École : l'arabe et le turc contre l'in­té­gra­tion

Causeur - - Sommaire N°60 – Septembre 2018 - Lau­rence Da­vid

De­puis qua­rante ans, l'en­sei­gne­ment des langues et cultures d'ori­gine (ELCO) as­signe les en­fants d'im­mi­grés à l'iden­ti­té de leurs an­cêtres. Ul­tra ma­jo­ri­tai­re­ment choi­si par des fa­milles turques ou magh­ré­bines, ce dis­po­si­tif sous-traite à des en­sei­gnants étran­gers l'ins­truc­tion des en­fants. En­quête.

Ap­prendre aux en­fants la langue de leurs grands-pa­rents : a prio­ri, l'idée semble gé­né­reuse. La réa­li­té, bien sûr, est plus pro­blé­ma­tique, et les ELCO (En­sei­gne­ments des langues et cultures d'ori­gine) ne cessent de faire po­lé­mique. « À l’école élé­men­taire, votre en­fant peut re­ce­voir un en­sei­gne­ment op­tion­nel de langue vi­vante étran­gère en­ca­dré et contrô­lé par le mi­nis­tère de l’édu­ca­tion na­tio­nale » : ain­si com­mence le do­cu­ment dis­tri­bué, ce prin­temps, aux pa­rents d'élèves des écoles de France. Il s'agit d'un re­li­quat de l'ère Val­laud-bel­ka­cem, l'une de ces de­mi-vé­ri­tés qui furent sa marque de fa­brique et dont hé­rite Jean-mi­chel Blan­quer : la mé­ta­mor­phose in­ache­vée des contro­ver­sés ELCO, à mi-che­min entre Ca­phar­naüm et Ba­bel. Ini­tia­le­ment, neuf pays, par­tie pre­nante du dis­po­si­tif ELCO, re­cru­taient les pro­fes­seurs à cette fin : le Ma­roc, l'al­gé­rie, la Tu­ni­sie, la Tur­quie, le Por­tu­gal, l'ita­lie, l'es­pagne, la Ser­bie et la Croa­tie. L'ob­jec­tif, dé­fi­ni par une di­rec­tive eu­ro­péenne du 25 juillet 1977, était alors de « fa­ci­li­ter la libre cir­cu­la­tion des tra­vailleurs » et de pro­mou­voir « l’en­sei­gne­ment de la langue ma­ter­nelle et de la culture du pays d’ori­gine de leurs en­fants afin de fa­ci­li­ter leur ré­in­té­gra­tion éven­tuelle dans l’état membre d’ori­gine ». En pra­tique, se­lon les chiffres of­fi­ciels, en 2016, on ne dé­nom­brait que 22 élèves ap­pre­nant le croate, 184 le serbe, 190 l'es­pa­gnol, 5 513 l'ita­lien, 10 468 le por­tu­gais, mais sur­tout… 19 216 le turc et 48 129 l'arabe ! L'en­sei­gne­ment de ces deux der­nières langues a dé­frayé la chro­nique sous le quin­quen­nat Hol­lande lorsque les dérives du dis­po­si­tif sont ar­ri­vées aux oreilles du grand pu­blic – en­sei­gnants maî­tri­sant mal le fran­çais, lec­ture pro­sé­lyte du Co­ran, en­torses à la laï­ci­té, en­trisme de pays comme la Tur­quie, en­cou­ra­ge­ment au re­pli com­mu­nau­taire. Le pro­blème n'était pour­tant pas nou­veau. Dès 2005, Ma­rie La­za­ri­dis et Alain Sek­sig1 avaient re­cen­sé les nom­breux rap­ports qui ex­po­saient les risques de ce choix pé­da­go­gique, ci­tant no­tam­ment la for­mule ful­gu­rante du so­cio­logue Ab­del­ma­lek Sayad : « Le fou­lard était dé­jà dans L’ELCO 2. » En 2015, la com­mis­sion d'en­quête du Sé­nat3 pré­si­dée par Fran­çoise La­borde avait pro­po­sé leur sup­pres­sion pure et simple et « l’in­té­gra­tion de l’en­sei­gne­ment de ces langues dans le pro­gramme d’ap­pren­tis­sage des langues étran­gères », en rap­pe­lant les risques de voir émer­ger un « ca­té­chisme is­la­miste ». À lire les do­cu­ments op­por­tu­né­ment dis­tri­bués aux pa­rents avant la pré­si­den­tielle, on pour­rait croire que le Sé­nat a été en­ten­du ; mais ils créent un écran de fu­mée : ils pré­tendent ré­gler le pro­blème ELCO et tentent de faire ou­blier les at­taques contre le la­tin, l'al­le­mand et les classes bi­langues en fai­sant mi­roi­ter un pré­ten­du « en­sei­gne­ment op­tion­nel en langues étran­gères ». Quelques pa­rents y croient vrai­ment et cochent, en­thou­sias­més, la case de l'ita­lien (qui n'exis­te­ra guère que dans quelques dé­par­te­ments, et sur­tout pas en nombre suf­fi­sant). D'autres ques­tionnent, le sou­rire en coin : « C’est pour de vrai les autres langues ou en fait il n’y a que l’arabe ? » Et les di­rec­teurs de ré­pondre, em­bar­ras­sés : « On ne sait pas, c’est l’aca­dé­mie qui nous de­mande de dis­tri­buer. » Il se trouve même une aca­dé­mie pour vendre la mèche ex­pli­ci­te­ment : « Je vous de­mande de ne pas mo­di­fier le for­mu­laire et de lais­ser l’in­di­ca­tion de toutes les langues qui y fi­gurent, bien que notre dé­par­te­ment ne pro­pose ni l’ita­lien, ni le croate, ni le por­tu­gais, ni le serbe. » Bref, on ne pro­pose

que l'arabe et le turc, mais il ne faut pas le dire. Le plus beau de­meure la men­tion « en­ca­drés et contrô­lés par le mi­nis­tère de l’édu­ca­tion na­tio­nale ». Le 17 jan­vier 2018, in­ter­ro­gé sur la na­ture exacte de ce contrôle par le dé­pu­té LR Ju­lien Au­bert, le mi­nistre Jean-mi­chel Blan­quer noie le pois­son : « Une ré­flexion est ou­verte pour que ces langues soient en­sei­gnées à l’in­té­rieur de l’école de la Ré­pu­blique et que toutes les dérives que vous avez pu consta­ter ne puissent plus exis­ter. » À la dé­pu­tée ap­pa­ren­tée FN Em­ma­nuelle Mé­nard re­ve­nant à la charge, il ré­pond, tout aus­si éva­sif : « Nous sommes en train de re­gar­der pays par pays com­ment nous pou­vons ren­for­cer le contrôle des dis­po­si­tifs ELCO, de fa­çon à être cer­tains que l’on y ap­prend les langues étran­gères et pas autre chose. » « En train de re­gar­der », « une ré­flexion est ou­verte »… Après plus de trente ans de rap­ports alar­mistes, les dé­fen­seurs de l'école de la Ré­pu­blique étaient en droit d'es­pé­rer autre chose… La seule don­née com­mu­ni­quée dans le rap­port de l'ins­pec­tion gé­né­rale de l'édu­ca­tion na­tio­nale de 2006 donne le ver­tige : 32 ins­pec­tions en 2003 pour 4 952 cours ! Fi­dèle à sa culture de ges­tion Po­tem­kine, l'ad­mi­nis­tra­tion conti­nue ce­pen­dant de ci­se­ler le plan de com­mu­ni­ca­tion, jouant sur la mé­con­nais­sance du sys­tème qu'a le ci­toyen lamb­da pour le ras­su­rer à peu de frais. Quant au contrôle exer­cé sur ces en­sei­gne­ments, le vade-me­cum édi­té par l'aca­dé­mie de Caen pré­cise que « L’ELCO re­le­vant de l’en­sei­gne­ment sco­laire, le di­rec­teur d’école de­meure res­pon­sable des élèves pen­dant les cours, qu’ils aient lieu sur le temps sco­laire (en in­té­gré) ou hors temps sco­laire (en dif­fé­ré). La pré­sence du di­rec­teur n’est tou­te­fois pas obli­ga­toire lorsque les cours ont lieu en dif­fé­ré ». Bi­zar­re­ment, au­cun syn­di­cat ne s'est alar­mé que les di­rec­teurs d'école, aux res­pon­sa­bi­li­tés dé­jà très lourdes, soient som­més d'as­su­mer la res­pon­sa­bi­li­té d'élèves en de­hors du temps sco­laire. Mais pour →

les cadres de l'édu­ca­tion na­tio­nale, l'es­sen­tiel est d'avoir un lam­piste en cas de pro­blème. Ce­la per­met aus­si de ber­ner les pa­rents qui ignorent sou­vent que le di­rec­teur n'est pas le su­pé­rieur hié­rar­chique des en­sei­gnants et ne peut au­cu­ne­ment in­ter­ve­nir dans leurs choix pé­da­go­giques. Pour sur­veiller les ELCO, reste donc les ins­pec­teurs de l'édu­ca­tion na­tio­nale, que les pro­fes­seurs des écoles, eux-mêmes, ne ver­ront dé­sor­mais dans leur classe que quatre fois dans leur car­rière. On peine à croire qu'ils soient en me­sure d'as­su­rer un contrôle à la hau­teur des en­jeux. Ils en ont ce­pen­dant la res­pon­sa­bi­li­té et pour­ront théo­ri­que­ment me­ner des vi­sites conjointes avec des ins­pec­teurs pé­da­go­giques ré­gio­naux d'arabe, qui pour la France en­tière sont au nombre de… trois ! Du cô­té des fa­milles, l'étude du Conseil su­pé­rieur de l'édu­ca­tion, de la for­ma­tion et de la re­cherche scien­ti­fique du Royaume du Ma­roc ré­vèle que, pour 84 % des res­sor­tis­sants ma­ro­cains ayant choi­si les ELCO pour leurs en­fants, « les rai­sons dé­ter­mi­nantes de cet ap­pren­tis­sage tiennent à l’im­por­tance d’une culture re­li­gieuse ». Tou­te­fois, la prin­ci­pale rai­son du sta­tu quo est peut-être la per­méa­bi­li­té au mul­ti­cul­tu­ra­lisme de la classe di­ri­geante, qui fait que de nom­breux dé­ci­deurs voient dans les ELCO un non-su­jet. Après tout, chaque com­mu­nau­té n'est qu'une part de mar­ché aux de­mandes mul­tiples aux­quelles il convient de ré­pondre pour en ré­cu­pé­rer les voix. Cette at­ti­tude re­pro­duit ce que Fa­ti­ha Boud­jah­lat ap­pelle la « fausse gé­né­ro­si­té du dif­fé­ren­tia­lisme : don­ner se­lon les be­soins eth­niques et re­li­gieux plu­tôt qu’ac­cueillir comme égaux et per­mettre l’in­té­gra­tion ». Der­rière les voeux pieux, l'arabe et le turc n'ont ja­mais pris leur place dans l'en­sei­gne­ment clas­sique. Au­cun gou­ver­ne­ment ne s'est lan­cé dans le re­cru­te­ment de pro­fes­seurs par concours, qui au­rait pu per­mettre une sor­tie par le haut des ELCO. Ce constat d'im­mo­bi­lisme sou­lève de nom­breuses ques­tions. Com­ment peut-on sous-trai­ter à des pro­fes­seurs aux com­pé­tences contes­tées l'en­semble d'un en­sei­gne­ment ? Craint-on une ré­ac­tion de l'opi­nion pu­blique face à l'ou­ver­ture mas­sive de postes aux Capes d'arabe ou de turc ? S'agi­til de prendre acte d'un nou­veau par­ti­cu­la­risme de cer­tains ter­ri­toires où les mis­sions d'en­sei­gne­ment pour­raient être dé­lé­guées à des pays tiers ? L'état pré­fère-t-il lais­ser aux mai­ries (qui mettent à dis­po­si­tion les lo­caux) la res­pon­sa­bi­li­té de l'im­plan­ta­tion de ces en­sei­gne­ments em­bar­ras­sants ? L'ex­pli­ca­tion est peut-être aus­si à cher­cher dans la sa­tis­fac­tion ex­pri­mée par cer­tains pays. Ain­si le Ma­roc re­con­naît que « le pro­gramme de L’ELCO a réus­si à at­teindre cer­tains des ob­jec­tifs qui lui sont as­si­gnés : pré­ser­va­tion de l’iden­ti­té cultu­relle et at­ta­che­ment au pays d’ori­gine ». Dans ces condi­tions, on peut se de­man­der si nos propres di­ri­geants ne sont pas ten­tés par l'idée que ces gou­ver­ne­ments pour­raient contrô­ler des dia­spo­ras que l'on a renoncé à as­si­mi­ler. • 1. « L'im­mi­gra­tion à l'école : évo­lu­tion des po­li­tiques sco­laires d'in­té­gra­tion », San­té, so­cié­té et so­li­da­ri­té, 2005, p. 153-163. 2. Fa­ti­ha Boud­jah­lat, « En­sei­gne­ment de l'arabe au CP : la langue fran­çaise fait la na­tion et per­met l'éman­ci­pa­tion », Fi­ga­ro­vox, 16 juin 2016. 3. « Faire re­ve­nir la Ré­pu­blique à l'école ». Voir cha­pitre B, « Des at­ti­tudes ex­pri­mant un re­jet de l'école et de la Ré­pu­blique par une par­tie des élèves ».

Salle de classe d'un col­lège de ban­lieue pa­ri­sienne.

Jean-mi­chel Blan­quer, lors d'une séance de ques­tions au gou­ver­ne­ment à l'as­sem­blée na­tio­nale, Paris, jan­vier 2018.

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