LES LI­MITES DE DR GOOD

Causeur - - Dossier : Les Limites De Dr Good - Éli­sa­beth Lé­vy

Le su­blime n’est ja­mais loin du ri­di­cule. » Lorsque Gil Mi­hae­ly s'est écrié en réunion : « Ma­cron, c’est Dr Good pré­sident ! » (voir pages 60-62), j'ai pen­sé à cette ré­flexion qu'il m'avait faite au soir de l'élec­tion, alors que la marche sur le Louvre en­chan­tait les com­men­ta­teurs qui y voyaient la marque de la ver­ti­ca­li­té re­trou­vée et de la fonc­tion pré­si­den­tielle res­tau­rée. Les Fran­çais – et votre ser­vante – sont bon pu­blic. Au soir du 7 mai 2017, ils n'ont vou­lu voir que le su­blime. À l'époque, Ma­cron mar­chait sur l'eau, il ra­jeu­nis­sait les vieux et don­nait un coup de vieux aux jeunes. Pour­tant, des es­prits cha­grins, ou aver­tis, pou­vaient dé­jà per­ce­voir que l'in­car­na­tion an­non­çait en réa­li­té une per­son­na­li­sa­tion ou­tran­cière. Il ne s'agit pas d'in­ten­ter un pro­cès en au­to­ri­ta­risme au chef de l'état avec Me­dia­part, la gauche et, ce qui est plus co­casse, les hé­ri­tiers du gaul­lisme : il n'est pas cer­tain que ses mau­vaises ma­nières avec le Par­le­ment et les jour­na­listes cha­grinent tant que ce­la les Fran­çais – et s'il nour­rit vrai­ment les ten­ta­tions de ver­rouiller l'in­for­ma­tion qu'on lui prête, on lui sou­haite du cou­rage. Du reste, sa ré­ac­tion après la dé­mis­sion gros­sière de Ni­co­las Hu­lot – qui a pré­fé­ré in­for­mer les au­di­teurs de France In­ter que le Pre­mier mi­nistre – a été fort peu ju­pi­té­rienne. Là où on at­ten­dait qu'em­ma­nuel Ma­cron tonne, il a joué mol­le­ment l'air du « même pas mal », ex­pli­quant que « cet homme libre » avait fait du bon tra­vail. Ce n'est pas la peine de pré­tendre te­nir la dra­gée haute aux jour­na­listes pour s'écra­ser devant un mi­nistre im­po­li, pro­té­gé de la co­lère pré­si­den­tielle par sa po­pu­la­ri­té ca­tho­dique. Quant à l'au­to­cé­lé­bra­tion du chef de l'état en saint Em­ma­nuel ter­ras­sant l'hydre po­pu­liste ita­lo-hon­groise, elle pour­rait bien tour­ner au grand-gui­gnol avec les élec­tions eu­ro­péennes. En tout cas, nul n'ignore dé­sor­mais que la nou­velle ma­nière de faire de la po­li­tique res­semble fu­rieu­se­ment à l'an­cienne. Et il est dif­fi­cile de trou­ver quoi que ce soit de ré­vo­lu­tion­naire dans une po­li­tique économique qui consiste à me­ner ou­ver­te­ment les ré­formes que Ni­co­las Sar­ko­zy a aban­don­nées pour cause de crise et que Fran­çois Hol­lande, tout en les conspuant, a va­gue­ment es­sayé de faire pas­ser en douce. Mal­gré l'an­tienne du pré­sident des riches, cette po­li­tique, aus­si in­juste soit-elle pour beau­coup, n'est peut-être pas la rai­son pro­fonde de la désaf­fec­tion qui pointe. Certes, l'ab­sence ou la len­teur des « ré­sul­tats », comme on le dit cu­rieu­se­ment, n'ar­rangent rien. Mais le vrai pro­blème d'em­ma­nuel Ma­cron, c'est qu'il ap­pa­raît de plus en plus que sa pro­messe se ré­sume à sa per­sonne. La ré­vo­lu­tion, c'est lui. Le pro­gramme, c'est lui. Comme le dit Bru­no Re­tailleau (pages 66-69), « le ma­cro­nisme est un narcissisme ». Jean-pierre Le Goff dé­cèle le même trait dans le por­trait of­fi­ciel (pages 63-65) : « L’ou­bli de soi et la conscience de la charge s’ef­facent au pro­fit de l’af­fir­ma­tion d’une nou­velle per­son­na­li­té dy­na­mique et mo­ti­vée qui s’af­fiche comme la maî­tresse des lieux et du temps. » L'en­nui, c'est que le charme n'agit plus. Ou moins. À voir le chef de l'état pas­ser de la pose ju­pi­té­rienne à la ro­do­mon­tade de cour d'école – « Qu’ils viennent me cher­cher ! » –, sans ou­blier le cli­ché du pré­sident co­ol et re­belle en­tou­ré de chan­teurs trans et court vê­tus, les Fran­çais pour­raient avoir un ef­froyable soup­çon. Em­ma­nuel Ma­cron in­carne, certes, mais in­carne-til plus que lui-même ? Et si tout le gran­diose ma­cro­nien était un dé­cor de car­ton-pâte ? En ef­fet, face aux em­bûches, le pré­sident ne semble avoir d'autre botte que la pen­sée po­si­tive qui lui a réus­si jusque-là. Pen­sez prin­temps les gars, ça va al­ler ! Pour l'heure, « le coup du grand-duc », se­lon l'ex­pres­sion de Mu­ray, marche en­core : tout le monde feint de croire que le grand-duc est ha­billé. Jus­qu'à ce que, comme dans le conte d'an­der­sen, un ga­min mange le morceau. Bien sûr, en po­li­tique, il ne faut pré­ju­ger de rien. Une crois­sance do­pée nous ren­drait peut-être moins exi­geants sur la te­nue. Et puis, nous sommes bien éle­vés – et dé­mo­crates. Tant qu'il se­ra pré­sident, nous fe­rons comme si Em­ma­nuel Ma­cron était vê­tu comme il sied à sa haute fonc­tion. Reste que, si les Fran­çais cessent vrai­ment de le prendre au sé­rieux, il ne re­trou­ve­ra pas leur confiance à coups de slo­gans pour sé­mi­naire d'en­tre­prise. Ni en ré­com­pen­sant les cour­ti­sans par des postes de pres­tige, comme il vient de le faire en nom­mant l'écri­vain Phi­lippe Bes­son consul à Los An­geles. Je ne sais pas si c'est très nou­veau monde, mais c'est as­sez fin de règne. •

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