Les car­nets de Ro­land Jac­card

Causeur - - Sommaire N° 59 – Été 2018 -

1. LE CERCLE DES AU­TEURS IN­VI­SIBLES

Les éditeurs le savent bien : il est tou­jours pé­rilleux de pu­blier des apho­rismes ou des frag­ments. Le pu­blic les boude os­ten­si­ble­ment, peu sou­cieux de l’art de la nuance et se mé­fiant de ce qui lui ap­pa­raît comme des pro­vo­ca­tions gra­tuites. Certes, on veut bien ad­mettre le gé­nie de Cio­ran, mais on ou­blie qu’il a fal­lu près de dix ans pour écou­ler les 1 500 exem­plaires de la pre­mière édi­tion de ses Syl­lo­gismes de l'amer­tume. C’était en 1952. Chez Gal­li­mard, de sur­croît. Il pas­se­rait au­jourd’hui pour un ai­mable plai­san­tin et seul un pe­tit édi­teur clas­sieux pren­drait le risque de le pu­blier.

Ayant tou­jours consi­dé­ré qu’il y a plus de sub­stance dans un frag­ment que dans d’autres formes lit­té­raires, je pro­fite de cette chro­nique es­ti­vale pour re­com­man­der, comme je l’ai dé­jà fait pour Jean­pierre Georges, deux écri­vains qui ex­cellent dans le genre et qui font par­tie du cercle des au­teurs in­vi­sibles et pour­tant in­dis­pen­sables, tout au moins à mes yeux.

2. L'ÉCHAFAUD PLU­TÔT QUE LES HON­NEURS

Le pre­mier est Phi­lippe Bar­the­let qui avec Tu­lipes d'orage (Pierrre-guillaume de Roux) se livre à des exer­cices de per­si­flage, por­tés par une éru­di­tion sans faille et une langue digne de celle de Cin­gria qu’il a beau­coup fré­quen­té. Il note ain­si que le ré­cit de voyage est un genre fantastique, non par bou­tade ou exa­gé­ra­tion mais par na­ture, puisque le voya­geur ra­conte ce qu’il a sous les yeux et qu’un écri­vain, par dé­fi­ni­tion, n’a rien d’autre en vue que soi-même. Sa­vez-vous, à ce pro­pos, que des cuistres ver­tueux cor­ri­geaient dé­jà des chefs-d’oeuvre au xviiie siècle : c’est ain­si que l’on édi­ta le Voyage au­tour de ma chambre de Xa­vier de Maistre en sup­pri­mant toute al­lu­sion au lit ?

Phi­lippe Bar­the­let rap­pelle qu’à la mort de Ca­mus, avec le­quel il s’était brouillé, Sartre sou­tien­dra que pour deux écri­vains, la brouille est en­core une fa­çon d’être en­semble. Bar­the­let ajoute : « Le so­phisme est conso­lant quoi­qu'un peu fa­cile et pour tout dire en­fan­tin, mais il confère à Sartre, une fois n'est pas cou­tume, on ne sait quelle grâce d'in­ad­ver­tance. C'est que le mé­tier lit­té­raire ac­croît la fé­ro­ci­té na­tu­relle de l'homme. » Il y a de la fé­ro­ci­té chez Phi­lippe Bar­the­let, et c’est le plus beau com­pli­ment qu’on puisse lui faire. Un écri­vain sans fé­ro­ci­té est comme un chien sans dent ou un Suisse sans argent. On est même sur­pris qu’à deux re­prises il ait été cou­ron­né par l’aca­dé­mie fran­çaise. Il ne l’avoue­ra ja­mais, par

cour­toi­sie sans doute, mais dans son for in­té­rieur il pense que l’échafaud vous a tout de même une autre al­lure que toutes les dis­tinc­tions qui vous ra­baissent plus qu’elles ne vous ho­norent.

3. CIO­RAN ET VINCE TAY­LOR

Jean-mi­chel Es­pe­ret n’est lui non plus pas to­ta­le­ment in­con­nu : son livre, joyeu­se­ment em­preint de noir­ceur, sur Le Der­nier Come-back de Vince Tay­lor, le prin­ci­pal et plus dangereux ri­val de John­ny Hal­ly­day au dé­but des an­nées 1960, avait fas­ci­né Cio­ran qui avait le goût du pire et vou­lait connaître tous les dé­tails de la dé­chéance de ce su­blime ro­cker. Est-ce l’in­fluence de Vince Tay­lor ou de Cio­ran ? Tou­jours est-il que dans son der­nier re­cueil d’apho­rismes : Dis­si­dences : apho­rismes et di­ver­sions (édi­tions So­cia­lin­fo à Lau­sanne) la noir­ceur et la cruau­té sont à nou­veau au rendez-vous. « On n'est ja­mais si bien des­ser­vi que par soi-même », écrit Jean-mi­chel Es­pe­ret. Comme tous les au­teurs d’apho­rismes, les plus exi­geants tout au moins, il sait qu’il va vers des vé­ri­tés es­sen­tielles, mais que ce se­rait les pro­fa­ner que de les en­fer­mer dans une ar­gu­men­ta­tion. Il pré­fère pro­vo­quer ou ir­ri­ter le lec­teur, conscient que ses maximes sont des clefs pour ou­vrir les psy­chismes. Une fois que l’on a com­pris que l’être n’est ja­mais qu’un in­té­ri­maire du néant, on peut se lâ­cher. Et Jean-mi­chel Es­pe­ret ne s’en prive pas. En voi­ci quelques échan­tillons choi­sis au ha­sard :

– Le ma­riage est un abus de confiance que la ré­ci­pro­ci­té n'ex­cuse pas.

– La force d'une re­li­gion ré­side dans son in­hu­ma­ni­té. Hor­mis l'is­lam, la plu­part des re­li­gions en­core pra­ti­quées de nos jours semblent l'avoir ou­blié. – Ce sont les ron­deurs des mères qui poussent leurs filles à l'ano­rexie.

– On dit sou­vent que les der­nières pen­sées des mou­rants et des mou­rantes vont à leur mère. On ne dit ja­mais com­bien ces pen­sées peuvent être ran­cu­nières.

– La plus belle fille du monde de­vrait s'em­pres­ser de don­ner le peu qu'elle a.

Jean-mi­chel Es­pe­ret ne mé­nage pas non plus les hommes po­li­tiques. François Mit­ter­rand, ce « fief­fé mar­gou­lin », dont les so­cia­listes fran­çais sont in­con­so­lables ou en­core An­ge­la Mer­kel, l’idiote utile du pan­is­la­misme. Ces exer­cices de cruau­té sont ré­jouis­sants, même s’ils ne sont pas tous de qua­li­té égale. Mais Es­pe­ret avoue ma­li­cieu­se­ment avoir conser­vé les moins bons, « car sans eux, les bons le se­raient moins ». Le meilleur se­lon moi : « On de­vrait par­tout rem­pla­cer la dif­fu­sion des hymnes na­tio­naux par un temps égal de si­lence. » Ce­la m’ar­ran­ge­rait car bien qu’ayant trois na­tio­na­li­tés, je n’ai ja­mais réus­si – ni es­sayé d’ailleurs – d’en re­te­nir un seul, tant ils me sem­blaient ineptes.

4. RE­LIRE RICHARD BRAUTIGAN

Au Flore, je re­lis Richard Brautigan. Il re­garde Yu­ki­ko dor­mir. Il ima­gine ses pe­tits rêves d’en­fant dans sa tête. Des rêves dont elle ne se sou­vien­dra pas au ré­veil, de­main ma­tin. Ni même ja­mais en fait. Parce que c’étaient des rêves qui dis­pa­rais­saient au fur et à mesure qu’elles les fai­saient. On peut gom­mer les rêves. Mais le cau­che­mar de l’his­toire, on en fait quoi ? Le temps gué­rit toutes les bles­sures, m’a dit un jour au Flore Richard Brautigan. Peu de temps après, il se ti­rait une balle dans le coeur. •

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