Chouette, la mob' revient

Causeur - - Sommaire N° 59 – Été 2018 - Tho­mas Mo­rales

Dans les beaux quar­tiers de Pa­ris, il est du der­nier chic de rou­ler sur les vieilles bé­canes qui sillon­naient les cam­pagnes dans les an­nées 1980. Ja­dis rin­garde, la mo­by­lette est au­jourd'hui plé­bis­ci­tée par les conduc­teurs en quête de li­ber­té.

Dans les beaux quar­tiers, à la sor­tie du ly­cée, le comble de la frime est d’en­four­cher une mob à bout de souffle. Une « Bleue », une « Orange », un « Cad­dy » tout dé­ca­ti, un « So­lex » de nonnes à cor­nette ou, pour les plus in­tré­pides, un « 103 SP » des cam­pagnes qui af­fo­lait la ma­ré­chaus­sée à la fin des an­nées 1980. Peu im­porte la vi­tesse li­mi­tée (50 km/h en­vi­ron), seule compte l’ivresse de se dé­pla­cer li­bre­ment, juste pro­pul­sé par un mo­deste mo­teur de 49,9 cm³. De jeunes dan­dys fi­li­formes, so­sies de l’ac­teur Pierre Ni­ney, l’air va­gue­ment ro­man­tique, n’ont d’yeux que pour ces cy­clo­mo­teurs de grand-pa­pa avec ca­bas et porte-ba­gages. Toile ci­rée et Suze-cas­sis. Peu­geot et Mo­to­bé­cane à l’avant-garde. Comme à l’époque où la France avait des mol­lets de com­pé­ti­tion et les mains dans le cam­bouis. Si la loi le per­met­tait, ils tro­que­raient leur casque pour une gâ­pette écos­saise. De­puis que les cy­clistes sont har­na­chés comme des ro­bo­cops, le pos­ses­seur d’un deux-roues mo­to­ri­sé même ané­mique a in­té­rêt à se te­nir à car­reau et à faire pro­fil bas. En ville, on n’aime pas trop les dis­si­dents, les pe­tits ma­lins qui conti­nuent à pri­vi­lé­gier un mode de trans­port à es­sence. Connais­sant la créa­ti­vi­té de nos élus en ma­tière de ré­pres­sion rou­tière, il ne fait au­cun doute qu’ils fi­ni­ront par in­ter­dire toute forme de plai­sir, sur­tout le plus in­nocent. Les scoo­ters mo­dernes, tri­cycles bour­rés d’élec­tro­nique, à l’en­tre­tien aus­si coû­teux qu’une Ja­guar de col­lec­tion, ces fre­lu­quets à forte ti­gnasse les laissent aux tra­vailleurs ano­nymes, aux cadres cra­va­tés des tours vi­trées. Rou­ler en meule, c’est s’af­fran­chir des normes, dire merde au confor­misme, re­fu­ser que les ap­plis gan­grènent nos vies.

Il y a du sur­vi­va­lisme dans cette at­ti­tude, un cô­té bra­vache. Jeune et con sont deux mots qui vont si bien en­semble. Fort heu­reu­se­ment, tous les ly­céens n’as­pirent pas à mon­ter des start-up et à re­joindre la Si­li­con Val­ley à la nage. Ils croient en­core aux va­leurs de la Ré­pu­blique. Ces hé­ri­tiers bi­be­ron­nés au rock de BB Brunes se prennent pour Jacques Ta­ti, ils rêvent à la jupe vo­lante de Ja­nique Ai­mée et aux filles pas si sages de la Nou­velle Vague. Ce re­tour his­to­rique désar­çonne les marques qui n’avaient pas vu ve­nir, non plus, la mode du vin­tage, le sa­von noir dans les dro­gue­ries et les ro­gnons à la sauce mou­tarde à la carte des res­tau­rants. Il fut un temps où une lé­gis­la­tion fa­vo­rable (pas de per­mis, pas d’im­ma­tri­cu­la­tion), une ac­ti­vi­té in­dus­trielle sou­te­nue et des idées simples fai­saient de notre pays le pa­ra­dis des bé­canes à cy­lin­drée ré­duite. Au­tour de la mo­by­lette, ces der­nières an­nées, on dé­nombre des cen­taines de groupes, d’as­so­cia­tions, de bandes de co­pains qui les re­mettent en état et font per­du­rer leur pé­ché de jeu­nesse.

Par­tout sur le ter­ri­toire, du prin­temps à l’au­tomne, des bourses, des sor­ties, des ras­sem­ble­ments viennent rem­plir les ca­len­driers des of­fices du tou­risme. Il existe même un char­mant mu­sée, Le Ga­rage à tasses, dans l’al­lier (Trei­gnat), à la gloire de nos brêles d’an­tan. Il mé­ri­te­rait les palmes aca­dé­miques pour la dé­fense de ce pa­tri­moine ou­blié. En ma­tière de cy­clo­mo­teurs, tous les goûts co­existent sur la route. La va­rié­té des mo­dèles, leur large dif­fu­sion tout au long de la se­conde moi­tié du xxe siècle et leur fa­ci­li­té d’uti­li­sa­tion les rendent vrai­ment at­ta­chantes. Les pe­tits bud­gets qui sou­haitent s’of­frir pour les va­cances une pièce ancienne en bon état de marche vont en­fin trou­ver leur bon­heur. Une mob, c’est sty­lé, pas cher, fiable et chic. Faites un test au bu­reau ou dans votre en­tou­rage, il suf­fit de lan­cer le su­jet « mob » pour que, très vite, les gar­çons s’em­ballent et les anec­dotes pé­ta­radent. Ra­re­ment un ob­jet au­ra au­tant fait fan­tas­mer et vi­brer la corde nos­tal­gique. « Vu ma gé­né­ra­tion, c'est la Spé­ciale 50 Chau­dron dé­ri­vée de la Bleue. Elle avait une pré­sen­ta­tion plus spor­tive avec un ré­ser­voir en selle et un siège bi­place, et aus­si un pe­tit gui­don dit “ita­lien”. Son mo­teur plus puis­sant iden­tique à ce­lui de la AV 89 dé­li­vrait 2,7 ch contre 2 ch pour la Bleue, ce qui lui per­met­tait de fi­ler à 75 km/h. Hé­las, elle ne pou­vait pas lut­ter cô­té ner­vo­si­té avec les cyclos ita­liens à boîte de vi­tesses », s’en­thou­siasme Pa­trice Ver­gès, l’une des grandes fi­gures de la presse au­to­mo­bile fran­çaise.

Si les mobs na­tio­nales réunissent une ma­jo­ri­té de suf­frages, les ja­po­naises eurent leurs heures de gloire dans les eigh­ties et leurs dé­fen­seurs. Oli­vier, cadre su­pé­rieur, af­fiche sa pré­fé­rence pour la Hon­da Ami­go, de cou­leur bleu ma­rine, pré­cise cet es­thète. Même si son coeur se­ra à ja­mais pris par la Ya­ma­ha DTM 50, François, pas en­core 50 ans au comp­teur et qui n’a vi­si­ble­ment rien ou­blié de

ces che­vau­chés fan­tas­tiques dans la Nièvre, nous confie : « J'ai com­men­cé Peu­geot. Ayant hé­ri­té de la 102 bleue de ma soeur aînée avec le ré­ser­voir sous la selle. Elle me ser­vait pour al­ler au ly­cée Saint-cyr dans les an­nées 1980. C'était une ex­pé­di­tion : tailler un bout de RN7, fran­chir la Loire, mon­ter sur la col­line de la ca­thé­drale et son pa­lais du­cal, et re­des­cendre place Car­not pour re­mon­ter sur l'autre col­line. Je ne l'ai ja­mais tra­fi­quée. Mes co­pains étaient en Peu­geot 104 (cer­taines en selle bi­place) ou Mo­to­bé­cane (y com­pris la mob bien grise et char­pen­tée du vieux qui va au jar­di­net en traî­nant sa re­morque) ou Su­zu­ki ER21 ! Alors là, ça tom­bait les filles. Sur le tard, au bout de deux ans de 102 et en in­sis­tant pour dire qu'elle était fa­ti­guée, mon père m'a payé une Mo­to­bé­cane Su­per­black noir et jaune. Jantes à bâ­tons. Phare pro­té­gé par une grille digne du Da­kar. Là, au comp­teur, je de­vais flir­ter avec le 75-80 km/h. J'en­trais dans le monde de la conne­rie. Je me sou­viens avoir en­le­vé sa chi­cane pour al­ler plus vite. »

Un peu plus jeune, Di­dier, qua­dra fé­ru d’in­no­va­tions tech­no­lo­giques, se re­mé­more ses folles an­nées en ban­lieue lyon­naise : « Le nec plus ul­tra dans les an­nées 1990, c'est le Peu­geot 103 RCX LC, au­tre­ment dit la 130 Ra­cing avec le re­froi­dis­se­ment li­quide. Car­ros­sée comme un bo­lide de course avec la barre de ren­fort, la selle sport et la tête de fourche, elle se dé­mar­rait au kick ! Pas de pé­da­lage au dé­mar­rage. Son ri­val chez MBK, c'était le Rock Ra­cing, la ver­sion sport du 51. À l'époque, MBK était plus créa­tif d'un point de vue mar­ke­ting avec le duo Pas­sion/éva­sion. Et pour les ver­sions plus af­fû­tées en­core, il y avait les kits Po­li­ni 75 cm3 avec le re­froi­dis­se­ment li­quide et en com­pé­ti­tion les kits Bi­da­lot Groupe 3 ! »

Le fé­ti­chisme n’est pas loin. Quand on in­ter­roge l’écri­vain Phi­lippe La­coche, les sou­ve­nirs re­montent à la pelle : « Au mi­lieu des an­nées 1960, j'ai huit ans à peine. Mes pa­rents ré­sident dans leur mai­son de Ter­gnier, à deux pas de la ci­té Roo­se­velt où j'ai pas­sé toute mon en­fance et mon ado­les­cence. Do­mi­nique Van Mis­sen, l'aî­né d'une très grande fa­mille, fait vrom­bir le mo­teur de sa Flan­dria Ul­tra Sport ver­millon. J'en­tends en­core le vrom­bis­se­ment. J'en ai parlé dans deux de mes bou­quins : Ci­té Roo­se­velt et Le Phare des éga­rés. Autre époque, 1976. C'est l'été. Il fait très très chaud. J'ef­fec­tue mon pre­mier stage d'élève en école de jour­na­lisme de Tours, à l'agence lo­cale de La Voix du Nord de Saint-quentin. Je n'ai pas mon per­mis de conduire. Il faut pour­tant que je me dé­place dans la ville et dans l'ag­glo­mé­ra­tion pour ef­fec­tuer mes re­por­tages mi­nus­cules (concours de pêche, courses cy­clistes, dé­parts en re­traite du garde cham­pêtre, etc.). Mon co­pain Fa­bert (paix à son âme !) vient une fois de plus à mon se­cours. Il me prête une su­perbe Mo­by­lette Mo­to­bé­cane orange AV 89 avec un siège bi­place crème. Je se­rai le seul jour­na­liste de Saint-quentin à faire ses re­por­tages à cy­clo­mo­teur. » Proust avait sa ma­de­leine, les pe­tits-en­fants du baby-boom ont la mob pour ré­en­chan­ter le monde. •

Pu­bli­ci­té pour le Vé­lo­so­lex S 2200, an­nées 1960.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.