Li­ber­tins, jouir avec en­traves

Les li­ber­tins or­ga­nisent leurs or­gies se­lon des ri­tuels très co­di­fiés. Mal­gré quelques bre­bis ga­leuses ca­chées dans le lot, les femmes qui signent des contrats de sou­mis­sion n'ont pas at­ten­du #ba­lan­ce­ton­porc pour chas­ser les com­por­te­ments abu­sifs et prése

Causeur - - Sommaire N° 59 – Été 2018 - Pau­li­na Dal­mayer

Les li­ber­tins sont des athées en amour », écrit Claude Ha­bib, ro­man­cière et es­sayiste à qui on doit no­tam­ment Le Consen­te­ment amou­reux. Al­fred de Mus­set voyait le phé­no­mène d’un autre oeil et au­tre­ment plus en­thou­siaste : « Le coeur d'un li­ber­tin est fait comme une au­berge, on y trouve à toute heure un grand feu bien nour­ri. » Res­tons lu­cides. S’il est vrai que le « grand feu » li­ber­tin brûle à toute heure, ce n’est pas dans le coeur que se si­tue son foyer. En at­ten­dant, le mi­lieu a né­ces­sai­re­ment été ébran­lé par les sacs et res­sacs de la ré­vo­lu­tion sexuelle. Qui sont les li­ber­tins en 2018 ? Quel re­gard portent-ils sur eux-mêmes, sur leur hé­ri­tage in­tel­lec­tuel, leurs pra­tiques ? En quoi se dis­tinguent-ils d’une masse tou­jours plus dense de jouis­seurs or­di­naires dont les pro­fils en­gorgent les sites de ren­contres ? La ré­vo­lu­tion #metoo a-t-elle chan­gé leurs pra­tiques ou ins­pi­ré plus de pru­dence, voire de mé­fiance, lors de ren­contres for­tuites ?

F., un tren­te­naire en­so­leillé, ri­go­lard, bien dans sa peau noire au­tant que dans son tee-shirt à fleurs, est notre unique in­ter­lo­cu­teur à évo­quer la ra­cine la­tine « li­ber­ti­nus », en référence aux es­claves af­fran­chis de la Rome an­tique, quand il tente de dé­fi­nir sa fa­çon de li­ber­ti­ner. « Rien n'est obli­ga­toire, tout est pos­sible, dit-il, avant d’ajou­ter : Il y a au­tant de cha­pelles que de →

dé­fi­ni­tions pos­sibles du li­ber­ti­nage. » À mesure que F. énu­mère les adeptes du por­no glam, les fé­ti­chistes, les échan­gistes, les BDSM (pra­tiques qui font in­ter­ve­nir le bon­dage, les pu­ni­tions, la do­mi­na­tion, le sa­disme, la sou­mis­sion), jus­qu’aux « convi­viaux », te­nants du sexe plu­riel « à la bonne fran­quette », on avance en ter­rain mi­né, dans un mi­lieu à la fois cloi­son­né et très hé­té­ro­clite. Un avis cor­ro­bo­ré par M., 30 ans, beau gosse à la bra­guette fa­cile d’après la ré­pu­ta­tion qui le pré­cède. Face à un verre de Co­ca, il revendique l’hé­ri­tage idéo­lo­gique du li­ber­ti­nage : « Il y a un vo­let po­li­tique. Je me consi­dère comme anar­chiste. Le li­ber­ti­nage re­lève pour moi d'une forme de li­ber­té sexuelle qui per­met de dé­cou­vrir l'autre sans mots. » En tant que maître dans des jeux ma­so­chistes, il ne tran­sige pas sur la su­pé­rio­ri­té de sa pra­tique. « C'est très in­tel­lec­tuel, ras­sure-t-il en par­lant de contrats qui le lient à ses sou­mises. Le BDSM est le seul cercle qui reste dans le li­ber­ti­nage pur, le noyau dur. » B., 47 ans, s’en moque gen­ti­ment : « Un type ima­gine qu'il est li­ber­tin parce qu'il met des bou­tons de man­chette et dit “chère ma­dame”… » Ma­rié, ca­tho­lique, père de fa­mille et vé­té­ran de la pre­mière heure du li­ber­ti­nage d’avant l’avè­ne­ment des sites spé­cia­li­sés, il semble conscient de ses in­co­hé­rences, qui trouvent une place dans sa vie d’ap­pa­rence bien ran­gée. « Je ne pense scan­da­li­ser per­sonne. Le li­ber­ti­nage n'est pour moi ni un be­soin ni une contrainte. Au contraire, c'est un ter­ri­toire où je ne sup­porte pas de contrainte­s », confie-t-il. Avant de pré­ci­ser : « Je ne me bats pas contre les in­ter­dits. » Y en a-t-il en­core ? La ques­tion pa­raî­trait lé­gi­time pour la ma­jo­ri­té so­bre­ment mo­no­game de nos conci­toyens, mais dé­sta­bi­lise nos in­ter­lo­cu­teurs. « Même quand les gens sont des­cen­dus d'une strate dans la norme, ils cherchent à s'ac­cro­cher à une règle », nous re­cadre B. Ce­la mé­rite éclair­cis­se­ment. À quelle règle fait-on ap­pel quand on ob­serve sa propre femme dans les bras d’un in­con­nu pra­ti­quer ce que Mi­chel On­fray nomme avec pu­deur « éros lé­ger » ?

Qui­conque ouvre un compte sur Wyylde.com, le plus an­cien et le plus ré­pu­té des sites dé­diés au li­ber­ti­nage, dé­couvre ra­pi­de­ment la dif­fé­rence avec les sites clas­siques. Dif­fé­rence es­thé­tique tout d’abord, vi­sible au ka­léi­do­scope d’images pu­bliées par les uti­li­sa­teurs, dont cer­taines, comme les vi­déos tour­nées lors de « gang bang » – en­ten­dez une forme de rapports plus ou moins vio­lents entre une seule femme et plu­sieurs hommes – ont de quoi lais­ser pantois. Un cli­ché at­tire l’at­ten­tion. En noir et blanc, la tête d’une femme aux longs che­veux sombres et le vi­sage dis­si­mu­lé sous un

masque de che­val en cuir. Trou­blante, in­quié­tante, en même temps que sobre à sa fa­çon pa­ra­doxale, la photo montre I., pa­rée pour un jeu sexuel connu sous la dé­no­mi­na­tion de « po­ney ». Il s’agit pro­ba­ble­ment de la pra­tique la plus rare dans le monde li­ber­tin et qui consiste à trai­ter la femme en mon­ture ani­male, à la dres­ser comme telle, voire à la faire trac­ter des at­te­lages. Qua­rante-huit ans et li­ber­tine de­puis huit, I. ac­cepte de nous ren­con­trer. Eth­no­logue de formation, soi­gnée, ha­billée avec une cer­taine re­cherche, elle vit en couple de­puis peu et s’in­surge d’em­blée contre le pré­ju­gé concer­nant la vio­lence du mi­lieu. « C'est très rare que les hommes soient vio­lents ou ir­res­pec­tueux. En règle gé­né­rale, il y a quel­qu'un qui sur­veille, un co­pain, une connais­sance, au cas où les choses dé­ra­pe­raient », di­telle en sou­li­gnant n’avoir ja­mais eu af­faire à la bru­ta­li­té ou au dé­pas­se­ment du consen­te­ment. Mais, bien sûr, il ar­rive qu’il y ait des in­ci­dents.

Vic­time de son suc­cès, Wyylde.com at­tire de plus en plus d’hommes cé­li­ba­taires qui tablent sur la sup­po­sée ac­ces­si­bi­li­té des femmes li­ber­tines. Le ra­tio se­rait d’une femme pour dix hommes. Ima­gi­nez la tem­pé­ra­ture des échanges ! « Les jeunes qui viennent d'en de­hors du monde li­ber­tin ont ten­dance à pen­ser que c'est un dû, qu'ils ont un ca­ta­logue de pros­ti­tuées de­vant le nez. La gé­né­ra­tion des quin­qua­gé­naires se com­porte très dif­fé­rem­ment », ex­plique I. Tou­te­fois, elle ne compte pas sur la nou­velle ré­vo­lu­tion fé­mi­niste, qui n’est pour elle qu’une mode, pour chan­ger la donne. De son cô­té, B., un brin im­pres­sion­né par l’ef­fi­ca­ci­té des tribunaux sur les ré­seaux so­ciaux, in­siste sur le consen­te­ment et la ga­lan­te­rie : « Beau­coup d'hommes ou­blient la femme dans le pro­ces­sus ! » D’autres, pro­fi­tant de l’am­biance tor­ride des ébats, trans­gressent la règle prin­ci­pale qui im­pose l’usage du pré­ser­va­tif. En gé­né­ral, ils sont dé­non­cés sur le site grâce au sys­tème qui per­met à cha­cun de no­ter son par­te­naire. « Ne pas mettre un pré­ser­va­tif en pro­fi­tant de l'in­at­ten­tion de la femme s'ap­pa­rente pu­re­ment et sim­ple­ment à du viol », tranche B. Glisser dis­crè­te­ment son nu­mé­ro de té­lé­phone à la femme ve­nue en couple à une soi­rée échan­giste est presque aus­si grave. C’est l’hô­pi­tal qui se moque de la cha­ri­té, di­rait-on. Et pour­tant. « On res­pecte le couple ! » tonne B., qui pra­tique l’échan­gisme avec sa femme et sou­ligne le plai­sir par­ta­gé à deux. Pour sa part, I. pointe l’adul­tère (sic !) : « Que mon homme prenne son pied avec une autre femme de­vant moi, je le concède bien vo­lon­tiers. Mais der­rière mon dos ? Je ne l'ac­cep­te­rais ja­mais ! » Le blog « 400 culs », ani­mé par Agnès Giard, a in­ter­viewé Sa­gace, co­au­teur de la BD Une vie d'échan­giste, dont on tire ce pro­pos éclai­rant : « Les clubs sont un peu de­ve­nus mon “ré­vé­la­teur test” de per­son­na­li­té mas­cu­line, je trouve ça non seule­ment mar­rant, mais ra­pide et très ef­fi­cace comme mé­thode. » Ain­si un homme qui aban­donne sa par­te­naire au bar pour s’oc­cu­per d’une autre passe dé­fi­ni­ti­ve­ment dans la ca­té­go­rie des gou­jats. Ni vic­times d’une culture de mar­chan­di­sa­tion des corps, ni sex ad­dict abon­nés aux ren­contres déshu­ma­ni­sées, les li­ber­tins veillent de­puis tou­jours au res­pect de leurs prin­cipes ré­gu­la­teurs in­ternes. Ils n’ont pas at­ten­du #ba­lan­ce­ton­porc pour chas­ser les com­por­te­ments abu­sifs et pré­ser­ver le sta­tut pri­vi­lé­gié des femmes. F. es­time qu’elles sont « mises à l'hon­neur et, con­trai­re­ment à ce qui se passe sur les sites clas­siques de ren­contres, consi­dé­rées avec at­ten­tion et non pas comme des ob­jets. » M. évoque le pou­voir des femmes qui signent les contrats de sou­mis­sion : « Ce sont elles qui ac­ceptent de se sou­mettre, pas moi qui le leur im­pose. Et elles sont très consciente­s de leurs en­vies, équi­li­brées psy­cho­lo­gi­que­ment, ma­tures, sa­chant dire non. »

Ce pe­tit monde com­porte son pour­cen­tage de dé­tra­qués comme n’im­porte quel autre. B. dé­nonce des nar­cis­siques, des ma­ni­pu­la­teurs, des pré­da­teurs, des hommes qui poussent des femmes à di­vor­cer et dis­pa­raissent du jour au len­de­main, ceux qui ont be­soin de res­sen­tir un at­ta­che­ment émo­tion­nel, mais n’offrent rien en re­tour : « Dans le mi­lieu li­ber­tin, il ar­rive que les gens confondent l'in­ten­si­té sexuelle et les sen­ti­ments. » Preuve, s’il en fal­lait, que la pro­por­tion de coeurs bri­sés ou conquis ne va­rie pas sub­stan­tiel­le­ment avec les pra­tiques sexuelles. Au­tre­ment dit, aus­si af­fran­chis de la mo­rale conven­tion­nelle qu’ils se disent, les li­ber­tins ne sont pas dé­nués d’émo­tions, de sen­si­bi­li­té, voire de sen­ti­men­ta­li­té.

Ce­pen­dant, ce n’est pas cette pro­pen­sion à par­ta­ger les af­fects du com­mun des mor­tels qui menace l’éco­sys­tème li­ber­tin, comme l’ex­plique M., qui tra­vaille dans le ci­né­ma et ob­serve avec un in­té­rêt par­ti­cu­lier le dé­rou­le­ment de l’af­faire Wein­stein : « Le mou­ve­ment #metoo im­pose par­tout dans le monde le pu­ri­ta­nisme amé­ri­cain. On bride un tas de li­ber­tés dans des so­cié­tés dé­jà très uni­for­mi­sées et qui vivent une sexua­li­té ap­pau­vrie, fa­çon­née par le por­no. »

En réa­li­té, moins hon­teux que par le pas­sé, plus avouable et plus ac­cep­table so­cia­le­ment, le li­ber­ti­nage souffre peut-être de l’at­trac­tion qu’il exerce. D’après une étude de L’IFOP sur les formes de sexua­li­té col­lec­tive en Eu­rope, réa­li­sée pour Wyylde.com en 2014, le nombre d’adeptes ne cesse de croître : cette an­née-là, 5 % des Fran­çais se sont li­vrés à l’échange de par­te­naires contre 2,4 % en 1992, 8 % ont par­ti­ci­pé à des or­gies contre 6 % il y a vingt ans. En outre, le pro­fil des adeptes évo­lue vers un pu­blic de plus en plus jeune, dont l’ap­pren­tis­sage de la sexua­li­té s’est fait en par­tie par le biais des films X pu­bliés sur le web. Rai­son pour la­quelle, en cette époque à la fois dé­bri­dée et pu­di­bonde, les li­ber­tins de longue date dé­sertent les clubs et les sites au pro­fit de ré­seaux fer­més, ul­tra sé­lec­tifs, mais qui s’ef­forcent de culti­ver une cer­taine éthique, aus­si ri­sible que ce­la puisse pa­raître aux yeux de non­pra­ti­quants. •

Les Par­ti­cules élé­men­taires, film al­le­mand d'os­kar Roeh­ler (2006), li­bre­ment adap­té du ro­man de Mi­chel Houel­le­becq.

Pu­bli­ci­té pour le site in­ter­net li­ber­tin Wyylde.com dans le mé­tro pa­ri­sien, fé­vrier 2018.

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