ADIEU CA­MA­RADE !

Causeur - - Hommage À Luc Rosenzweig - Par Élie Bar­na­vi

C'est en ap­pre­nant la dis­pa­ri­tion de Luc Ro­senz­weig que je me suis aper­çu à quel point j'ai­mais cet homme. Bien sûr, je le comp­tais au nombre de mes amis, et de­puis fort long­temps, et j'avais tou­jours grand plai­sir à le re­trou­ver. Mais, lui là-bas et moi ici, je ne le voyais plus que ra­re­ment et nous avions fi­ni tous deux par gra­vi­ter dans les confins de nos cercles de vie. Et puis, il y eut cette dé­pêche sur la­quelle je suis tom­bé un peu par ha­sard, et les larmes me sont mon­tées aux yeux. J'au­rais pu, j'au­rais dû à ce mo­ment pen­ser à sa femme Fran­çoise, à ses en­fants Ju­dith et Ya­cine que j'ai connus bé­bés, et que, ado­les­cents, j'ai ac­cueillis chez moi. Mais non, dans le flot confus d'images et de sen­ti­ments qui m'a sub­mer­gé, c'est, Dieu me par­donne, une scène avec des ânes qui a sur­na­gé – pas d'ânes mé­ta­pho­riques à deux pattes, mais de vrais ânes, avec leurs longues oreilles, leur poil soyeux et leurs yeux bri­dés. Je me suis re­vu dé­bar­quer dans son cha­let de Haute-sa­voie pour être ac­cueilli par un Luc tout ex­ci­té. Son ânesse al­lait mettre bas d'un ins­tant à l'autre et je se­rais l'heu­reux spec­ta­teur de cet évé­ne­ment d'ex­cep­tion : la nais­sance d'un ânon. Luc était amou­reux de ces bêtes-là et il por­tait cette af­fec­tion comme un badge d'hon­neur. Et sans doute est-ce cette humble fa­cette de sa per­son­na­li­té riche et com­plexe qui s'est im­po­sée à moi comme celle qui en di­sait le mieux le ca­rac­tère af­fec­tueux et at­ta­chant. Il était en­core à Li­bé­ra­tion, je crois, lors­qu'il est ve­nu à Tel-aviv et a de­man­dé à me ren­con­trer. Il m'a plu tout de suite. Ha­billé comme l'as de pique, les che­veux en ba­taille, les doigts et la barbe ta­chés de ta­bac – pen­dant long­temps il a chi­qué, hor­rible ha­bi­tude –, il était aus­si élé­gant spi­ri­tuel­le­ment que dé­braillé phy­si­que­ment. Nous avions pas­sé une bonne moi­tié de cette pre­mière nuit à boire et à par­ler, je ne me sou­viens plus très bien de quoi. Mais je me rap­pelle que sa con­ver­sa­tion était étin­ce­lante, ser­vie par une éru­di­tion →

phé­no­mé­nale et un sens de l'hu­mour ir­ré­sis­tible. En le rac­com­pa­gnant à son hô­tel, je sa­vais que je m'étais fait un nou­vel ami. Rare et pré­cieux pres­sen­ti­ment. Plus tard, j'ai dé­cou­vert sa plume. Et quelle plume que la sienne ! Acé­rée, pré­cise, raf­fi­née, in­for­mée. Il était de la race des jour­na­listes qui savent de quoi ils parlent et com­ment l'ex­pri­mer, car ils ont beau­coup lu. Il avait le culte des mots, de la belle langue, de la lit­té­ra­ture. Re­dou­table po­lé­miste, il avait le mot d'es­prit fé­roce, l'iro­nie mor­dante. Mais, comme sou­vent chez les bret­teurs les plus im­pi­toyables, il était dé­pour­vu de mé­chan­ce­té. Luc était riche d'une qua­li­té que les im­bé­ciles croient ma­lin de dé­dai­gner, mais que je tiens en haute es­time : la gen­tillesse. Je l'ai ré­gu­liè­re­ment re­trou­vé à Paris lors de mes congés sab­ba­tiques, puis à Bruxelles, lorsque le ha­sard a vou­lu que nous y tra­vail­lions en même temps, lui comme cor­res­pon­dant du Monde, moi comme di­rec­teur scien­ti­fique du mu­sée de l'eu­rope, puis de­re­chef à Paris où j'ai ser­vi comme am­bas­sa­deur d'is­raël. C'est lui qui a eu l'idée de ce livre que nous avons si­gné en­semble, et dont l'an­nonce avait, semble-t-il, pas mal se­coué les ca­ciques du ju­daïsme fran­çais : La France et Is­raël, une af­faire pas­sion­nelle (Per­rin). Au fil des ans, l'écart entre nos po­si­tions po­li­tiques s'est creu­sé de plus en plus. Moi, je suis res­té sur place, l'ar­chéo-sio­niste so­cial-dé­mo­crate que j'étais bien avant de ren­con­trer Luc, en fait de­puis que j'ai ac­cé­dé, au sor­tir de l'en­fance, à un sem­blant de conscience po­li­tique. Lui a par­cou­ru tout le che­min fa­mi­lier à tant d'in­tel­lec­tuels fran­çais, d'une quel­conque cha­pelle gau­chiste vers la droite de l'échi­quier po­li­tique, et pour les juifs par­mi eux, de l'an­ti­sio­nisme à un sio­nisme in­tran­si­geant fa­çon Li­koud. Nous en avons dé­bat­tu, lui et moi, jus­qu'à plus soif, le plus sou­vent de vive voix, par­fois pu­bli­que­ment, dans des col­loques ou dans Cau­seur. Il m'ac­cu­sait d'être « aveu­glé » par l'idéo­lo­gie, je lui ré­tor­quais qu'il culti­vait une image fan­tas­mée des réa­li­tés d'is­raël, une vi­sion dé­for­mée par la dis­tance et ses propres illu­sions. Il est des di­ver­gences po­li­tiques qui dé­chirent des fa­milles et tuent des ami­tiés. Nous n'avons ja­mais eu à sur­mon­ter cette épreuve. Pour suc­com­ber à ce point à la pas­sion idéo­lo­gique, il faut sans doute une bonne dose de fa­na­tisme, ce dont cet homme pé­tri de culture et do­té d'un so­lide sens de l'hu­mour était évi­dem­ment exempt. Plus pro­fon­dé­ment, nos dif­fé­rends sont tou­jours res­tés confi­nés à l'in­té­rieur de bornes dont le fran­chis­se­ment nous eût été in­to­lé­rable : la dé­mo­cra­tie li­bé­rale et l'égale di­gni­té des hommes et des peuples pour moi, la dé­fense des droits na­tio­naux du peuple juif, au­tre­ment dit le sio­nisme, pour lui. Un der­nier mot. Par un étrange et amer ri­ca­ne­ment du des­tin, si c'est la dis­pa­ri­tion de Luc qui m'a fait prendre conscience de la place qu'il a te­nue dans ma vie, c'est aus­si elle qui m'a ap­pris la place que j'ai te­nue dans la sienne. C'est à cette oc­ca­sion, en ef­fet, que j'ai lu un ar­ticle qu'il avait pu­blié dans L’arche de jan­vier-fé­vrier 2003. J'ai hé­si­té à en re­prendre ici le der­nier pa­ra­graphe. Mais que l'on veuille bien me l'ac­cor­der, ce n'est pas par glo­riole que j'ai fi­ni par m'y ré­soudre, ni même parce que je trouve émou­vant ce té­moi­gnage d'ami­tié qui me par­vient d'outre-tombe, ou pas seule­ment. C'est sur­tout parce que ces quelques phrases me semblent utiles pour com­prendre le che­mi­ne­ment in­tel­lec­tuel et po­li­tique de Luc. Les voi­ci. « [C'est] au mi­lieu des an­nées quatre-vingt, que la ren­contre avec Élie Bar­na­vi al­lait m’ou­vrir l’ho­ri­zon d’un sio­nisme à peu près ac­cep­table, re­vê­tu des ha­bits des Lu­mières en lieu et place du lourd cor­set idéo­lo­gique rus­so-po­lo­nais ou des re­din­gotes noires du mes­sia­nisme éter­nel. De la lec­ture de son His­toire mo­derne d'is­raël, ain­si que des longues dis­cus­sions qui nous ont réunis, et par­fois op­po­sés, tout au long de ces quinze an­nées s’est peu à peu im­po­sée à moi l’idée qu’il était in­utile de ru­ser avec l’his­toire, sur­tout l’his­toire juive. C’est un peu grâce à lui qu’il m’est fa­cile de dire au­jourd’hui “Bon­jour, Is­raël !” sans pour au­tant re­non­cer au choix de mon lieu de ré­si­dence, et en­core moins à mon droit de dire ce que je pense à ceux que je sa­lue ain­si. Il n’est ja­mais in­utile d’être po­li. » Eh ! non, Luc, il n'est ja­mais in­utile d'être po­li. Et po­li, tu l'as été jusque dans la ma­nière dis­crète et fa­cé­tieuse dont tu nous as faus­sé com­pa­gnie. Adieu, l'ami ! •

Luc Ro­senz­weig devant le mi­nis­tère des Af­faires étran­gères al­le­mand, du temps où il était cor­res­pon­dant pour Le Monde à Bonn, dé­but des an­nées 1990.

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