Pour en fi­nir avec l'autre

Causeur - - Sommaire N° 59 – Été 2018 - Fran­çoise Bo­nar­del

Avec L'autre, le phi­lo­sophe Do­mi­nique Ques­sa­da achève un cycle com­men­cé il y a vingt ans. S'il pense que la concep­tua­li­sa­tion for­ce­née de l'autre a per­mis les gé­no­cides du xxe siècle, l'au­teur es­père que son ob­so­les­cence pro­gram­mée an­nonce une hu­ma­ni­té plus fra­ter­nelle. Une ana­lyse brillante mais contes­table.

Les lec­teurs mo­ti­vés qui em­por­te­ront le der­nier es­sai de Do­mi­nique Ques­sa­da à la plage se­raient bien ins­pi­rés de se prê­ter d’en­trée au pe­tit exer­cice de mé­di­ta­tion qui leur est pro­po­sé à la fin de l’ou­vrage. Je dis « mé­di­ta­tion » car l’état d’in­sé­pa­ra­bi­li­té dé­crit comme une pro­messe in­édite pré­sente de cu­rieuses res­sem­blances avec des ex­pé­riences du même type, d’ordre spi­ri­tuel ou poé­tique. Est-ce la preuve qu’on ne se dé­bar­rasse pas si fa­ci­le­ment des struc­tures men­tales hé­ri­tées du vieux monde, ou ce­la tend-il à dé­mon­trer que « l'on­to­lo­gie de l'in­sé­pa­ra­bi­li­té » dont l’au­teur est de­puis bien­tôt vingt ans le dé­fen­seur ta­len­tueux et obs­ti­né, était dé­jà en fait l’une des com­po­santes de la vi­sion du monde dont la disparitio­n est an­non­cée ? Et si, pro­gres­sant en­suite dans votre lec­ture, vous voyez le face-à-face ini­tial avec votre voi­sin(e) de plage se trans­for­mer en côte à côte où per­sonne n’est plus l’autre de l’autre, c’est que vous au­rez ra­pi­de­ment pro­gres­sé sur la voie de l’in­sé­pa­ra­bi­li­té.

Dif­fi­cile d’ailleurs de dis­so­cier ce nou­vel es­sai des quatre autres dé­jà pu­bliés1, l’au­teur re­con­nais­sant lui­même qu’il s’agit là d’un « chemin en cinq étapes » et par­lant d’un « cycle » au sein du­quel ce der­nier livre joue­rait donc le rôle de clé de voûte qui, po­sée en der­nier, as­sure la so­li­di­té de l’édi­fice. On s’étonne dès lors moins de voir re­ve­nir au pre­mier plan un concept – l’autre – qui jouait dé­jà un rôle pré­pon­dé­rant dans les pré­cé­dents es­sais : « L'autre est (tout) ce dont nous sommes sé­pa­rés », lit-on dans L'in­sé­pa­ré. Tout n’avai­til donc pas dé­jà été dit alors même que la thèse de l’au­teur – l’autre en tant qu’« ob­jet idéo­lo­gique » est le pire en­ne­mi de l’al­té­ri­té – sem­blait ne lais­ser guère de place à l’in­édit ? Conscient des pa­ra­doxes qu’il ma­nie, et sou­cieux d’être com­pris, Ques­sa­da use en fait de la ré­pé­ti­tion comme d’un « rap­pel » vi­sant à dis­si­per les mal­en­ten­dus que pour­rait sus­ci­ter une pen­sée comme la sienne, ser­vie par une ex­cep­tion­nelle maî­trise du lan­gage, mais évo­luant à contre-cou­rant de pas mal d’idées re­çues.

Qui abor­de­rait cet ou­vrage en se di­sant, par exemple, qu’il va y trou­ver l’art et la ma­nière de mieux « com­prendre l’autre », au sens psy­cho­lo­gique du

terme, ne pour­rait qu’être dé­çu voire scan­da­li­sé par les li­ber­tés prises et as­su­mées à l’en­droit de cette idéo­lo­gie faus­se­ment com­pas­sion­nelle qu’est au­jourd’hui l’« au­trisme » ; ins­pi­rant à l’au­teur des pages d’une ré­con­for­tante lu­ci­di­té quant à la né­ces­si­té de dé­lo­ger de son pié­des­tal ce « fé­tiche sa­cra­li­sé, ga­rant de l' éthique, qu'est de­ve­nu l'autre », sous l’égide d’em­ma­nuel Le­vi­nas, en par­ti­cu­lier. Il faut un cer­tain cou­rage pour oser pen­ser que l’éthique lé­vi­nas­sienne, non contente d’être im­pra­ti­cable, lé­gi­time la prise d’otage du su­jet, char­gé de tous les pé­chés, par un Autre hy­po­sta­sié et vic­ti­mi­sé. Si le ré­gime d’in­sé­pa­ra­bi­li­té an­non­cé doit mettre fin à toutes les prises d’otages – du Moi par l’autre ou de l’autre par le Moi – on ne peut qu’en sa­luer l’ar­ri­vée. Mais est-ce si simple, et l’au­teur ne re­joint-il pas fi­na­le­ment Le­vi­nas dans sa lec­ture quelque peu la­pi­daire de l’his­toire de la phi­lo­so­phie ?

Là où Le­vi­nas af­firme que cette his­toire n’a ja­mais fait que ren­for­cer le « cir­cuit d'ip­séi­té » en convo­quant l’autre au pro­fit du Même, Ques­sa­da montre que ces deux par­te­naires n’ont ces­sé de s’en­fan­ter mu­tuel­le­ment de­puis que Pla­ton a fait de la mé­ta­phy­sique oc­ci­den­tale un ré­gime de pen­sée dua­liste qui est tou­jours plus ou moins le nôtre ; même s’il est en train de s’ef­fon­drer en rai­son de ce pé­ché ori­gi­nel de la ra­tio­na­li­té. Les cri­tiques qu’on peut adres­ser à Le­vi­nas valent donc en par­tie pour Ques­sa­da qui pro­pose lui aus­si de l’his­toire de la phi­lo­so­phie une vi­sion à l’em­por­te­pièce pri­vée des contra­dic­tions et nuances qui en ont fait la ri­chesse ; comme si les néo­pla­to­ni­ciens n’avaient pas en par­tie cor­ri­gé le dua­lisme (re­la­tif) de leur aî­né ; comme si l’in­sé­pa­ra­bi­li­té n’était pas le fon­de­ment de la doc­trine stoï­cienne ; et comme si Spi­no­za ne s’était pas ma­ni­fes­té face à Des­cartes, dont l’em­prise de­ve­nait étouf­fante. Com­ment sur­tout igno­rer le geste so­cra­tique par le­quel la phi­lo­so­phie se dé­prend de ses propres cer­ti­tudes, et le chan­ge­ment d’ap­proche et de re­gard opé­ré par la phé­no­mé­no­lo­gie ?

L’au­teur le re­con­naît d’ailleurs, sans s’y at­tar­der : « L'in­sé­pa­ra­tion a tou­jours été là, sans qu'on la voie. » Au­rait-il da­van­tage en­quê­té sur les pré­mices clan­des­tines de l’in­sé­pa­ra­bi­li­té qu’il au­rait ex­hu­mé un conti­nent dont l’exis­tence ris­quait d’af­fai­blir sa thèse, se­lon la­quelle l’in­sé­pa­ra­bi­li­té ne triomphe vrai- →

ment que « par l'al­té­ri­cide contem­po­rain ». On se de­mande d’autre part si ceux qui en furent les pion­niers ne par­laient pas en réa­li­té d’autre chose que de l’in­ter­dé­pen­dance éco­no­mique, géo­po­li­tique et éco­lo­gique ca­rac­té­ri­sant notre époque his­to­rique. Quoi de com­mun à cet égard entre Hé­ra­clite, Hobbes et Rous­seau, et les théo­ri­ciens de la glo­ba­li­sa­tion pla­né­taire ? Quand Hof­manns­thal dit être in­ca­pable de se sen­tir « sé­pa­ré de toute l'exis­tence2 », ou quand Rilke mou­rant parle du monde comme du « pauvre dé­bris d'un vase qui se sou­vient d'être de la terre3 », c’est aus­si d’in­sé­pa­ra­tion qu’il s’agit, aux an­ti­podes pour­tant du constat se­lon le­quel tout dé­sor­mais « se tient », pour le meilleur ou pour le pire. Pour­quoi donc ex­clure que le sen­ti­ment d’in­sé­pa­ra­bi­li­té né de l’al­té­ri­cide post­mo­derne puisse au­jourd’hui en­core s’ap­pa­ren­ter à une « grande fu­sion cos­mique apai­sée », si­non parce qu’on conti­nue à sé­pa­rer pré­sent et pas­sé, ex­pé­rience vé­ri­dique et illu­sion d’op­tique ?

On a donc af­faire dans cet es­sai à une ul­time et brillante « dé­cons­truc­tion de la mé­ta­phy­sique », suf­fi­sam­ment af­fai­blie, semble-t-il, pour qu’il n’y ait plus qu’à dé­blayer ses ruines : l’autre est bel et bien en voie de disparitio­n, d’éva­po­ra­tion, d’ob­so­les­cence avé­rée, et l’on as­siste en di­rect à « l'ex­plo­sion d'une bulle spé­cu­la­tive » qui n’avait que trop du­ré. Der­nier fos­soyeur du vieux monde après la « mort de Dieu » – évé­ne­ment ma­jeur qui semble s’être lui aus­si va­po­ri­sé –, Ques­sa­da an­nonce en fait une sor­tie im­mi­nente du ni­hi­lisme, sans en­vi­sa­ger que les formes glo­ba­li­santes et sou­vent confu­sion­nelles prises par l’in­sé­pa­ra­bi­li­té dans les so­cié­tés post­mo­dernes puissent en être l’apo­gée. Con­trai­re­ment à Bau­drillard dé­plo­rant avec une cer­taine mé­lan­co­lie l’ab­sence de sé­duc­tion et de sens du se­cret d’un monde sans Autre (L'autre par lui-même, 1987), Ques­sa­da mise ré­so­lu­ment sur le po­ten­tiel li­bé­ra­teur in­hé­rent à l’ef­fa­ce­ment de cette « en­ti­té fé­ti­chi­sée » ; du moins pour un su­jet qui ac­cep­te­ra de re­non­cer au dé­sir, et donc au manque, qui l’as­su­jet­tis­sait à ce qui le dé­pos­sé­dait.

Se­lon Ques­sa­da, c’est en ef­fet l’autre, concep­tua­li­sé en tant qu’« ar­te­fact cultu­rel sur­moïque », qui ruine l’al­té­ri­té vé­ri­table et a de ce fait ren­du pos­sibles les gé­no­cides qui ont mar­qué le xxe siècle, alors que l’en­trée dans l’ère de l’in­sé­pa­ra­bi­li­té pour­rait pro­mou­voir une al­té­ri­té plus fra­ter­nelle, car dé­bar­ras­sée de la pré­sence en­com­brante de l’autre et de son jeu mi­mé­tique avec le Même. À dé­faut d’en­trer plei­ne­ment dans cette ère nou­velle, nous nous conten­tons pour l’heure de « pe­tits ar­ran­ge­ments avec l'in­sé­pa­ra­tion » dont le

lec­teur ne peut qu’ap­pré­cier l’ana­lyse, drôle et cor­ro­sive. Mais qu’en se­ra-t-il à plus long terme ? Il fau­dra s’y faire, s’adap­ter, voire col­la­bo­rer en se di­sant que mille et une « dif­fé­rences » – les plis de­leu­ziens, la dis­sé­mi­na­tion der­ri­dienne ? – se­ront ren­dues vi­sibles par l’ef­fon­dre­ment des « cadres sé­pa­ra­teurs de la ra­tio­na­li­té oc­ci­den­tale ». Ap­pli­quée à l’in­sé­pa­ra­bi­li­té, la no­tion même d’« on­to­lo­gie » semble dès lors in­adé­quate pour évo­quer cette nou­velle ma­nière d’être et de pen­ser qui, n’étant plus ré­gie par la fa­meuse « dif­fé­rence on­to­lo­gique », ne se­ra li­mi­tée par au­cune fron­tière, identité et hié­rar­chie ; par au­cune pas­sion non plus, s’il est vrai que celle de l’autre fut le pa­thos dont l’oc­ci­dent est en voie de se gué­rir. Peut-on néan­moins ex­clure qu’un al­té­ri­cide plei­ne­ment réus­si conduise à une forme in­quié­tante d’apa­thie ? Qui peut as­su­rer que la disparitio­n de l’autre re­don­ne­ra au réel li­bé­ré de ses chaînes l’éclat qu’il avait per­du ?

Comme en tout es­sai qui se res­pecte, la conclu­sion ouvre en fait un nou­veau chantier : ce­lui de la « spa­tia­li­té exis­ten­tielle », ter­rain d’ex­plo­ra­tion li­bé­ré grâce à l’aban­don de la dia­lec­tique du Même et de l’autre qui s’ins­cri­vait de­puis Pla­ton dans la tem­po­ra­li­té. Est-ce à dire que l’âge de l’in­sé­pa­ra­bi­li­té ver­ra aus­si la fin dé­fi­ni­tive de l’his­to­ri­ci­té ? Ce chantier ti­ta­nesque a dé­jà été lar­ge­ment ou­vert par Hei­deg­ger re­gar­dant pour ce faire vers le zen, puis par Slo­ter­dijk flir­tant avec le tao. On se de­mande de même si l’in­sé­pa­ra­bi­li­té pen­sée par Do­mi­nique Ques­sa­da n’a pas da­van­tage à voir avec l’in­ter­dé­pen­dance boud­dhique qu’avec les formes d’in­ter­re­la­tions post­mo­dernes, tant le Boud­dha reste à ce jour le plus grand ex­plo­ra­teur de la spa­tia­li­té exis­ten­tielle – du vide/plein pour tout dire – dont les Oc­ci­den­taux com­mencent seule­ment à dé­cou­vrir le pou­voir li­bé­ra­teur. •

1. La So­cié­té de consommati­on de soi (1999), L'es­cla­ve­maître (2007), Court trai­té d'al­té­ri­cide (2007), L'in­sé­pa­ré : es­sai sur un monde sans Autre (2013).

2. Les mots ne sont pas de ce monde, Ri­vages poche, 2005, p. 143.

3. Oeuvres, t. 3, « Cor­res­pon­dance », Seuil, 1976, p. 612.

Do­mi­nique Ques­sa­da.

En­trée des Kh­mers rouges à Ph­nom Penh, 17 avril 1975. Pour Do­mi­nique Ques­sa­da, la concep­tua­li­sa­tion ob­ses­sion­nelle de l'autre a ren­du pos­sibles les gé­no­cides du siècle. XXE

L'autre : ana­to­mie d'une pas­sion, Do­mi­nique Ques­sa­da, Édi­tions du Cerf, 2018.

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