John le Car­ré, agent très lit­té­raire

Causeur - - Sommaire N° 59 – Été 2018 - Jé­rôme Le­roy

Ja­dis au ser­vice – se­cret – de Sa Ma­jes­té, le grand écri­vain John le Car­ré a fait de l'es­pion­nage un moyen de connais­sance de l'homme au­tant que la ma­tière d'un ré­cit à sus­pense. Son der­nier ro­man et le « Ca­hier de L'herne » qui lui est consa­cré ré­vèlent la por­tée bal­za­cienne de son oeuvre.

Il y a au­tour de John le Car­ré un cer­tain nombre de mal­en­ten­dus qu’il se­rait temps de dis­si­per. C’est le propre des très grands écri­vains d’être ai­més pour de mau­vaises rai­sons ou d’être en­fer­més dans des lieux com­muns. L'hé­ri­tage des es­pions, son der­nier ro­man, et le sub­stan­tiel « Ca­hier de L’herne » consa­cré à l’au­teur, avec de nom­breux en­tre­tiens et textes in­édits, four­nissent un cer­tain nombre de clefs in­dis­pen­sables à la com­pré­hen­sion d’une oeuvre qui s’offre le luxe si­mul­ta­né de re­lire l’his­toire contem­po­raine et de pen­ser la condi­tion hu­maine à tra­vers la fi­gure em­blé­ma­tique de l’es­pion.

Le pre­mier mal­en­ten­du est ce­lui, en­core per­sis­tant, d’un le Car­ré ro­man­cier « de genre ». La lit­té­ra­ture d’es­pion­nage est, de fait, une lit­té­ra­ture du second rayon, une hy­bri­da­tion tar­dive entre le ro­man d’aven­tures, le ro­man po­li­cier et le ro­man de guerre, qui a connu un suc­cès po­pu­laire à l’époque de la guerre froide, comme l’ex­pliquent Jé­rôme et Paul Ble­ton dans ce « Ca­hier ». Pour­tant, dès ses pre­miers livres, le Car­ré tranche avec ce ro­man ca­li­bré, parce qu’il re­fuse l’hé­roï­sa­tion de ses per­son­nages, mais aus­si par le soin tout par­ti­cu­lier ap­por­té à une écri­ture que l’écri­vain William Boyd, tou­jours dans ce « Ca­hier », ana­lyse de ma­nière ser­rée : « Ses ro­mans sont hors normes, en termes pu­re­ment lit­té­raires : des ou­tils nar­ra­tifs du xixe siècle peu ma­niables se mettent au ser­vice d'une per­cep­tion très contem­po­raine, sub­tile et com­plexe de la fa­çon dont le monde et ses ci­toyens fonc­tionnent. Pa­ra­doxa­le­ment, c'est peu­têtre cette ten­sion cen­trale entre sa tech­nique lit­té­raire et sa vi­sion du monde qui per­met d'ap­pré­hen­der toute la va­leur de ses ro­mans dont le suc­cès ne se dé­ment pas. » À ce titre, le Car­ré s’ins­crit dans une tra­di­tion qui a fait de l’es­pion­nage un moyen de connais­sance de l’homme au­tant que la ma­tière d’un ré­cit à sus­pense : on pense à Con­rad, à So­mer­set Mau­gham, à Gra­ham Greene, que per­sonne n’au­rait l’idée de ré­duire à des au­teurs de ro­mans d’es­pion­nage. D’ailleurs, le Car­ré, an­cien es­pion lui-même, évoque entre vé­ri­té et pro­vo­ca­tion la part de ha­sard qui lui a fait choi­sir le monde de l’ombre comme cadre de son oeuvre : « Si j'avais pris la mer, j'au­rais écrit sur la mer. Si j'étais de­ve­nu tra­der, j'au­rais écrit sur le monde de la fi­nance. »

Tou­te­fois, si le Car­ré re­fuse l’hé­roï­sa­tion, la qua­li­fi­ca­tion fré­quente d’« an­ti­hé­ros » pour par­ler de ses per­son­nages fé­tiches que sont George Smi­ley et son groupe est tout aus­si ré­duc­trice. Smi­ley, rap­pe­lons-le, a été le per­son­nage prin­ci­pal des plus grands ro­mans de le Car­ré sur trente ans et est ré­gu­liè­re­ment pré­sen­té comme « l'an­ti-james Bond ». Il faut dire que Bond est dé­sor­mais ré­duit, dans l’ima­gi­naire col­lec­tif, à son in­car­na­tion ci­né­ma­to­gra­phique dans des films qui ont de plus en plus évo­lué vers la per­for­mance py­ro­tech­nique hol­ly­woo­dienne. Dans les ro­mans de Ian Fle­ming, Bond ne se ré­duit pas à son don­jua­nisme com­pul­sif et à son goût pour les cas­cades. Il est lui aus­si d’une vraie pro­fon­deur psy­cho­lo­gique. Il boit trop, il fume trop, il connaît des phases dé­pres­sives, est en­voyé en cure de dé­sin­toxi­ca­tion et, une fois ma­rié, perd sa femme lors d’une ten­ta­tive d’as­sas­si­nat qui le vi­sait. Par­fai­te­ment contem­po­rains, Smi­ley et Bond au­raient pu se croi­ser et sym­pa­thi­ser. Mal­gré ses grosses lu­nettes et son al­lure de bu­reau­crate, Smi­ley fait preuve d’un vé­ri­table cou­rage phy­sique, tan­dis que James Bond →

n’est pas sim­ple­ment un beau gosse mus­clé et ar­ro­gant. Ils au­raient même pu se re­trou­ver dans un pub près de Whi­te­hall et se conso­ler mu­tuel­le­ment : Bond au­rait parlé de la com­tesse Tra­cy, as­sas­si­née au dé­but de sa lune de miel dans Au ser­vice se­cret de Sa Ma­jes­té et Smi­ley de sa très vo­lage épouse La­dy Ann qui est même tom­bée dans les bras de Bill Hay­don, hié­rarque du Cirque, le nom don­né par le Car­ré aux ser­vices se­crets, que Smi­ley dé­mas­que­ra dans La Taupe.

Autre source de mal­en­ten­du : le pseu­do­nyme de John le Car­ré lui-même. La ques­tion est moins ano­dine qu’il n’y pa­raît. Elle est même une porte d’en­trée idéale pour com­prendre cet uni­vers ro­ma­nesque. Il y a bien sûr une rai­son bio­gra­phique simple à ce pseu­do­nyme, comme le rap­pelle sa tra­duc­trice, Isa­belle Per­rin, qui est aus­si le maître d’oeuvre du « Ca­hier ». Quand le Car­ré pu­blie son pre­mier ro­man, au dé­but des an­nées 1960, il est en­core membre des ser­vices se­crets. Mais ce pseu­do­nyme est aus­si une mé­ta­phore de la cou­ver­ture uti­li­sée par l’agent double, cette fi­gure cen­trale de l’uni­vers car­réen. L’agent double, c’est l’écri­vain lui-même. L’agent double, c’est ce­lui qui ne voit plus la fron­tière exacte entre la réa­li­té et la fic­tion.

C’est aus­si ce­lui qui a de­vi­né que le monde fonc­tion­nait uni­que­ment par op­po­si­tion, comme chez Hé­ra­clite : Est contre Ouest pen­dant la guerre froide et plus tard Nord contre Sud. L’agent double/écri­vain, c’est ce­lui qui com­prend qu’au sein de chaque camp, d’autres op­po­si­tions se font jour, à l’in­fi­ni, dans une mise en abyme ver­ti­gi­neuse.

Des exemples ? À l’ouest, les An­glais s’op­posent aux Amé­ri­cains der­rière la fic­tion de la « re­la­tion spé­ciale » et, chez les An­glais eux-mêmes, les es­pions s’op­posent au reste de la so­cié­té, en se consi­dé­rant tan­tôt comme des pa­rias, tan­tôt comme des sei­gneurs. Au sein même du Cirque, les ri­va­li­tés entre deux ser­vices, le Pi­lo­tage et les Opé­ra­tions clan­des­tines, abou­tissent à une guerre sourde, ab­surde, et sou­vent meur­trière. Pire, cette schi­zo­phré­nie touche l’agent double lui-même, ma­ni­pu­la­teur ma­ni­pu­lé qui ne sait plus vrai­ment, à la longue, quel maître il sert.

Il est vrai que le Car­ré a mul­ti­plié avec un plai­sir par­fois mer­veilleu­se­ment per­vers les fausses pistes, les chaus­se­trappes, les im­passes et les portes dé­ro­bées. On peut y voir là en­core un des as­pects de son gé­nie lit­té­raire qui a éga­ré tant de lec­teurs ra­vis de leur éga­re­ment. Ré­ten­tion d’in­for­ma­tions de la part des per­son­nages, do­cu­ments fal­si­fiés pré­sen­tés sur le même plan que les au­then­tiques, en­re­gis­tre­ments ca­viar­dés, dia­logues construits comme des opé­ra­tions d’in­toxi­ca­tion, la narration de le Car­ré est en par­faite adé­qua­tion avec ses his­toires qui se ré­sument toutes à de sub­tiles dé­sta­bi­li­sa­tions, y com­pris celle du lec­teur, pla­cé dans la même si­tua­tion que les vic­times col­la­té­rales de la guerre froide : quand il com­prend en­fin, il est trop tard…

Le jour où ce pseu­do­nyme est per­cé à jour et que son vrai nom ap­pa­raît, ce­lui de David Corn­well, né à Poole en 1931, fils d’un père es­croc char­mant et d’une mère qui l’aban­donne à cinq ans, le Car­ré donne une ex­pli­ca­tion qui est évi­dem­ment en­core une fausse piste : il au­rait vu de­puis un bus à im­pé­riale l’en­seigne d’un ma­ga­sin por­tant ce nom, en fran­çais dans le texte, et au­rait ai­mé la mi­nus­cule du « le » dans « le Car­ré ». C’est seule­ment en 1996 qu’il dé­clare dans un en­tre­tien à CBS : « On m'a si sou­vent de­man­dé pour­quoi j'ai choi­si ce nom ri­di­cule que l'ima­gi­na­tion de l'écri­vain m'est ve­nue en aide. Ce­la a suf­fi à tout le monde pen­dant des an­nées. Mais les men­songes ne ré­sistent pas au temps qui passe. Au­jourd'hui, je res­sens un hor­rible be­soin de vé­ri­té. Et la vé­ri­té, c'est que je ne sais pas. »

Un hor­rible be­soin de vé­ri­té… Ce­la pour­rait fi­na­le­ment être le sous-titre de L'hé­ri­tage des es­pions, ce ro­man « pen­sif », au­rait dit Vic­tor Hu­go, qui est une mé­di­ta­tion mé­lan­co­lique, presque déses­pé­rée sur des vies pla­cées sous le sceau du se­cret et du men­songe. Ro­man d’un vieil homme qui met en scène un vieil homme, on y re­trouve tous les per­son­nages ou presque qui firent la cé­lé­bri­té de l’au­teur à l’époque où il par­lait de la guerre froide en di­rect, de L'ap­pel du mort (1963) au Voya­geur se­cret (1991) en pas­sant par le cé­lé­bris­sime Es­pion qui ve­nait du froid (1964) ou La Taupe (1974). L'hé­ri­tage des es­pions est un re­tour en ar­rière où ne sont plus convo­qués que des fan­tômes, tous obli­gés de rendre des comptes soixante ans après les faits. C’est ce qu’on pour­rait ap­pe­ler le jan­sé­nisme de le Car­ré : tous ses livres sont pla­cés sous le signe d’une pré­des­ti­na­tion et d’un jugement der­nier qui ne tiennent au­cun compte des bonnes ou mau­vaises ac­tions de ses per­son­nages. Et ils en com­mettent tous un pa­quet, des deux cô­tés du Mur puis, une fois ce­lui-ci tom­bé, sur tous les champs de ba­taille oc­cultes de notre monde mul­ti­po­laire.

Non, ils se­ront ju­gés par une ins­tance mys­té­rieuse qui est peut-être bien le Dieu ca­ché de Pas­cal ou alors juste une époque qui a chan­gé, qui ap­pré­cie les va­leurs du pas­sé à l’aune des siennes, comme le dé­clare cy­ni­que­ment l’un des per­son­nages de L'hé­ri­tage des es­pions : « C'est notre nou­veau sport na­tio­nal. La gé­né­ra­tion im­ma­cu­lée d'au­jourd'hui face à votre gé­né­ra­tion cou­pable. Qui ex­pie­ra les pé­chés de nos pères, même s'il ne s'agis­sait pas de pé­chés à l'époque ? »

Le nar­ra­teur de L'hé­ri­tage des es­pions est Pe­ter Guillam, l’homme de confiance de George Smi­ley. Il a main­te­nant plus de 80 ans et vit dans une ferme, en Bre­tagne. On en ap­prend beau­coup plus sur la vie de ce per­son­nage qui avait jusque-là chez le Car­ré le sta­tut d’un grand second rôle. On ne se­ra pas éton­né d’ap­prendre dans le « Ca­hier de L’herne » que le Car­ré est un lec­teur de Bal­zac. La tech­nique du re­tour des per­son­nages d’un ro­man à l’autre, mais avec des rôles plus ou moins

im­por­tants, donne cette im­pres­sion d’une créa­tion par­fai­te­ment co­hé­rente qui, pour re­prendre des termes bal­za­ciens, fait « concur­rence à l'état ci­vil ». Pe­ter, ou Pierre, Guillam est le fils d’un riche An­glais ma­rié avec une jeune Bre­tonne dans les an­nées 1930 et qui, la guerre ve­nue, se­ra char­gé de mis­sions se­crètes pour ai­der la Ré­sis­tance avant de mou­rir tor­tu­ré à la pri­son de Rennes.

Quand L'hé­ri­tage des es­pions com­mence, Pe­ter est convo­qué dans les nou­veaux lo­caux du Cirque, de­ve­nu la Boîte. Comme Smi­ley, presque cen­te­naire, est in­trou­vable, c’est Pe­ter qui doit s’ex­pli­quer sur une série d’af­faires très an­ciennes qui ont abou­ti à la mort du maître-es­pion Alec Lea­mas et de Liz Gold, au pied du mur de Ber­lin en 1961. Les des­cen­dants de­mandent des comptes, des or­ga­ni­sa­tions des droits de l’homme s’en mêlent, un procès se­rait un scan­dale im­mense et le Royaume-uni, dé­jà dé­sta­bi­li­sé par le Brexit (dont le Car­ré ne semble pas être un fa­rouche par­ti­san) doit trou­ver une so­lu­tion. Pe­ter com­prend qu’il pour­rait bien ser­vir de bouc émis­saire.

Le ro­man est construit se­lon un dispositif des plus étranges, presque étouf­fant : Pe­ter, dans un ap­par­te­ment lon­do­nien qui ser­vit ja­dis de base ar­rière à Smi­ley et à son groupe, les fa­meuses « Écu­ries », doit exa­mi­ner sous les yeux des agents qui le sur­veillent des do­cu­ments de l’époque, qu’il avait lui-même dé­ro­bés au Cirque sur les ordres d’un Smi­ley se mé­fiant, avec rai­son, des fuites pos­sibles dans les opé­ra­tions dont il avait la charge. On voyage ain­si entre les an­nées 1950 et au­jourd’hui, mais aus­si entre les do­cu­ments bruts et les sou­ve­nirs de Pe­ter.

Le dé­ca­lage entre les deux est ce­lui du men­songe, de la mé­moire dé­faillante, d’une forme de nos­tal­gie pa­ra­doxale aus­si. Pour l’es­sen­tiel, il est ques­tion d’une opé­ra­tion d’ex­fil­tra­tion de « Tu­lipe », nom de code de la femme d’un res­pon­sable de la Sta­si qui avait été re­tour­née par Lea­mas et était alors sur le point d’être ar­rê­tée. Pe­ter de­vait la faire pas­ser en Tché­co­slo­va­quie puis en France et au Royaume-uni où la jeune femme, qui avait dû aban­don­ner son fils, au­rait re­çu l’asile po­li­tique. Le pro­blème, c’est que Pe­ter a com­mis la plus grande et la plus dou­lou­reuse erreur de sa car­rière en tom­bant amou­reux de Tu­lipe.

Il se­rait cri­mi­nel de dé­voi­ler da­van­tage l’in­trigue et d’ap­prendre au lec­teur si Pe­ter Guillam se­ra mis en ac­cu­sa­tion soixante ans plus tard ou si Smi­ley est en­core vi­vant. Qu’on sache sim­ple­ment que L'hé­ri­tage des es­pions ne se contente pas, ce qui se­rait dé­jà un im­mense bon­heur, de re­nouer avec ce qu’on a tou­jours pré­fé­ré chez le Car­ré : la des­crip­tion mi­nu­tieuse des opé­ra­tions à double ou triple fond, l’at­mo­sphère de la guerre froide, que ce soit dans les rues de Ber­lin ou dans celles du « swin­ging Lon­don », les rapports am­bi­gus mê­lés d’ad­mi­ra­tion entre des en­ne­mis qui se res­semblent tel­le­ment qu’ils se sentent plus proches les uns des autres que de leurs hié­rar­chies res­pec­tives. Non, sa­chez sim­ple­ment que L'hé­ri­tage des es­pions est au cycle de Smi­ley ce que Le Temps re­trou­vé est à La Re­cherche du temps per­du, quand le nar­ra­teur passe une dernière soi­rée chez le prince de Guer­mantes après des an­nées d’ab­sence et a l’im­pres­sion sou­daine d’as­sis­ter à un bal cos­tu­mé où les per­son­nages, in­croya­ble­ment vieillis, qu’il a connus ja­dis, semblent des ma­rion­nettes sur le point de se dis­soudre dans le néant.

L'hé­ri­tage des es­pions est le pro­duit du droit d’in­ven­taire poi­gnant que l’écri­vain exerce sur son oeuvre, sur le monde qu’il a connu, mais aus­si et sur­tout sur la so­li­tude ra­di­cale de ceux qui sur­vivent trop long­temps à leurs propres se­crets et à leurs propres fautes, c’est-à-dire, au bout du compte, de cha­cun d’entre nous. •

John le Car­ré à Pa­ris, 1965.

L'hé­ri­tage des es­pions, tra­duc­tion d'isa­belle Per­rin, Seuil, 2018.

John le Car­ré, Isa­belle Per­rin (dir.), « Ca­hiers de L'herne », L'herne, 2018.

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