie comme Aman­da Len­glet dans Conte d'été. As­sez lo­gi­que­ment, tu te dis : « Joue-là comme Roh­mer. » Tu en­tames la conver­sa­tion, tu fais deux ou trois al­lu­sions lit­té­raires, elle les sai­sit. C’est un mi­racle, voi­là la femme de ta vie. Jus­qu’au mo­ment où la conver­sa­tion vient sur Co­lette et que la roh­me­rienne te dé­clare qu’il est quand même scan­da­leux qu’aus­si peu de femmes soient pré­sentes au bac de fran­çais. Tu sens le dan­ger. Soit tu dis que tu es d’ac­cord, soit tu fais re­mar­quer qu’il ne s’agit pas d’un choix ma­chiste, mais que c’est tout sim­ple­ment dû au fait que plus on re­monte dans les siècles pas­sés, moins les écri­vains femmes sont nom­breuses. Ou alors, change de su­jet de conver­sa­tion, c’est moins ris­qué. Et là, c’est à toi de dé­ci­der. Tu peux par exemple, très lâ­che­ment, mais ce n’est pas moi qui te blâ­me­rais si elle te plaît vrai­ment, te cou­vrir la tête de cendres, dire à quel point la li­bé­ra­tion de la pa­role des femmes a for­mi­da­ble­ment as­sai­ni le pay­sage. Que tout peut re­com­men­cer sur un pied d’éga­li­té entre les deux sexes. Tu au­ras honte, mais au moins tu au­ras réus­si.

À moins qu’à la fin de la conver­sa­tion, elle se re­dresse sur sa ser­viette, se­coue le sable dans tes che­veux et te dise : « C’est for­mi­dable de savoir qu’il y a des gar­çons comme toi. Vrai­ment for­mi­dable. » Avant de par­tir au bras du CRS sur­veillant de bai­gnade, à la mâ­choire prog­nathe et aux muscles sta­lon­niens, qui vient de ter­mi­ner son ser­vice… •

1. Ce n'est plus saint Au­gus­tin mais Pa­trick Cou­tin, phi­lo­sophe bal­néaire.

Jean-pierre Léaud dans Bai­sers vo­lés, de François Truf­faut, 1968.

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