Mon ami, mon maître

Luc Ro­senz­weig était un mo­dèle de jour­na­liste. Éru­dit, fin connais­seur de l'âme hu­maine et des ar­canes po­li­tiques, drôle et par­fois in­juste, l'an­cienne plume de Li­bé­ra­tion et du Monde manque cruel­le­ment à Cau­seur et à ses lec­teurs.

Causeur - - Sommaire N°60 – Septembre 2018 - Éli­sa­beth Lé­vy

On dit sou­vent que c'est avec le temps qu'on res­sent l'ab­sence. En ce qui concerne Luc, elle m'est tom­bée des­sus quelques jours après ses fu­né­railles, le 20 juillet à Lyon, et son in­hu­ma­tion dans son vil­lage de Sa­voie où nous nous étions pro­mis de nous re­trou­ver cet été pour tra­vailler au livre que nous étions en train d'écrire. Tou­te­fois, ce n'est pas la pen­sée de ce pro­jet ni le sou­ve­nir des ins­tants par­ta­gés qui m'ont fait com­prendre ou plu­tôt éprou­ver que son ab­sence se­rait dé­fi­ni­tive et com­bien elle se­rait cruelle, mais une cir­cons­tance ba­na­le­ment pro­fes­sion­nelle. L'af­faire Be­nal­la ve­nait de com­men­cer et tout en m'amu­sant pas­sa­ble­ment des pi­tre­ries in­vo­lon­taires de Ro­ger-pe­tit et consorts, je me de­man­dais par quel bout la prendre. Ha­bi­tuel­le­ment, dans de telles cir­cons­tances, l'un de mes pre­miers ré­flexes était d'ap­pe­ler Luc. « J'ai be­soin que tu me dises ce que je pense », lui di­sais-je en riant. Et s'en­sui­vait une con­ver­sa­tion, ou plu­tôt un ex­po­sé que j'écou­tais, ra­vie et tou­jours im­pres­sion­née par sa culture, no­tam­ment po­li­tique : il n'avait pas son pa­reil pour évo­quer notre his­toire ré­cente, mê­lant les anecdotes per­son­nelles, une ana­lyse tou­jours pro­fonde de la co­mé­die hu­maine et une connais­sance en­cy­clo­pé­dique, en­tre­lar­dées de va­che­ries et de glous­se­ments (les miens, lui était plu­tôt du genre à hen­nir). Je ne crois pas que les frasques du conseiller sé­cu­ri­té du pré­sident au­raient beau­coup ému ce vieux bris­card qui n'ai­mait pas beau­coup les ver­tueux – il en avait connu quelques-uns au Par­ti, puis au Monde. Peut-être au­rait-il évo­qué les grands scan­dales de la Mit­ter­ran­die. Quand nous avions le temps, ces dis­cus­sions du­raient, di­gres­saient, pas­saient par le der­nier livre lu ou la der­nière âne­rie en­ten­due sur France In­ter, sans ou­blier les nou­velles de la fa­mille et des amis, pour se conclure, sou­vent abrup­te­ment, parce que l'un ou l'autre voyait l'heure pas­ser, sur le même ac­cord : « Tu m'en­voies ton pa­pier ? » En vrai, les ar­ticles ar­ri­vaient très sou­vent avant que qui que ce soit ait eu l'idée de les com­man­der. Luc avait conser­vé pour l'ac­tua­li­té une gour­man­dise de lève-tôt et n'im­porte quel mi­cro­su­jet pou­vait lui ins­pi­rer une hy­po­thèse ori­gi­nale ou un billet as­sas­sin. Il faut au pas­sage tuer dans l'oeuf la lé­gende rose d'un Luc dé­bon­naire et plein d'em­pa­thie pour l'en­semble de l'hu­ma­ni­té, qui ne lui rend pas jus­tice : il lui ar­ri­vait d'être in­juste, bles­sant, par­fois même in­ju­rieux avec ses ad­ver­saires, fran­chis­sant sans s'en rendre compte la fron­tière entre le désac­cord idéo­lo­gique et la dé­tes­ta­tion per­son­nelle. Heu­reu­se­ment, il n'avait au­cune per­sé­vé­rance 7

dans la mé­chan­ce­té ni d'ailleurs au­cune com­pé­tence. Non seule­ment, il ac­cep­tait ai­sé­ment de sup­pri­mer les noms d'oi­seaux et les épi­thètes in­fa­mants dans ses textes, mais il se mon­trait fa­ci­le­ment pe­naud quand il dé­cou­vrait que ses at­taques pou­vaient pei­ner leur cible. Alors il se ré­con­ci­liait, et puis il re­com­men­çait. C'est ce qui s'est pas­sé avec Ber­nard Guet­ta, je ne sais pas très bien où ils en étaient, mais cher Ber­nard, il n'y avait rien de per­son­nel. J'ai long­temps pen­sé que ce pen­chant in­ter­mit­tent pour la vio­lence ver­bale lui était res­té de son pas­sé com­mu­niste. Sans doute aus­si qu'après quinze ans de ser­vice étran­ger à Li­bé­ra­tion puis au Monde, sa plume se li­bé­rait et dé­cou­vrait ou re­dé­cou­vrait le plai­sir de fer­railler, de dé­fendre ses po­si­tions, fût-ce par un zeste de mau­vaise foi. Non pas que le jour­na­lisme pra­ti­qué au Monde ou à Li­bé­ra­tion soit dé­li­vré de toute idéo­lo­gie, bien sûr. Mais en ces an­nées-là, en tout cas, un cor­res­pon­dant ou un ru­bri­card du Monde de­vait d'abord avoir une connais­sance ap­pro­fon­die de son su­jet – on n'ap­pe­lait pas en­core ça l'ex­per­tise. Et quand il mi­li­tait, c'était en contre­bande, der­rière un ver­nis de neu­tra­li­té. À Cau­seur, dont il a été l'un des pi­liers de la pre­mière heure, Luc a re­trou­vé le goût de la ba­taille des idées me­née à vi­sage dé­cou­vert – c'es­tà-dire de la po­lé­mique. Et qu'on me per­mette cette for­fan­te­rie, ce­lui de la li­ber­té. Avec ce qu'elle a par­fois d'ex­ces­sif. Ain­si, lui qui s'était dé­cou­vert sio­niste sur le tard, comme le ra­conte Élie Bar­na­vi – et que j'ai d'ailleurs connu lors d'un dé­pla­ce­ment en Is­raël –, était sur le su­jet d'une in­tran­si­geance sour­cilleuse par­fois mal­ve­nue, soup­çon­nant de mol­lesse tous ceux qui conti­nuaient à se ré­cla­mer de la gauche is­raé­lienne. « Que penses-tu de ce­ci ? », « Que fait-on sur ce­la ? », « Tu n'as pas une idée pour la une ? » Je le re­vois, ce jour de juillet, il ve­nait d'ap­prendre que sa pe­tite-fille avait été re­çue au bac avec men­tion très bien, nous avons eu un dé­jeu­ner fort gai. De­puis que je l'ai quit­té, devant le pe­tit hô­tel pa­ri­sien où il avait ses ha­bi­tudes, pour ne plus le re­voir, j'ai com­pris le sens du mot « ir­rem­pla­çable » en pen­sant à tous ces ar­ticles qu'il n'écri­ra plus et dont vous êtes, chers lec­teurs, dé­fi­ni­ti­ve­ment pri­vés. Aus­si élé­gant d'âme qu'il l'était peu dans ses vê­te­ments, Luc Ro­senz­weig était l'un des meilleurs re­pré­sen­tants du jour­na­lisme à l'an­cienne, c'est-à-dire d'un mé­tier in­tel­lec­tuel qui n'avait pas en­core adop­té les codes et les ob­ses­sions de la té­lé où on ne to­lère plus guère les looks ba­roques comme le sien. Bien sûr, je croyais avoir le temps. J'au­rais dû par­ler avec lui de lit­té­ra­ture et de poésie, j'au­rais dû l'in­ter­ro­ger mieux sur sa jeu­nesse mi­li­tante, et aus­si sur sa vie au Monde. Com­ment cet es­prit dé­lié a-t-il pu se plier au car­can in­tel­lec­tuel com­mu­niste ? Com­ment mon cher ami, si iro­nique et sub­til, a-t-il sup­por­té de tra­vailler sous les ordres d'edwy Ple­nel, dont l'hu­mour n'est pas la qua­li­té pre­mière ? Mys­tère. L'ou­vrage que nous pro­je­tions, Notre gauche to­ta­li­taire, m'en au­rait ap­pris beau­coup, sur lui et sur la France de sa jeu­nesse car il de­vait y ap­por­ter l'es­sen­tiel : son ex­pé­rience in­time, sa connais­sance des per­son­nages prin­ci­paux et sa com­pré­hen­sion des illu­sions qu'il avait par­ta­gées. Avec les an­nées, Luc était de­ve­nu ai­ma­ble­ment conser­va­teur. Mais, était-ce parce qu'il était un fils du dé­sastre, lui, né en 1943 d'un père ayant quit­té l'al­le­magne en 1933 et d'une mère haute-sa­voyarde – en tout cas pour moi –, qu'il se re­fu­sait à la nos­tal­gie, af­fi­chant une confiance in­ébran­lable dans les gé­né­ra­tions fu­tures pour faire per­du­rer un monde ha­bi­table ? Et il en­ten­dait bien, quant à lui, pro­fi­ter de toutes les mer­veilles que le nôtre offre en­core, bons au­teurs, bons amis, bons re­pas et fa­mille en or. Si ça se trouve, ce gour­mand n'a ja­mais connu l'en­nui. Dans le bel ar­ticle qu'il lui a consa­cré dans Le Monde

(16 juillet 2018), son ami Jo­sé-alain Fra­lon évoque la pé­riode où il était cor­res­pon­dant en Al­le­magne, ci­tant un de ses confrères de l'époque : « Il était presque aus­si im­por­tant que l’am­bas­sa­deur de France. Tout ce qui comp­tait à Bonn al­lait dî­ner chez lui. » Ce­la ne m'a pas éton­né. Il avait conser­vé des amis dans le monde po­li­tique et di­plo­ma­tique, y com­pris par­mi ces élus lo­caux qui consti­tuent le tis­su po­li­tique fran­çais. Lui, l'in­tel­lec­tuel ash­ké­naze et le jour­na­liste pa­ri­sien, ado­rait cette France ru­rale où il avait pris ra­cine. Il était très fier d'avoir par­ti­ci­pé et ga­gné au « Jeu des mille eu­ros » de France In­ter, ex­pé­rience dont il a d'ailleurs ti­ré un dé­li­cieux ar­ticle1. « Si les épi­taphes étaient en­core à la mode, j’in­for­me­rais vo­lon­tiers les vi­si­teurs de ma sé­pul­ture que, sous cette pierre tom­bale, gît un lau­réat du “Jeu des mille eu­ros” », écri­vait-il. Voi­là qui est fait, très cher Luc. •

Luc Ro­senz­weig dans son vil­lage de Haute-sa­voie, dé­but des an­nées 2000.

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