Le tour de France de deux en­fances

Causeur - - Sommaire N°60 – Septembre 2018 - Éli­sa­beth Lé­vy

Dans leurs ro­mans, Gé­rard Pus­sey et Édouard Louis se sou­viennent de leur en­fance pauvre. Là où le pre­mier paie la dette à ses pères dans un conte mo­ral et dro­la­tique, le se­cond en­tend ven­ger le sien à tra­vers un pen­sum gau­chiste. C'est ce qui sé­pare le garde rouge de l'écri­vain.

Tous les écri­vains com­mencent – ou fi­nissent – par re­vi­si­ter leur en­fance. Mais, bien sûr, il y a mille fa­çons de re­mon­ter le cours du temps per­du. L'évo­ca­tion de l'en­fance – de l'au­teur, du nar­ra­teur ou du hé­ros – peut vi­ser au res­sour­ce­ment ou à la dé­li­vrance, ex­ha­ler la nos­tal­gie ou le res­sen­ti­ment.

Deux livres pa­rus au prin­temps (que l'on me par­donne ce re­tard) re­pré­sentent les pôles op­po­sés du tom­beau pour l'en­fance : si l'un paie ses dettes, l'autre règle ses comptes. La Mé­moire du lac, de Gé­rard Pus­sey, est (in­jus­te­ment) pas­sé presque in­aper­çu, Qui a tué mon père, d'édouard Louis, a fait grand bruit. Le pre­mier est un conte mo­ral et dro­la­tique qui pour­rait s'in­ti­tu­ler Mo­by Dick chez les ploucs, le se­cond – mal­gré quelques belles pages – un pen­sum gau­chiste qui a en­chan­té France In­ter et Télérama, qui y ont vu, rien que ça, « le J'ac­cuse d’édouard Louis ».

Tout sé­pare l'au­teur du livre-pro­cès et ce­lui du li­vre­tri­but, l'un jeune et in­di­gné, l'autre sep­tua­gé­naire et désa­bu­sé. Dans la ca­té­go­rie ré­ac et ron­chon, Gé­rard Pus­sey est de ces écri­vains qui ont l'élé­gance de trans­for­mer leur déses­poir en drô­le­rie. Avec sa pas­sion de la dé­non­cia­tion, Édouard Louis tient plu­tôt du garde rouge. Lui et son com­père Geof­froy de La­gas­ne­rie ont été à l'ori­gine de la ré­bel­lion avor­tée contre Mar­cel Gau­chet et peuvent écrire, sans sus­ci­ter un grand éclat de rire, que « le terme in­tel­lec­tuel de droite est un oxy­more ». C'est peu dire que le duo de re­belles se prend au sé­rieux.

Pus­sey et Louis ont pour­tant en com­mun une en­fance pauvre et ru­rale, le pre­mier dans l'al­lier, le se­cond en Pi­car­die. La pau­vre­té n'a certes pas la même cou­leur

dans la France cam­pa­gnarde des an­nées 1950 et dans la France pé­ri­phé­rique des an­nées 2000. Mais c'est leur re­gard ré­tros­pec­tif qui crée l'op­po­si­tion : là où Pus­sey est tendre, Louis est amer. En somme, Pus­sey paie sa dette à ses pères, Louis veut ven­ger le sien.

Ayant pré­cé­dem­ment ré­glé ses comptes avec le vil­lage de beaufs ho­mo­phobes et al­coo­liques (c'est lui qui le dit) où il a gran­di, notre Zo­la à gueule d'ange veut donc rendre jus­tice à ce père qu'il croyait dé­tes­ter quand il ne sa­vait pas qu'il était une vic­time. Ce­la en dé­non­çant nom­mé­ment les « meur­triers » qui ont fait de lui cet homme au dos et à l'âme bri­sés : pré­sident, mi­nistres, pa­trons, il égrène hé­roï­que­ment, comme si la po­lice al­lait l'ar­rê­ter devant l'im­pri­me­rie, les noms des cou­pables qui « ont du sang sur les mains ».

Zo­la, Stein­beck, Or­well en té­moignent, le com­bat pour la di­gni­té ou­vrière peut faire de la grande lit­té­ra­ture. Mais là, au­cune sur­prise, dès les pre­miers mots, le lec­teur re­çoit une brique sur le crâne : « Quand on lui de­mande ce que le mot ra­cisme si­gni­fie pour elle, l’in­tel­lec­tuelle amé­ri­caine Ruth Gil­more ré­pond que le ra­cisme est l’ex­po­si­tion de cer­taines po­pu­la­tions à une mort pré­ma­tu­rée. » Ça donne en­vie de conti­nuer. Un peu plus loin, une phrase ré­sume la thèse de Louis : « La po­li­tique, c’est la dis­tinc­tion entre des po­pu­la­tions à la vie sou­te­nue, en­cou­ra­gée, pro­té­gée, et des po­pu­la­tions ex­po­sées à la mort, à la per­sé­cu­tion, au meurtre. » En somme, avant d'être ren­du à la page 3, le lec­teur s'est vu si­gni­fier ce qu'il convient de pen­ser (cou­rage, il n'y en a que 85).

Soyons hon­nête, il y a quelques pas­sages émou­vants sur ce père qui a honte qu'on puisse le trai­ter de fai­néant – et qui se tue lit­té­ra­le­ment à la tâche, avec ces mé­di­ca­ments dé­rem­bour­sés et ces lois iniques qui l'obligent à faire des di­zaines de ki­lo­mètres pour al­ler ba­layer les rues d'une ville voi­sine. On pense par­fois à Moi, Da­niel Blake, le film de Ken Loach, l'hu­mour en moins. Louis passe sans s'ar­rê­ter sur les ins­tants de bon­heur, comme ce jour où le père em­mène le fils sur la plage pour « rou­ler sur les vagues ». Cu­rieu­se­ment, le lec­teur res­sent presque phy­si­que­ment le bon­heur de la vi­tesse et de l'eau sa­lée que l'au­teur semble igno­rer, tout oc­cu­pé qu'il est à pon­ti­fier. Au fur et à me­sure que la ma­la­die pro­gresse, le père ac­quiert une conscience po­li­tique. Lui qui ré­pé­tait que « le pro­blème de la France ve­nait des étran­gers et des ho­mo­sexuels » de­mande au fils des nou­velles de l'homme qu'il aime. Cette ré­demp­tion hol­ly­woo­dienne évoque Billy El­liot, ce film sur un fils de mi­neur qui de­vient dan­seur. La grâce en moins. Chez Édouard Louis, il y a des vic­times et des bour­reaux : « Nous sommes ce que nous n’avons pas fait, parce que le monde ou la so­cié­té nous en a em­pê­chés. Parce que ce que Di­dier Eri­bon ap­pelle des ver­dicts se sont abat­tus sur nous, gay, trans, femme, noir, pauvre et qu’ils nous ont ren­du cer­taines vies, cer­taines ex­pé­riences, cer­tains rêves in­ac­ces­sibles. » Il est bien connu que quand on est un homme hé­té­ro­sexuel et blanc, au­cun rêve n'est in­ac­ces­sible.

Chez Gé­rard Pus­sey, il n'y a pas de cou­pables aux mal­heurs des hommes, si­non leur fo­lie d'ailleurs, leur soif de sa­voir, leur rêve de conquête. Mau La-planche (il tra­vaille dans une en­tre­prise de me­nui­se­rie), son fils Mi­ros­law-moïse, dit « Mi­ro », et son beau-frère, Os­kar Ko­wals­ki, sur­nom­mé « Ta­rin », coulent des jours pai­sibles au bord d'un lac igno­ré des ca­dastres. Ta­rin, qui est en conva­les­cence chez sa soeur Mo­ni­ka de­puis onze ans, s'in­gé­nie à mé­ri­ter son sta­tut de bon à rien en s'ef­for­çant de ne pas de­ve­nir bon à quelque chose. Quand il ne pêche pas et ne monte pas quelque com­bine, il écrit des contes hi­la­rants pour son ne­veu – l'hom­mage à Re­né Fal­let, oncle et men­tor de l'au­teur, est trans­pa­rent. Au­tour d'eux, s'af­faire et s'em­brouille tout un pe­tit peuple de per­son­nages aux noms évo­ca­teurs comme Va­len­tin-l'abat­toir ou Alec-ré­duc­tions qui tra­fique des ban­dages her­niaires ou des ther­mo­mètres pour amé­lio­rer l'or­di­naire.

Comme Adam et Ève, Mau, Ta­rin et le pe­tit Mi­ro per­dront le bon­heur et l'in­no­cence pour goû­ter au fruit in­ter­dit – et le faire ava­ler à leurs contem­po­rains. À ce­ci près que, dans une sorte d'amu­sant re­tour­ne­ment, ce n'est pas l'arbre de la connais­sance qui les at­tire, mais ce­lui de la su­per­sti­tion : chez eux, la vé­ri­té ne se trouve pas dans la science que Se­bas­tian, condis­ciple de Mi­ro, veut ame­ner dans la val­lée qu'il fi­ni­ra par trans­for­mer en centre tou­ris­tique, elle gît au fond du lac où, se­lon la lé­gende an­ces­trale, est ta­pie une Bête ter­rible. Quand Ed Ne­mo, le pa­tron de la Vi­gie de Saint-georges, moque les su­per­sti­tions, Mau et Ta­rin sa­cri­fient bon­heur et fa­mille à leur ob­ses­sion : dé­bus­quer la Bête du lac pour prou­ver à tous ces in­cré­dules qu'elle existe bel et bien.

Un jour, Max-coif­feur ex­plique qu'il se teint par déses­poir de « vieillir dans ce trou per­du », sus­ci­tant la per­plexi­té de l'au­di­toire – et lan­çant au pas­sage un en­goue­ment pro­vi­soire pour la tein­ture chez les hommes du lac. Tous se posent alors une ques­tion nou­velle : « A-t-on tort d’être heu­reux ici ? » Édouard Louis ré­pon­drait as­su­ré­ment par l'af­fir­ma­tive. Être heu­reux quand on est pauvre, quand on est do­mi­né, c'est de la tra­hi­son de classe. « Ma­cron dé­teste les pauvres », pé­rore-t-il. Lui a une cu­rieuse fa­çon de les ai­mer, en les to­té­mi­sant. En ra­bat­tant toute leur vie sur la souf­france et l'hu­mi­lia­tion, il ne leur rend pas jus­tice, il les en­rôle. Ou­bliant au pas­sage qu'avant d'être des « pauvres », ce ne sont ni des anges ni des saints, juste des hu­mains comme les autres. •

Gé­rard Pus­sey.

Édouard Louis, Qui a tué mon père, Seuil, 2018.

Gé­rard Pus­sey, La Mé­moire du lac, Le Cas­tor as­tral, 2018.

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