Se­lin­ger, le mar­teau et le kad­dish

Causeur - - Sommaire N° 59 – Été 2018 - Sté­phane Edel­son

Res­ca­pé de la Shoah, le sculp­teur fran­co-is­raé­lien She­lo­mo Se­lin­ger en­tre­tient la flamme du sou­ve­nir. On vient d'inau­gu­rer au Luxem­bourg la sta­tue que ce bour­lin­gueur à l'hu­mour in­ébran­lable a consa­crée aux vic­times lo­cales du gé­no­cide. Por­trait.

Le Luxem­bourg, ce n’est pas comme la Po­logne, quand on l’évoque on pense aux banques, à la pluie, à l’en­nui, mais ra­re­ment voire ja­mais à la Shoah. Et pour­tant, comme par­tout où sont pas­sées les Pan­zer­di­vi­sio­nen, il y a eu dé­por­ta­tion de la po­pu­la­tion juive. Mille trois cents morts. C’est peu au re­gard d’un gé­no­cide, sauf pour les vic­times.

En 2013, She­lo­mo Se­lin­ger a été bien sur­pris de voir deux membres de la com­mu­nau­té juive luxem­bour­geoise dé­bar­quer dans son ate­lier à Pa­ris et lui de­man­der une sculp­ture com­mé­mo­rant le mar­tyr juif du Luxem­bourg. La Shoah ça connait She­lo­mo Se­lin­ger. Né à un nuage de fu­mée d’oś­wię­cim (Au­sch­witz), dé­por­té à 13 ans, il fe­ra entre 1942 et 1945 un tour des camps digne d’un com­pa­gnon­nage ini­tia­tique du genre ou plu­tôt, du non-genre hu­main, aux noms évo­ca­teurs de Faul­brück, Grö­ditz, Marks­tadt, Fünf­tei­chen, Gross-ro­sen, Flos­senbürg, Dresde, Leit­me­ritz, et en­fin The­re­siens­tad. Quand il ra­conte son voyage, il vous en­traîne dans ses marches de la mort, dans des ré­cits de pen­dus et autres mas­sacres qui font de lui un sur­vi­vant, un mi­ra­cu­lé.

Il a gar­dé de cette époque une joie de vivre, et aus­si sa vi­gi­lance, sur­tout pour ce type de com­mande à charge émo­tion­nelle forte. Il convient en ce do­maine de se dé­fier d’un en­thou­siasme dé­bri­dé et de fixer, avant d’ac­cep­ter, les condi­tions de tra­vail, fi­nan­cières et d’ex­po­si­tion de l’oeuvre à pro­duire.

Après les membres de la pe­tite com­mu­nau­té juive du Grand-du­ché, sont ve­nus ceux du gou­ver­ne­ment, puis la fi­na­li­sa­tion du deal s’est faite deux ans plus tard. Mal­gré ses 87 ans, ses in­ter­lo­cu­teurs étaient confiants, au vu de ce qu’il avait dé­jà pro­duit : qu’est-ce qu’une sta­tue de trois mètres de haut sculp­tée dans le gra­nit pour un tel homme ?

Si Sh­lo­mo Se­lin­ger a réa­li­sé l’im­po­sant mo­nu­ment de Dran­cy et aus­si ce­lui de la Ré­sis­tance à La Cour­neuve, cette com­mande pour le Luxem­bourg ne fait pas de lui le sculp­teur de la mar­ty­ro­lo­gie juive. Même dans le monde de plus en plus pe­tit des an­ciens des camps, il y a concur­rence sur les ap­pels d’offres.

Avec quelques autres, ils se re­trouvent, quand ils le peuvent. Pen­dant long­temps de fa­çon men­suelle au Lu­te­tia, au­jourd’hui en fonc­tion des car­nets de ren­dez­vous de cha­cun, des voyages com­mé­mo­ra­tifs, des in­ter­ven­tions dans les ly­cées : plus ils vieillisse­nt, plus ils sont sol­li­ci­tés. Pas de re­traite pour les im­mor­tels de la Shoah. Leurs re­trou­vailles sont aus­si fonc­tion de leur san­té ou sim­ple­ment de la carte du res­tau­rant. On trouve dans ce

clan des sept, Mar­ce­line Lo­ri­dan, Élie Bu­zyn, Ben­ja­min Se­dia, Gi­nette Ko­lin­ka, Armand Bul­wa et Wal­ter Spit­zer. Wal­ter, c’est l’autre sculp­teur. De même que le trai­té de Tor­des­sillas qui fixait le par­tage de l’amé­rique du Sud entre Es­pagne et Por­tu­gal, Spi­tez a réa­li­sé le mo­nu­ment du Vel’ d’hiv, Se­lin­ger ce­lui de Dran­cy. Par­lons ici d’un de­por­tee agree­ment…

Se­lin­ger n’a pas sculp­té seule­ment des mo­nu­ments fu­né­raires et com­mé­mo­ra­tifs, mais aus­si des bes­tiaires comme La Tau­ro­ma­chie des arènes de Bous­cat (Gi­ronde), ou des oeuvres ly­riques telles que La Danse, un en­semble de 35 jar­di­nières, sculp­tées en 1982, éten­du sur les 3 600 m2 de l’es­pla­nade de La Dé­fense.

Com­ment un ado re­trou­vé gi­sant sur un tas de ca­davres se re­trouve-t-il à 90 ba­lais dans cette car­rière de Bre­tagne où, mar­teau-pi­queur à bout de bras, il met toute son éner­gie à ter­mi­ner ce tra­vail qu’un convoi ex­cep­tion­nel s’ap­prête à em­por­ter vers Luxem­bourg Ci­ty ?

Après les camps, She­lo­mo Se­lin­ger a im­mi­gré en Pa­les­tine bri­tan­nique, par­ti­ci­pé à la guerre d’in­dé­pen­dance de 1948 dans un kib­boutz puis ren­con­tré l’amour avec Ruth, une jeune fille très comme il faut, de la bour­geoi­sie d’haï­fa. Elle lui fait quit­ter sans tar­der sa vie de boys­cout au kib­boutz et le pousse à sculp­ter. Pas un mau­vais pa­ri, Se­lin­ger gagne un concours et dé­barque à Pa­ris en 1953 pour étu­dier aux Beaux-arts avec Mar­cel Gi­mond.

Il a tra­vaillé le bois, le bronze et la pierre – tout par­ti­cu­liè­re­ment le gra­nit rose avec le­quel il est en os­mose. « J'in­ter­roge la pierre, et c'est elle qui me guide. C'est la ma­tière qui a tou­jours rai­son. Il y a une dé­marche d'amour par le rythme du bu­rin ou du mar­teau-pi­queur : “un bu­rin sur pneu­ma­tique” », s’em­balle-t-il, as­sis dans le fau­teuil dé­fon­cé du pe­tit bu­reau si­tué au-des­sus de son ate­lier pa­ri­sien. Ici, dans les an­nées 1950 vé­curent les étu­diants cam­bod­giens Pol Pot et Ieng Sa­ry, fu­turs or­ga­ni­sa­teurs du gé­no­cide khmer. Drôle de kar­ma.

Do­mi­nique Ro­bert, di­rec­teur de La Gé­né­rale du gra­nit, en Bre­tagne, lui a trou­vé la pierre de ses rêves et l’a ac­cueilli deux ans du­rant en son sein, rue des Dé­por­tés, à Lou­vi­gné-du-dé­sert. Le kar­ma peut aus­si être ama­teur d’hu­mour juif. « Du gra­nit rose de la Clar­té », s’émer­veille en­core Se­lin­ger une se­maine après le der­nier coup de mar­teau. Une pierre ta­touée, avec un nu­mé­ro de série peint sur son flanc comme tous les blocs qui entrent là-bas. Une pierre dure. Deux hi­vers, des mo­ments de dé­cou­ra­ge­ment, la chute de son écha­fau­dage qui lui bloque la jambe, rien ne l’ar­rête. Même pas le som­meil qui lui a fait quit­ter la route au prin­temps. La voi­ture n’a pas sur­vé­cu.

Pour le su­jet, il re­prend un pe­tit bronze réa­li­sé pour l’en­trée de Si­mone Veil à l’aca­dé­mie fran­çaise, les Flammes de la Shoah. Sur les cô­tés, des lettres hé­braïques, un vav et un la­met dont les va­leurs nu­mé­riques donnent le chiffre 36, soit le nombre des Justes dans la mys­tique juive. « Je pense tou­jours à ces gens qui ont pris des risques. » En­suite, s’en­tre­mêlent des che­veux de­ve­nant flammes, des têtes de femmes et d’en­fants, un oeil et une main qui le couvre comme des juifs priants et un monde aveugle aux souf­frances. Et, au centre, un canal creu­sé tout au long de la pierre, gui­dant le re­gard vers la lu­mière.

Re­bap­ti­sée Kad­dish, la sta­tue com­man­dée de trois mètres de haut fait fi­na­le­ment trois mètres trente. Le socle dont l’ins­crip­tion est dé­diée à sa femme Ru­thy fe­ra un mètre dix et non un seul. Pour­quoi ? Pas de ré­ponse, mais un pe­tit sou­rire. Peut-être pour dé­fier la ca­thé­drale toute proche.

« Non, je fais un ca­deau au Luxem­bourg. Dans ma sculp­ture je me ré­fère aus­si à la kab­bale, avec une dé­marche de ré­pa­rer le monde. Et en com­mé­mo­rant, j'ajoute à la beau­té de l'en­vi­ron­ne­ment ; et c'est le re­tour que j'en ai. Plus la qua­li­té ar­tis­tique est grande, plus elle sert la mé­moire. Je connais la cruau­té de Na­po­léon par les ta­bleaux de Goya et non par les livres d'his­toire. » Le Grand-duc et la Grande-du­chesse ont inau­gu­ré le mo­nu­ment le 17 juin. Il y avait là aus­si le Pre­mier mi­nistre et le maire ; et sur­tout quelque chose à voir au Luxem­bourg. She­lo­mo, lui, est par­ti ma­rier sa pe­ti­te­fille, puis en va­cances. Il cherche un me­nui­sier pour res­tau­rer son ate­lier avant sa pro­chaine com­mande. •

She­lo­mo Se­lin­ger dans son ate­lier à Pa­ris, juin 2018.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.