GA­ZA : LE MONDE DÉ­CODE À PLEIN TUBE

Est-il bien rai­son­nable de lais­ser un ci­néaste dé­rai­son­nable com­men­ter chaque mois l'ac­tua­li­té en toute li­ber­té ? As­su­ré­ment non. Cau­seur a donc dé­ci­dé de le faire.

Causeur - - Pas D'amalgame - Par Jean-paul Li­lien­feld

Il m’est arrivé une drôle de chose ce mois-ci. J’ai pris Le Monde, LE jour­nal de référence, le pape du « Dé­co­dex, ve­nons-en aux faits » en fla­grant dé­lit de bi­douillage.

Acte I

Le 6 juin, Le Monde pu­blie une vi­déo : un Ga­zaoui, por­teur d’un masque d’ano­ny­mous, ex­plique que les cerfs-vo­lants por­tant le feu en ter­ri­toire is­raé­lien sont le fruit d’une ac­tion spon­ta­née des jeunes Ga­zaouis qui ont pris ça comme un amu­se­ment. En ar­rière-plan, les ado­les­cents sont en train de fa­bri­quer un de ces cerfs-vo­lants.

Par pa­ren­thèse, on peut se de­man­der pour­quoi il porte un masque. Ce ne sont cer­tai­ne­ment pas les au­to­ri­tés du Ha­mas qui vont lui cher­cher des poux dans la tête, parce qu’il at­taque les forces is­raé­liennes de l’autre cô­té de la fron­tière. Alors que craint-il en don­nant cette in­ter­view ? De de­ve­nir la cible du Mos­sad ?

Des di­zaines de Ga­zaouis ont été in­ter­ro­gés à vi­sage dé­cou­vert par des chaînes du monde en­tier pen­dant ces « marches pa­ci­fiques ». Des mil­liers de per­sonnes ont été fil­mées, je­tant des pierres, des cock­tails Mo­lo­tov, brû­lant des pneus ou même en­trant en ter­ri­toire is­raé­lien après avoir dé­cou­pé la clô­ture. Font-ils l’ob­jet d’« as­sas­si­nats ci­blés » ? Ça fe­rait beau­coup de monde.

Je rap­pelle que les Is­raé­liens ne peuvent man­ger qu’un seul Pa­les­ti­nien au pe­tit dé­jeu­ner. En re­vanche, si mon vi­sage pou­vait per­mettre de me rat­ta­cher au Ha­mas, par exemple, moi aus­si je me mas­que­rais pour don­ner une in­ter­view. Pour pré­ser­ver non pas ma sé­cu­ri­té, mais ma cré­di­bi­li­té quand j’af­firme, comme il le fait, qu’il s’agit d’« ac­tions spon­ta­nées ». Et en­core plus lorsque l’in­ter­viewé ga­za­no­ny­mous porte un treillis sur le­quel on peut lire Ar­my… »Ima­gi­nez que, comme pour un in­nocent jour­na­liste de L’AFP, on fi­nisse par re­trou­ver son por­trait dans l’or­ga­ni­gramme du Ha­mas. Ça fe­rait dé­sordre…

Je suis tou­jours fas­ci­né par ces jour­na­listes

qui, dans des re­por­tages sur la Co­rée du Nord, la Sy­rie et autres dic­ta­tures, nous mettent en garde avec rai­son contre la pos­sible faus­se­té des af­fir­ma­tions re­cueillies au­près de ces ré­gimes ou de leurs porte-pa­role, mais nous servent des chiffres et dé­cla­ra­tions tels que le Ha­mas les leur livre, sans ja­mais ex­pri­mer la moindre ré­serve sur leur fia­bi­li­té.

Le Ga­za­no­ny­mous, donc, dé­clare dans la vi­déo sous-ti­trée : « Tant qu'il y au­ra oc­cu­pa­tion dans la bande de Ga­za et dans nos terres oc­cu­pées, ces cerfs-vo­lants se­ront en­voyés presque tous les jours. »

De­puis 2005, Ga­za n’est plus oc­cu­pée et il n’y reste pas le moindre ci­toyen is­raé­lien. Il va être com­pli­qué de faire ces­ser l’oc­cu­pa­tion de Ga­za. Mais soit. Un in­ter­viewé dit ce qu’il veut li­bre­ment. Y com­pris des men­songes. Ça le re­garde. En re­vanche, que Le Monde re­prenne sans sour­ciller cette af­fir­ma­tion idiote est plus pro­blé­ma­tique. Voi­là ce qu’on lit en lé­gende de la vi­déo : « C'est la tac­tique de cer­tains Pa­les­ti­niens pour s'op­po­ser à l'oc­cu­pa­tion de la bande de Ga­za par Is­raël. »

Ça, c’est du scoop !

Is­raël est re­ve­nu oc­cu­per la bande de Ga­za et on ne nous dit rien !

Acte II

Un peu sur­pris par la nou­velle je pu­blie un tweet : Puis­sance de Twit­ter, le tweet est ra­pi­de­ment vu plus de 15 000 fois.

Acte III

Y a-t-il un lien de cause à ef­fet ? Le len­de­main, 7 juin, Le Monde rec­ti­fie la lé­gende de la vi­déo. Les cerfs-vo­lants in­cen­diaires ne visent plus à lut­ter contre l’oc­cu­pa­tion, ils font par­tie de « la tac­tique de cer­tains Pa­les­ti­niens pour s'op­po­ser à Is­raël ». La vi­déo ce­pen­dant de­meure telle quelle, sans que Le Monde prenne la peine de « dé­co­dexer » les pro­pos du ré­sis­tant ano­nyme. Mais rien. Si­non que, pour mi­ni­mi­ser la gra­vi­té de ces cock­tails Mo­lo­tov vo­lants, le jour­na­liste pré­cise qu’« ils n'ont pour l'ins­tant fait au­cune vic­time »… Ha­mon se­rait là, il ajou­te­rait : « Mal­heu­reu­se­ment. »

Tou­te­fois, la conscience pro­fes­sion­nelle de ces va­leu­reux gar­diens de l’in­for­ma­tion a dû les ti­tiller pen­dant la sieste, car voi­là que vers 16h30, Le Monde fait une nou­velle mise à jour.

Acte IV

Cette fois, ils ont chan­gé les sous-titres !

« Tant qu'il y au­ra oc­cu­pa­tion dans la bande de Ga­za et dans nos terres oc­cu­pées, ces cerf­svo­lants se­ront en­voyés presque tous les jours » de­vient : « Tant qu'il y au­ra l'oc­cu­pa­tion de nos vil­lages, ces cerfs-vo­lants se­ront en­voyés presque tous les jours. »

Mais, au pas­sage, une saute dans l’image at­tire mon re­gard. Je re­viens en ar­rière, re­passe la vi­déo… Mais oui ! Il y a une coupe ! J’in­sère la vi­déo dans mon lo­gi­ciel de mon­tage en pa­ral­lèle avec l’ancienne. C’est fla­grant ! Ils ont cou­pé les pro­pos du Ga­za­no­ny­mous !

J’en­voie les deux ver­sions à un gen­til fol­lo­wer qui parle l’arabe pa­les­ti­nien pour tra­duc­tion… et voi­ci ce qu’il me ren­voie en met­tant entre cro­chets le bout cou­pé par Le Monde :

« Je te jure, c'est un tra­vail qui n'a rien à voir avec nos pa­trons. Les jeunes ont dé­ci­dé. Ils ont pris ça comme un passe-temps. Tant que l'oc­cu­pa­tion

[des terres de Ga­za] et de toutes nos terres oc­cu­pées conti­nue­ra, ils conti­nue­ront à lan­cer ces en­gins presque tous les jours jus­qu'à que cette oc­cu­pa­tion se sui­cide ou qu'ils ac­ceptent nos de­mandes. »

Épi­logue

1. Le Monde écrit sans sour­ciller une contre­vé­ri­té.

2. Le Monde rec­ti­fie sa lé­gende, mais du coup ment sur la mo­ti­va­tion ex­pri­mée par l’in­ter­viewé pour in­cen­dier les champs is­raé­liens.

3. Il suf­fit alors de tailler dans la vi­déo en cou­pant le men­songe pro­non­cé par l’in­ter­viewé et le men­songe du Monde de­vient une vé­ri­té. Elle est pas belle l’éthique ?

Dé­co­dex ? Ve­nons-en aux fakes… •

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