Vi­lard, le der­nier yéyé

Causeur - - Sommaire N° 59 – Été 2018 - Pa­trick Man­don

À 72 ans, l'au­teur-in­ter­prète de Ca­pri, c'est fi­ni a ti­ré sa ré­vé­rence à l'olym­pia. S'il ne chan­te­ra plus ses tubes sur scène, l'or­phe­lin né dans un taxi ne re­nonce pas à cé­lé­brer les grands textes. Por­trait.

6mai 2018 : l’olym­pia est plein d’un pu­blic im­pa­tient de cé­der, une fois de plus, à son en­voû­te­ment. Le mo­ment est plus solennel qu’à l’ha­bi­tude : Her­vé Vi­lard a an­non­cé qu’à l’is­sue de ce rendez-vous, il met­tait fin à ses tour­nées. Il ne chan­te­rait plus ses suc­cès in­nom­brables, il consa­cre­rait ses rares ap­pa­ri­tions à des au­teurs de son choix. Pour l’heure, tout est fer­veur, tendre ad­mi­ra­tion, at­tente com­blée. Il s’avance, il sa­lue sans ex­cès d’hu­mi­li­té. Les pre­mières notes de son plus grand suc­cès re­ten­tissent : « Nous n'irons plus ja­mais… »

Le re­frain ar­rive, et le choeur du peuple s’épou­mone : « Ca­pri, c'est fi­ni… » Pour lui, tout a com­men­cé avec « c'est fi­ni » : ce n’est pas le seul pa­ra­doxe de cette vie peu ba­nale, et l’on pour­ra voir dans cet ul­time ré­ci­tal la preuve sup­plé­men­taire de l’une des car­rières les plus co­hé­rentes de ce qu’on ap­pelle le show-bu­si­ness.

Vol de mère

Il est né dans un taxi, le 24 juillet 1946, à Pa­ris, d’une femme nom­mée Blanche Villard. On sau­ra plus tard que son gé­ni­teur était une ma­nière de don Juan, corse d’ori­gine, qu’il n’a ja­mais ren­con­tré. Une dé­non­cia­tion ano­nyme vient in­for­mer la jus­tice que cette femme est une po­charde, in­ca­pable d’édu­quer son en­fant, Re­né Villard. Blanche est dé­chue de ses droits ma­ter­nels, Re­né en­voyé à l’or­phe­li­nat, puis dans di­vers foyers. Il porte des ga­loches, des vê­te­ments gros­siers. Il n’est pas né­ces­sai­re­ment mal­trai­té, il connaît même l’af­fec­tion chez les Auxiette, Né­nesse et Si­mone, des Ber­ri­chons, qu’on eût pris pour des créa­tures de George Sand, et chez qui, pré­ci­sé­ment, il lit La Mare au diable. Il gran­dit. On lui dit que sa ma­man l’a aban­don­né, alors qu’elle le re­cherche : il dé­cla­re­ra, bien plus tard, que la Ré­pu­blique lui a vo­lé sa mère. On le dé­place en­core. Re­né n’est pas un en­fant mar­tyr, c’est un en­fant « dé­pla­cé », ou plu­tôt qui ne tient pas en place, un jeune gar­çon qui ima­gine, très tôt, une autre place que celle que la so­cié­té lui a as­si­gnée.

Et voi­ci l’ab­bé De­nis An­grand, cu­ré des champs à l’ancienne : il sert Dieu et aime Sten­dhal. Avec les ins­ti­tu­teurs, il élève le pe­tit Villard, et lui donne même sa bé­né­dic­tion lorsque ce der­nier, lassé des mares et des ca­nards, s’en­fuit à Pa­ris. Sans qu’il le sache, se cris­tal­lisent dans sa mé­moire une par­tie du dé­cor qu’il re­trou­ve­ra bien des an­nées plus tard et quelques-unes des ombres qui lui fe­ront un cor­tège de fi­dé­li­té. On est en 1960-1961. Fuyant la cam­pagne, l’ins­ti­tu­tion, il connaît l’er­rance pa­ri­sienne d’un ado­les­cent li­vré à lui-même. Il pour­rait bas­cu­ler chez les voyous, il de­vien­dra idole des jeunes ! Un nou­veau vi­sage bien­veillant se penche sur lui : Da­do, de son vrai nom Mio­drag Dju­ric (1933-2010), mon­té­né­grin de nais­sance, ar­tiste d’« avant-garde ». Da­do l’en­traîne un soir dans une ga­le­rie d’art, au 8, de la rue de Mi­ro­mes­nil (« un quar­tier chic » a pré­ve­nu Da­do). Cette ga­le­rie a été fon­dée en 1956 (et fer­mée en 1964) par un homme ex­cep­tion­nel, Da­niel Cor­dier, ré­sis­tant de la pre­mière heure, se­cré­taire de Jean Mou­lin. Au mi­lieu de cet aréo­page mon­dain, le jo­li ado­les­cent plein d’ar­ro­gance pro­duit un cer­tain ef­fet. Cor­dier ap­prend qu’il est « en ca­vale » : « Re­gagne l’or­phe­li­nat, je vien­drai t’y cher­cher. » Il tien­dra pa­role et as­su­me­ra of­fi­ciel­le­ment la fonc­tion de tu­teur de Re­né. Le temps des ga­loches et des fré­quen­ta­tions dan­ge­reuses est ter­mi­né. La mé­ta­mor­phose de Re­né s’achève.

Quand c'est fi­ni, ça com­mence

Re­né veut être chan­teur. Un jour, une af­fiche at­tire son oeil, une pu­bli­ci­té pour un sé­jour tou­ris­tique à Ca­pri. Dans le même temps, un re­frain passe à la ra­dio, qui fi­gure dans l’al­bum Az­na­vour 65. Le grand Charles s’y la­mente : « C'est fi­ni, fi­ni. » Pour Re­né Villard, ce­la fi­nit à Ca­pri… où tout com­mence pour Her­vé (RV) Vi­lard. Le suc­cès est im­mé­diat, et lui ga­ran­tit (il ne le sait pas en­core) des royal­ties im­por­tantes jus­qu’à la fin de sa vie ! Il fi­gure sur la pho­to­gra­phie du siècle des yéyés, prise par Jean-ma­rie Pé­rier, dans le nu­mé­ro de juin 1966 du men­suel Sa­lut les co­pains. Au deuxième rang, ren­du plus vi­sible en­core par son pull-over bleu ciel (un shet­land très « mi­net »), il a l’air d’un élève des beaux quar­tiers : il as­si­mile ra­pi­de­ment les bien­faits de l’éducation Cor­dier ! On mo­qua long­temps ce jo­li gar­çon à la mine tendre, d’ap­pa­rence fra­gile, dont le front dis­pa­rais­sait sous une longue et épaisse mèche de che­veux noirs. On avait tort : chez ce char­mant pe­tit brun gi­sait un « ca­rac­tère ». Les beaux es­prits re­gar­daient sans ama­bi­li­té ce chan­teur la­cry­mal qui triom­phait chez les concierges et les mères de fa­mille. Il y avait, disait-on, une chan­son es­ti­mable et une sous-culture. Or, cer­taines chan­sons de Léo Fer­ré, écrites après sa consé­cra­tion en barde vi­sion­naire, an­non­cia­teur des apo­ca­lypses so­ciales, ruis­sellent de for­mules afin d’émou­voir le plus sé­vère des vi­tu­pé­ra­teurs de la France in­sou­mise comme de faire pleu­rer Mar­got : « Tu ne dis ja­mais rien, mais tu luis dans mon coeur comme luit cette étoile… »

En 2004, son CD Cris du coeur ré­duit au si­lence les mal­veillants : il livre une su­perbe in­ter­pré­ta­tion de In­dia Song (Mar­gue­rite Du­ras), L'écharpe (Mau­rice Fa­non), Ala­ba­ma Song (Kurt Weill, Ber­tolt Brecht), Un soir au Ger­pil (Ber­nard Di­mey), en tout 13 titres, dont Le Condam­né à mort, de Jean Ge­net mis en mu­sique par Hé­lène Mar­tin. Ce qui reste de la rive gauche est se­coué. Ses fi­dèles le suivent. En 2005, il donne un ré­ci­tal au sein de la Sor­bonne. Ré­cem­ment, il a ven­du le pres­by­tère de l’ab­bé An­grand, qu’il avait res­tau­ré avec goût. Tous ses pu­blics se sont re­trou­vés à l’olym­pia. Il ne chan­te­ra plus Ca­pri que dans une ver­sion pia­no-voix inau­gu­rée en mai. Néan­moins, il au­rait tort de né­gli­ger son pu­blic sul­pi­cien, tou­jours re­nou­ve­lé, le plus fi­dèle, le plus avi­sé aus­si : c’est dans ses rangs que, long­temps en­core après qu’il au­ra dis­pa­ru, on sif­fle­ra les airs de sa grande cé­lé­bri­té. Nous sommes des créa­tures de dé­tresse, les humbles pa­roles des chan­sons ali­mentent notre ré­serve de cha­grin et d’es­pé­rance. •

En 2004, son CD «Cris du coeur» ré­duit au si­lence les mal­veillants.

N.B. Mer­ci à Ni­co­las Per­ron.

Her­vé Vi­lard à Ca­bourg, 2015.

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