Léon Frédéric, peindre la poé­sie de la mi­sère

Causeur - - Sommaire N° 59 – Été 2018 - Pierre La­ma­lat­tie

Ho­no­ré par le mu­sée d'or­nans (Doubs), l'ar­tiste belge Léon Frédéric (18561940) a peint la vie quo­ti­dienne des pe­tites gens. Son oeuvre fi­gu­ra­tive jus­qu'au dé­lire dé­gage une poé­sie sourde où la ré­si­gna­tion se mêle au sen­ti­ment de la beau­té du monde.

Qui connaît Léon Frédéric de nos jours ? Pas grand monde, il faut bien en conve­nir. Pour­tant, à la fin du xixe siècle, et au dé­but du xxe, cet ar­tiste est consi­dé­ré comme le plus émi­nent des peintres belges. Membre du Groupe des XX, proche d’en­sor et de Rops, il est à la pointe de son époque et in­vi­té par toutes les sé­ces­sions d’eu­rope. Au soir de sa vie, alors que monte la mo­der­ni­té, son étoile com­mence à pâ­lir. À sa mort, en 1940, ça se gâte en­core un peu, dès lors qu’on as­si­mile à contre­sens ses scènes pay­sannes aux nos­tal­gies fas­ci­santes dans l’air du temps. En­suite, il est qua­si­ment ou­blié. Pour­tant, Léon Frédéric est un ar­tiste ma­jeur qui a pro­duit une oeuvre im­mense et sin­gu­lière. La ré­tros­pec­tive or­ga­ni­sée par le mu­sée d’or­nans jus­qu’au 15 oc­tobre consti­tue donc une chance et un plai­sir à ne pas ra­ter.

Léon Frédéric naît en 1856 à Bruxelles, dans une fa­mille d’or­fèvres et de joailliers. Son père est sen­si­bi­li­sé aux arts, sur­tout ap­pli­qués. Il en­cou­rage la vo­ca­tion du jeune Léon pour la pein­ture. Ce der­nier est ce qu’on ap­pel­le­rait au­jourd’hui, un « Tan­guy ». Il vit au do­mi­cile fa­mi­lial jus­qu’à l’âge de 40 ans. Pen­dant de nom­breuses an­nées, il vend ra­re­ment, mais ce n’est pas un pro­blème. Au­cun sou­ci non plus quand il rate en 1876 et en 1878 le Prix de Rome belge. Ce sont en­core ses pa­rents qui fi­nancent son voyage en Italie.

Avec Ghir­lan­daio et Bastien-le­page, il trouve sa voie

Dans la Pé­nin­sule, il s’at­tarde sur­tout à Rome et à Flo­rence. Il est peu mar­qué par l’uni­vers de la pein­ture vé­ni­tienne et ses gla­cis. En re­vanche. En re­vanche, il est fas­ci­né par cer­tains ar­tistes de la pre­mière Re­nais­sance et, no­tam­ment, par Do­me­ni­co Ghir­lan­daio (14481494). Cet ar­tiste florentin a ta­pis­sé les églises et les pa­lais de sa ville de très nom­breuses pein­tures mu­rales qui semblent de grandes BD. Ses com­po­si­tions, aux su­jets sou­vent im­po­sés, sont pour lui le pré­texte d’évo­quer la so­cié­té de son temps. Ghir­lan­daio, qui ma­ni­feste une vé­ri­table frénésie à re­pré­sen­ter ses contem­po­rains, leurs cos­tumes et leurs ac­ti­vi­tés di­verses, in­fluence du­ra­ble­ment Léon Frédéric. En 1881, Léon Frédéric connaît un autre choc au sa­lon de Bruxelles, où il voit des oeuvres du très brillant na­tu­ra­liste fran­çais Jules Bastien-le­page (1848-1884). Il sai­sit tout l’in­té­rêt qu’il y a à com­prendre et à peindre la vie des gens de son temps, au­tre­ment dit à être un na­tu­ra­liste à sa fa­çon. Ce choix n’est pas évident alors que de nom­breux ar­tistes, adeptes de la pein­ture d’his­toire, se consacrent à des évé­ne­ments an­ciens, my­thiques ou édi­fiants. Quant aux im­pres­sion­nistes, ils ont sur­tout sur­fé à la su­per­fi­cie heu­reuse de leur temps, n’en re­te­nant guère que des scènes de pique-nique, des vues de nym­phéas et des par­ties de ca­no­tage. Le sou­ci de la vie réelle de ses contem­po­rains, si cou­rant en lit­té­ra­ture, est donc presque in­édit en pein­ture.

En ban­lieue, il ren­contre des pauvres

C’est à cette époque que Léon Frédéric dé­mé­nage avec ses pa­rents en ban­lieue pour fuir les nui­sances ré­sul­tant du ré­amé­na­ge­ment ur­ba­nis­tique du centre-ville. Dans ce nou­vel en­vi­ron­ne­ment de la pé­ri­phé­rie, pauvres et va­ga­bonds sont lé­gion. Léon Frédéric s’in­té­resse à eux et sym­pa­thise avec cer­tains. Il de­vient proche de l’un d’entre eux. Ce der­nier lui sert de mo­dèle, bien­tôt sui­vi de ses deux femmes et de ses sept en­fants. Ils sont mar­chands de craie, ma­té­riau qui a de nom­breux usages à l’époque. Cette re­la­tion lui ins­pire le trip­tyque →

Les Mar­chands de craie pré­sen­té au sa­lon de Bruxelles en 1883. C’est un triomphe. Le trip­tyque fait le tour de l’eu­rope. L’exé­cu­tion est somp­tueuse. Plus des­si­née que peinte, elle est qua­li­fiée un peu vite de « clas­si­ci­sante ». Ce­pen­dant, elle fait sur­tout écho à la ma­nière pré­cise et co­lo­rée du Quat­tro­cen­to. En par­cou­rant des yeux les dé­tails de cette oeuvre, on sent toute la ju­bi­la­tion de l’ar­tiste à sai­sir la sin­gu­la­ri­té des moindres formes. On éprouve du plai­sir à suivre la ner­vo­si­té des coups de pin­ceau, à dé­tailler les ma­tières sub­ti­le­ment em­pâ­tées.

Mais c’est sur­tout le su­jet qui fait sen­sa­tion. La jour­née d’un couple de mar­chands de craie et de leurs six en­fants est dé­com­po­sée comme dans une BD, en trois ta­bleaux se li­sant de gauche à droite : ma­tin, mi­di et soir. La route sur la­quelle évo­luent les pro­ta­go­nistes fait fi­gure de ligne du temps. Léon Frédéric nous montre sans conces­sions la vie de ces am­bu­lants, mais il ne tombe pas dans le mi­sé­ra­bi­lisme. Au contraire, il se dé­gage de l’oeuvre une sorte de poé­sie sourde où la ré­si­gna­tion se mêle à un cer­tain sen­ti­ment de la beau­té du monde. On est frap­pé par ces condi­tions de vie dif­fi­ciles. Mais en même temps, on peut ad­mi­rer la ca­pa­ci­té de ces gens, et des hu­mains en gé­né­ral, à ti­rer par­ti de toutes les si­tua­tions et de tous les en­vi­ron­ne­ments.

L’af­fi­ni­té de Léon Frédéric avec le ca­tho­li­cisme so­cial s’af­firme. Il est proche des so­cia­listes. Jus­qu’à la fin de sa vie, Léon Frédéric pein­dra avec ar­deur les pauvres de son temps. Tou­te­fois, à la dif­fé­rence de Constantin Meu­nier qui se pas­sionne pour les mi­neurs du Bo­ri­nage, il consacre peu d’oeuvres aux ou­vriers, ex­cep­tion faite du ma­gni­fique trip­tyque Les Âges de l'ou­vrier. Il est sur­tout por­té vers les va­ga­bonds et la pay­san­ne­rie.

La pein­ture se loge par­fois dans les dé­tails

Léon Frédéric im­pres­sionne aus­si par sa ca­pa­ci­té de tra­vail qui se ma­ni­feste à tra­vers l’im­por­tance de sa pro­duc­tion, mais aus­si par l’abon­dance de dé­tails, qui donne le ver­tige. Cer­taines de ses com­po­si­tions, plus sym­bo­listes, s’écartent du na­tu­ra­lisme. Elles font place à des fan­tasmes, voire à des dé­lires. L’ar­tiste se livre par­fois à d’éton­nantes ac­cu­mu­la­tions. C’est le cas, en par­ti­cu­lier, du trip­tyque Le Ruis­seau qui pré­sente d’in­vrai­sem­blables amon­cel­le­ments de bé­bés et de jeunes en­fants nus. Le peintre se rend ré­gu­liè­re­ment dans un vil­lage de l’ar­denne pro­fonde, Na­frai­ture, où il fi­nit par se re­ti­rer. Dans cette thé­baïde, il se pas­sionne pour un uni­vers ru­ral ayant presque échap­pé au temps et à l’in­dus­tria­li­sa­tion. Il per­çoit dans la pay­san­ne­rie une sorte de sim­pli­ci­té bi­blique qui lui ins­pire des pein­tures ex­pli­ci­te­ment chré­tiennes, comme Le Re­pas de fu­né­railles. Ses com­po­si­tions de­viennent plus strictes et sans doute plus fortes. Quand il meurt, en 1940, on pour­rait dire que dis­pa­raît un grand peintre du xixe éga­ré en plein xxe siècle.

On au­rait pour­tant tort de croire que Léon Frédéric est dé­pour­vu de pos­té­ri­té. Certes, la mo­der­ni­té et l’his­to­rio­gra­phie ar­tis­tique or­di­naire ne re­tiennent rien qui lui res­semble au xxe siècle, mis à part, peut-être, quelques oeuvres sur­réa­listes. Léon Frédéric, pour cer­tains, in­carne un pas­sé ré­vo­lu, voire un en­fer de mau­vais goût. Ce­pen­dant, en marge de l’art mu­séal, le xxe siècle com­porte aus­si des ar­tistes s’adres­sant à un pu­blic po­pu­laire. Ces créa­teurs adorent, comme le maître belge, re­pré­sen­ter de fa­çon piquante leurs congé­nères et poussent par­fois la fi­gu­ra­tion jus­qu’à des dé­lires jouis­sifs. On peut pen­ser à des illus­tra­teurs comme Nor­man Ro­ck­well ou Frank Fra­zet­ta. Même dans le do­maine de la photo, Spen­cer Tu­nick, qui prend des cli­chés de cen­taines de vo­lon­taires nus, n’est pas sans rap­pe­ler le trip­tyque Le Ruis­seau. C’est en­core da­van­tage le cas, évi­dem­ment, pour de très nom­breux au­teurs de bandes des­si­nées. La veine à la­quelle ap­par­tient Léon Frédéric n’est donc pas aban­don­née, même si, à notre époque, elle re­lève plus des goûts po­pu­laires que des va­li­da­tions cultu­relles.

L’ex­po­si­tion pré­sen­tée à Or­nans n’est donc pas seule­ment un rare plai­sir à sa­vou­rer. C’est aus­si un évé­ne­ment qui bous­cule les fausses cer­ti­tudes en ma­tière d’his­toire de l’art. Il faut sa­luer le tra­vail cou­ra­geux du com­mis­saire d’ex­po­si­tion, Ben­ja­min Fou­dral, jeune et brillant his­to­rien de l’art. •

À voir ab­so­lu­ment : « Léon Frédéric, un autre réa­lisme », mu­sée Gus­ta­ve­cour­bet à Or­nans (Doubs), du 6 juillet au 15 oc­tobre.

Ga­mine au chou, Léon Fré­de­ric, 1898.

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