Bru­no Re­tailleau « Le ma­cro­nisme est un narcissisme. »

Causeur - - Sommaire N°60 – Septembre 2018 - Pro­pos re­cueillis par Éli­sa­beth Lé­vy

Pro­pos re­cueillis par Éli­sa­beth Lé­vy

Pré­sident du groupe LR au Sé­nat, Bru­no Re­tailleau voit dans Em­ma­nuel Ma­cron un pré­sident néo­li­bé­ral fas­ci­né par le mo­dèle amé­ri­cain. Aux yeux du sé­na­teur de Ven­dée proche de Fran­çois Fillon, l'éco­no­misme pré­si­den­tiel ne sau­rait com­prendre les an­goisses iden­ti­taires des Fran­çais. À charge pour la droite d'y ré­pondre.

Cau­seur. Vous faites par­tie de l'op­po­si­tion au pré­sident Ma­cron, tout en par­ta­geant une grande par­tie de ses idées, sur l'éco­no­mie, mais aus­si sur les ques­tions ré­ga­liennes. Quel est votre prin­ci­pal point de désac­cord avec lui ? Après tout, pas mal d'élec­teurs de droite pensent qu'il « fait le job ». Bru­no Re­tailleau.

Il est pos­sible qu'une par­tie de la « vieille droite » qui gou­verne avec lui soit en ac­cord avec sa po­li­tique économique ou ré­ga­lienne, mais ce­la n'est pas du tout mon cas. Jus­qu'à au­jourd'hui, il n'ob­tient pas de ré­sul­tats. Le chô­mage a très peu bais­sé, il a même at­teint 6 mil­lions de per­sonnes toutes ca­té­go­ries confon­dues. Le pou­voir d'achat au pre­mier tri­mestre a bais­sé. La crois­sance s'est af­fai­blie au cours du pre­mier se­mestre ; et la France cu­mule deux dé­fi­cits ju­meaux, bud­gé­taire et ex­té­rieur, qui nous placent à la traîne de l'eu­rope.

Re­con­nais­sez que la po­li­tique économique de Ma­cron res­semble for­te­ment à celle que Fillon pré­co­ni­sait.

Non, je ne crois pas. Ses ré­formes sont ti­mides. Les fa­meuses or­don­nances sur le droit du tra­vail ne sont qu'une ver­sion amé­lio­rée de la loi El Khom­ri. Qui plus est, sa po­li­tique est in­juste : les plus ai­sés bé­né­fi­cient d'une baisse des im­pôts tan­dis que ceux des plus faibles, no­tam­ment des re­trai­tés, aug­mentent. Avec la sup­pres­sion de l'« exit tax », qui était un frein à la fraude fis­cale, ça fait beau­coup ! Le can­di­dat Ma­cron avait pro­mis de conver­tir la France à la mon­dia­li­sa­tion heu­reuse. Il avait même écrit un livre in­ti­tu­lé Ré­vo­lu­tion. On en est loin.

En­core fau­drait-il ex­pli­quer com­ment vous fe­riez des ré­formes plus ra­di­cales et plus justes !

Il faut ré­équi­li­brer la sphère pu­blique et la sphère pri­vée, et en ce do­maine Em­ma­nuel Ma­cron ne montre au­cune am­bi­tion. Notre pays est le cham­pion des pré­lè­ve­ments obli­ga­toires et le gou­ver­ne­ment se contente de trans­fé­rer les charges des uns vers les autres sans s'at­ta­quer aux mis­sions de l'état et à la dé­pense pu­blique. Il l'a même aug­men­tée en 2018 ! Peu d'am­bi­tion éga­le­ment pour lut­ter contre l'im­mi­gra­tion illé­gale ou l'in­sé­cu­ri­té. Des su­jets qu'em­ma­nuel Ma­cron semble igno­rer pour mieux mettre ses pas dans ceux de son pré­dé­ces­seur. Des ré­formes plus justes ? La ré­forme des re­traites est un bon exemple d'in­jus­tice. Em­ma­nuel Ma­cron choi­sit de pau­pé­ri­ser les re­trai­tés au risque de re­mettre en cause, à terme, les prin­cipes de so­li­da­ri­té à la base de notre mo­dèle so­cial. Une ré­forme juste se­rait de ne pas faire des re­trai­tés des boucs émis­saires, mais de consta­ter comme tous les pays en Eu­rope que la du­rée de la vie aug­men­tant, la du­rée du temps de tra­vail doit aug­men­ter éga­le­ment pour ga­ran­tir un ni­veau de re­traite conve­nable. En fixant l'âge de la re­traite à un peu plus de 64 ans, on pré­ser­ve­ra le ni­veau de vie de nos aî­nés.

Quoi qu'il en soit, vous contes­tez l'ef­fi­ca­ci­té de sa po­li­tique, pas ses fon­de­ments : baisse de la dé­pense pu­blique et de la pression fis­cale, re­cherche de la com­pé­ti­ti­vi­té. Pour vous comme pour lui, la mon­dia­li­sa­tion est une don­née à la­quelle il faut s'adap­ter coûte que coûte. Pour re­prendre une ex­pres­sion de Gis­card, pen­sez-vous faire rê­ver avec une courbe de crois­sance ?

Certes, la droite s'est long­temps conten­tée de n'être que ges­tion­naire, mais Fran­çois Fillon mar­chait sur ses deux jambes : sou­ve­nez-vous de son livre sur le to­ta­li­ta­risme is­la­mique. Sor­tons de l'éco­no­misme ! L'er­reur fon­da­men­tale d'em­ma­nuel Ma­cron, comme d'une par­tie de la droite, part du pré­ju­gé que l'éco­no­mie dé­cide de tout, ou du moins de l'es­sen­tiel. Sa po­li­tique néo­li­bé­rale ne par­vient pas à sai­sir l'an­goisse cultu­relle et iden­ti­taire qui ta­raude les Fran­çais, ain­si que tous les peuples oc­ci­den­taux. En juillet 2017, lors du G20 à Ham­bourg, il a eu cette phrase stu­pé­fiante, af­fir­mant qu'on ne pou­vait com­prendre l'is­la­misme sans le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique ! Et quand M. Cas­ta­ner, qui est un proche du pré­sident, com­pare le voile is­la­mique aux fi­chus de nos grands-mères, ce­la ré­vèle un pro­blème d'ap­pré­hen­sion du phé­no­mène is­la­miste. En fait, Ma­cron ignore la ques­tion es­sen­tielle de la po­li­tique qui est celle de la ci­vi­li­sa­tion. Son lo­gi­ciel ne lui per­met pas de le faire.

Re­pre­nez-vous à votre compte les cri­tiques de « Ma­cron l'amé­ri­cain », qui l'ac­cusent d'ou­blier notre hé­ri­tage pour faire ad­ve­nir la start-up na­tion ?

Je veux bien re­prendre à mon compte l'ex­pres­sion de Ré­gis De­bray le qua­li­fiant de « Gal­lo-ri­cain ». Em­ma­nuel Ma­cron est fas­ci­né par le mo­dèle an­glo-saxon, le mul­ti­cul­tu­ra­lisme est son ho­ri­zon. Il l'as­sume clai­re­ment lors­qu'il fait, à la tri­bune du Con­grès amé­ri­cain, l'éloge de la so­cié­té mul­ti­cul­tu­relle. Entre le mul­ti­cul­tu­ra­lisme et la laï­ci­té ré­pu­bli­caine, il va fal­loir choi­sir. Les deux sont in­com­pa­tibles, le sé­pa­ra­tisme et le com­mu­nau­ta­risme, ça n'est pas la Ré­pu­blique ! En­suite, il trans­forme sans le dire notre mo­dèle de pro­tec­tion so­ciale. Il re­met en cause deux prin­cipes clés : la so­li­da­ri­té entre les gé­né­ra­tions avec la pau­pé­ri­sa­tion as­su­mée des re­trai­tés, qui dé­gage la voie à un sys­tème de ca­pi­ta­li­sa­tion ; l'uni­ver­sa­li­té de la po­li­tique fa­mi­liale, où Em­ma­nuel Ma­cron pour­suit le rem­pla­ce­ment des al­lo­ca­tions fa­mi­liales par des pres­ta­tions so­ciales. En fra­gi­li­sant les cadres so­ciaux pro­tec­teurs comme la fa­mille et en pen­sant le suc­cès col­lec­tif comme l'ad­di­tion des seules réus­sites in­di­vi­duelles, il tend à ali­gner la France sur l'état pro­vi­dence an­glo-saxon.

Il y a aus­si la vo­lon­té de re­pré­sen­ter le « nou­veau monde ». Mi­chéa par­lait à pro­pos de la gauche du « par­ti de de­main ». Cette ex­pres­sion va comme un gant à Ma­cron.

De fait, avec son jeune âge et sa vo­lon­té de faire ap­pa­raître sa propre dé­marche comme ra­di­ca­le­ment →

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