Jus­tice pour les mâles blancs !

Causeur - - L'amour Après Weinstein - Par Éli­sa­beth Lé­vy

Ils sont les oeufs que l’on casse pour faire les ome­lettes de l’his­toire. Par­mi les nom­breux hommes qui, au cours des der­niers mois, ont vu leur exis­tence rui­née par des ac­cu­sa­tions plus ou moins étayées, on en évo­que­ra deux : Jeanbap­tiste Pré­vost, 34 ans, an­cien pré­sident de L’UNEF et ex-étoile mon­tante du Par­ti so­cia­liste, et Jean-claude Ar­nault, 71 ans, que les mé­dias ont sur­nom­mé le « Wein­stein sué­dois ». J’ignore s’ils se sont ren­dus cou­pables des agis­se­ments qui leur sont prê­tés ou re­pro­chés. Mais tous deux ont dé­jà été condam­nés à la mort so­ciale par les mé­dias, alors même qu’au­cune pro­cé­dure ne vise Pré­vost et que Jean-claude Ar­nault at­tend son procès en Suède.

Le 28 no­vembre 2017, Le Monde pu­blie une « En­quête sur un sys­tème de vio­lences sexistes au sein de L’UNEF » met­tant nom­mé­ment en cause Jean-bap­tiste Pré­vost, qui a pré­si­dé l’or­ga­ni­sa­tion de dé­cembre 2007 à avril 2011, tout en re­con­nais­sant « que les faits rap­por­tés ne re­lèvent pas a prio­ri d'une in­cri­mi­na­tion pé­nale » (mais au pire de la drague lour­dingue) ; en même temps, pa­raît une tri­bune d’an­ciennes mi­li­tantes ano­nymes qui dé­noncent, sans nom­mer leurs agres­seurs, des agres­sions sexuelles et des viols. Le jeune homme qui a oc­cu­pé di­vers postes de conseiller dans des mi­nis­tères des gou­ver­ne­ments Valls a alors trou­vé re­fuge à l’am­bas­sade de France à Malte. Le 29 no­vembre, il re­çoit sa lettre de li­cen­cie­ment. Au Quai d’or­say, on veut bien re­ca­ser les co­pains, mais res­pec­ter la pré­somp­tion d’in­no­cence, faut pas exa­gé­rer. Le 20 fé­vrier, c’est au tour de Libé d’y al­ler de sa une : « Viols, agres­sions, har­cè­le­ment : les té­moi­gnages qui ac­cablent L’UNEF ». Or, bien que Pré­vost ne soit pas mis en cause nom­mé­ment par ces té­moi­gnages, sa photo fi­gure en gros plan, avec en exergue, cette ci­ta­tion charmante : « J'ai sen­ti quelque chose de dur contre mes fesses. Je lui de­mande d'ar­rê­ter. Et il me dit à l'oreille : “Si tu veux res­ter vierge, tu peux me su­cer ou je te prends par der­rière.” » L’en­nui, c’est que, con­trai­re­ment à ce que ra­conte la mise en page, avec une claire in­ten­tion de nuire, ce n’est pas à Pré­vost que ces pro­pos sont at­tri­bués. On ima­gine com­bien il est simple de trou­ver du tra­vail, alors qu’il suf­fit de goo­gli­ser son nom pour tom­ber sur l’ar­ticle. Certes, il pour­rait ga­gner le procès en dif­fa­ma­tion qu’il a in­ten­té à Li­bé­ra­tion, mais au­cun tri­bu­nal ne lui ren­dra sa vie gâ­chée.

Le cas de Jean-claude Ar­nault est en­core plus dou­lou­reux, car lui en­court, en plus du ban­nis­se­ment, dix ans de pri­son s’il est re­con­nu cou­pable des faits pour les­quels il se pro­clame in­nocent. C’est dé­jà un homme bri­sé que je ren­contre dans un res­tau­rant pa­ri­sien. Il a

néan­moins conser­vé son al­lure, et un vague pe­tit air de Laurent Ter­zieff qui a dû lui va­loir quelques fa­veurs fé­mi­nines. Arrivé en Suède à l’âge de 20 ans, Jeanc­laude Ar­nault est de­ve­nu, au cours des an­nées 1970, l’une des co­que­luches de l’in­tel­li­gent­sia sué­doise. Ma­rié à la poé­tesse Ka­ta­ri­na Fros­ten­son, l’un des 18 membres de l’aca­dé­mie sué­doise (qui dé­cerne aus­si le prix No­bel de lit­té­ra­ture, ce qui, en l’oc­cur­rence, n’est pas sans im­por­tance), il a ani­mé un pe­tit cercle si­tua­tion­niste avant de créer Fo­rum, un centre cultu­rel et as­so­cia­tif, où il était bon d’être vu pour les jeunes ar­tistes dé­si­reux d’être re­pé­rés par la cri­tique. Et bien qu’il se dé­fende au­jourd’hui de toute in­fluence sur son épouse, on par­lait par­fois de lui comme du « 19e membre du No­bel ». Bref, on l’ima­gine vo­lon­tiers comme un beau par­leur de gauche, peut-être comme un type im­bu­vable. Pas vrai­ment comme un vio­leur. Il se dé­crit comme un homme ga­lant, qui aime com­pli­men­ter les femmes et les sé­duire, ce qui, pré­cise-t-il, n’a ja­mais été bien vu dans un pays qui der­rière sa ré­pu­ta­tion de royaume de la li­ber­té sexuelle est res­té ter­ri­ble­ment lu­thé­rien. « N'ou­bliez pas que les pas­teurs fai­saient la loi dans les vil­lages et que la no­tion de honte pu­blique y était très forte. » Il ajoute que sa na­tio­na­li­té fran­çaise, qui a long­temps été un pe­tit sup­plé­ment de charme, est de­ve­nue, au fil des an­nées, plus lourde à por­ter.

Le 21 no­vembre, sa vie et celle de son épouse bas­culent dans l’en­fer. À six heures du ma­tin, il est ré­veillé par un coup de fil de Da­gens Ny­he­ter, le prin­ci­pal ta­bloïd sué­dois, qui lui de­mande de com­men­ter les in­for­ma­tions qu’il s’ap­prête à pu­blier. Dix-huit femmes (au­tant que de membres de l’aca­dé­mie) l’ac­cusent, dé­cri­vant des scènes épou­van­tables de har­cè­le­ment, de ten­ta­tives de viol et de viols. Cu­rieu­se­ment, les mé­dias fran­çais qui évoquent l’af­faire, comme L'ex­press, ou­blient de pré­ci­ser que plus de la moi­tié des ac­cu­sa­trices sont ano­nymes. Par­mi celles qui té­moignent à vi­sage dé­cou­vert, Ar­nault dit qu’il n’a ja­mais eu au­cune re­la­tion avec la plu­part et re­con­naît seule­ment une aven­ture pas­sée avec l’une d’elles. Du reste, après quatre mois d’en­quête po­li­cière, seules les ac­cu­sa­tions for­mu­lées par cette dernière ont été re­te­nues par les juges, toutes les autres ayant été ba­layées faute d’élé­ments pro­bants ou parce que les faits étaient pres­crits.

Dans la fou­lée de la pu­bli­ca­tion de DN, Sa­ra Da­nius, la nou­velle se­cré­taire per­pé­tuelle de l’aca­dé­mie sué­doise, af­firme au cours d’une confé­rence de presse que le Fran­çais a « har­ce­lé et agres­sé des aca­dé­mi­ciennes, des femmes d'aca­dé­mi­ciens, ain­si que cer­taines de leurs filles et des sa­la­riées de l'aca­dé­mie sué­doise ». Elle com­mande une en­quête à un avo­cat qui four­nit, d’après Ar­nault, 300 pages de ra­gots. Tou­jours d’après lui, Sa­ra Da­nius convoque éga­le­ment son épouse et la menace de di­vul­guer le rap­port de l’avo­cat si elle re­fuse de dé­mis­sion­ner de l’aca­dé­mie.

En vingt-quatre heures, Jean-claude Ar­nault de­vient le « Wein­stein sué­dois ». De fait, il a au moins un point com­mun avec le pro­duc­teur amé­ri­cain : tous ceux qui lui man­geaient dans la main la veille et se dé­tournent de lui avec des mines ou­tra­gées. Des mil­liers d’ar­ticles, tous à charge, pa­raissent avec sa photo et celle de son épouse. Par­mi ses amis, quelques-uns tentent de le sou­te­nir, puis jettent l’éponge pour ne pas connaître à leur tour le ban­nis­se­ment.

Fo­rum est fer­mé et il doit lit­té­ra­le­ment fuir en France où, au moins, on ne le connaît pas. Si Ar­nault est, comme il le dit, blanc comme neige, com­ment ex­pli­quer l’achar­ne­ment de ses ac­cu­sa­trices ? Lui se dit vic­time par ri­co­chet des luttes d’in­fluence à l’in­té­rieur de l’aca­dé­mie. Ce sont, dit-il, des proches du par­ti fé­mi­niste sué­dois – qui cherchent de­puis des mois à leur nuire, à lui et son épouse – qui ont tout ma­ni­gan­cé.

En réa­li­té, seul un tri­bu­nal pour­ra faire la lu­mière sur cette té­né­breuse af­faire. En­core faut-il qu’il puisse ju­ger. Or, dans le cli­mat pas­sion­né – et pas­sa­ble­ment hai­neux – qui en­toure l’af­faire, même le bâ­ton­nier de Stock­holm, qui est une bâ­ton­nière, semble dou­ter qu’il puisse bé­né­fi­cier d’un procès se­rein et équi­table. Les par­ti­sans de la ré­vo­lu­tion Metoo n’ont que le mot jus­tice aux lèvres. On ai­me­rait que leur main et leur plume tremblent quand ils ont le pou­voir de dé­truire la vie d’hommes qui, quoi qu’ils en pensent, sont aus­si des êtres hu­mains. •

Ras­sem­ble­ment #Metoo à Los An­geles, 12 no­vembre 2017.

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