Le dé­ni n'a pas dit son der­nier mot

Avec le ha­sh­tag #pas­de­vague, une par­tie de la presse fait sem­blant de dé­cou­vrir la condi­tion du corps en­sei­gnant dans les ter­ri­toires per­dus de la Ré­pu­blique. Mais au Monde, on mo­bi­lise tou­jours la so­cio­lo­gie pour ma­quiller le réel. L'ef­fa­ço­lo­gie est un s

Causeur - - Sommaire N° 62 – Novembre 2018 - En­tre­tien avec Alain Fin­kiel­kraut Pro­pos re­cueillis par Éli­sa­beth Lé­vy

Cau­seur. Cher Alain Fin­kiel­kraut, d'abord, per­met­tez-moi de vous sa­luer au nom de tous les lec­teurs de Cau­seur à qui vous man­quez. Et pour une fois, vous ne pou­vez plus faire votre ash­ké­naze pes­si­miste. Avec le livre de Da­vet et Lhomme sur l'is­la­mi­sa­tion de la Seine-saint-de­nis, même Le Monde découvre la lune. Et après le ha­sh­tag #pas­de­vague, per­sonne ne peut nier ce qui se passe à l'école. Bref, au­jourd'hui, tout le monde peut dire ce qui vous a va­lu tant d'in­vec­tives. Alain Fin­kiel­kraut. Di­sons qu’il était temps. Des pro­fes­seurs font état de leur souf­france sur in­ter­net et une par­tie de la presse découvre ou fait sem­blant de dé­cou­vrir une si­tua­tion dé­non­cée de­puis au moins deux dé­cen­nies. Je rap­pelle que Les Ter­ri­toires per­dus de la Ré­pu­blique, le livre co­or­don­né par Georges Ben­sous­san, a pa­ru en 2002. Qu’en 2004, était pu­blié le rap­port Obin sur « l’école face à l’obs­cu­ran­tisme re­li­gieux ». On y li­sait par exemple : « Tout laisse à pen­ser que, dans cer­tains quar­tiers, les élèves sont in­ci­tés à se mé­fier de tout ce que les pro­fes­seurs leur pro­posent, qui doit d’abord être un ob­jet de sus­pi­cion, comme ce qu’ils trouvent à la can­tine dans leur as­siette ; et qu’ils sont en­ga­gés à trier les textes étu­diés se­lon les mêmes ca­té­go­ries re­li­gieuses du hal­lal (au­to­ri­sé) et du ha­ram (in­ter­dit). » Je pour­rais aus­si ci­ter le livre d’ay­me­ric Pa­tri­cot, Au­to­por­trait du pro­fes­seur en ter­ri­toire dif­fi­cile (2011), où il écrit ce­ci : « Trente en­fants qui ne craignent pas l’au­to­ri­té parce qu’ils ne savent tout sim­ple­ment pas ce que c’est. Trente en­fants dont le plus grand plai­sir est la pro­vo­ca­tion, l’agres­si­vi­té, le cha­hut. Comment vou­lez-vous les te­nir lors­qu’ils ba­vardent en choeur et re­fusent de ré­pondre aux in­jonc­tions même dis­crètes au­tre­ment que par des for­mules aus­si la­pi­daires que “lâche-moi” pour les plus dis­tin­gués ? » Ian­nis Ro­der dé­cri­vait la même si­tua­tion dans Ta­bleau noir, la dé­faite de l’école (2008), et Ma­ra Goyet, dans Tom­beau pour le col­lège (2008) et Col­lège bru­tal (2012), ne di­sait pas autre chose.

D'ac­cord, ce­la a pris du temps. Mais si on as­siste en­fin à la fin de ce dé­ni qui a déses­pé­ré les gens au­tant que la si­tua­tion elle-même, n'est-ce pas une bonne nou­velle ?

On peut se ré­jouir en ef­fet de voir le ri­deau se dé­chi­rer et le dé­ni être contes­té, mais j’ob­serve aus­si que le dé­ni n’a pas dit son der­nier mot. Au len­de­main de la ré­vé­la­tion du ha­sh­tag #pas­de­vague, Le Monde pu­bliait un en­tre­tien avec un so­cio­logue, Ben­ja­min Moi­gnard, qui nous ex­pli­quait que 1 % seule­ment des en­sei­gnants sont tou­chés par des agres­sions phy­siques, qu’il n’y a pas plus de vio­lence au­jourd’hui qu’hier et qu’une mul­ti­pli­ci­té d’en­quêtes montre que pu­nir à ré­pé­ti­tion est contre-pro­duc­tif et dé­clenche en­core plus de vio­lence. Et le len­de­main, le même jour­nal pu­bliait une grande en­quête sur les in­éga­li­tés en Seine-saint-de­nis : « En Île-de-france, une école pauvre pour les quar­tiers pauvres. » Au­tre­ment dit, si vio­lence il y a, elle tient à la si­tua­tion faite par la Ré­pu­blique aux jeunes de ban­lieue et des ci­tés dif­fi­ciles.

Vous n'es­pé­riez pas les voir re­non­cer à leurs pon­cifs en une se­maine ?

Donc, pour Le Monde, rien n’a chan­gé et re­mar­quez avec moi la dif­fé­rence de trai­te­ment entre #me­too et #pas­de­vague. Pour #me­too, on mo­bi­lise une task force de 15 jour­na­listes, toutes les ac­cu­sa­tions sont prises au pied de la lettre. Pour #pas­de­vague, on en­rôle un so­cio­logue, car la so­cio­lo­gie n’est plus la science de la so­cié­té, mais la science du dé­ni de ce qui s’y passe, sta­tis­tiques à l’ap­pui. Et quand des cher­cheurs se risquent à sor­tir du dé­ni, ils sont traî­nés dans la boue par leurs pairs. Geof­froy de La­gas­ne­rie ex­pli­quait ré­cem­ment dans le nou­veau Nou­veau Ma­ga­zine lit­té­raire non seule­ment qu’il ne re­gret­tait pas la pé­ti­tion qu’il avait lan­cée contre Na­tha­lie Hei­nich, mais qu’il au­rait ai­mé être plus violent : « La quan­ti­té de to­lé­rance qu’il faut pour fré­quen­ter de tels au­teurs, pour sup­por­ter tout sim­ple­ment de les cô­toyer, de leur dire bon­jour, de les ci­ter, d’être as­sis à cô­té d’eux, de les faire exis­ter, me pa­raît in­croyable. » Mais on peut être ras­su­ré. Dans dix ans, Gé­rard Da­vet et Fa­brice Lhomme réuni­ront de jeunes étu­diants en jour­na­lisme, ils leur pro­po­se­ront d’en­quê­ter dans les quar­tiers sen­sibles, ils en sor­ti­ront un livre in­ti­tu­lé « L’école à feu et à sang » et on les ver­ra faire une tour­née des po­potes triom­phales sur toutes les chaînes d’in­for­ma­tion conti­nue.

Et dans Cau­seur ! Votre iro­nie est lé­gi­time. Ce­pen­dant eux-mêmes re­con­naissent leur pos­sible re­tard à l'al­lu­mage… et ils ont au moins le mé­rite de por­ter la contra­dic­tion à l'in­té­rieur du Monde où le camp du dé­ni doit re­cu­ler.

Peut-être, mais il leur reste du tra­vail. Le Monde du 25 oc­tobre pu­blie un ar­ticle in­ti­tu­lé « L’ONU cri­tique la loi fran­çaise sur le port du voile in­té- gral ». Et cet ar­ticle re­pre­nait sour­noi­se­ment cette cri­tique à son compte. Il ci­tait le pre­mier pré­sident de la Cour de cas­sa­tion, Ber­trand Lou­vel, qui a an­non­cé que la jus­tice fran­çaise tien­drait compte de l’avis dé­fa­vo­rable du co­mi­té des droits de l’homme de L’ONU dans l’af­faire Ba­by-loup, es­ti­mant que le li­cen­cie­ment d’une em­ployée voi­lée était dis­cri­mi­na­toire (voir l’ar­ticle d’anne-ma­rie Le Pou­rhiet pages 28-31). Bref, la France risque de cé­der, Le Monde s’en fé­li­cite. Pour ma part, je se­rais plei­ne­ment ras­su­ré si Le Monde s’in­di­gnait de cette in­sup­por­table in­gé­rence, et sur­tout, si la France dé­ci­dait de se re­ti­rer de ce co­mi­té dont toutes les dé­ci­sions heurtent notre concep­tion des droits de l’homme. Nous de­vons ab­so­lu­ment ré­sis­ter à cette ins­tance de sur­plomb. En ef­fet, la dé­mo­cra­tie mo­derne place les droits du ci­toyen sous la sur­veillance des droits de l’homme. L’as­sem­blée des ci­toyens ne peut vo­ter une loi contraire aux droits de l’homme. Or, au­jourd’hui plu­sieurs in­ter­pré­ta­tions des droits de l’homme entrent en conflit. Pour que l’hu­ma­ni­té conti­nue à être res­pec­tée, il est très im­por­tant que ce soit notre in­ter­pré­ta­tion uni­ver­sa­liste qui pré­vale.

Notre in­ter­pré­ta­tion ? Celle de Lou­vel ou la vôtre ? Celle du Conseil d'état ou celle d'éli­sa­beth Ba­din­ter ? Vous faites comme si le conflit entre mul­ti­cul­ti et ré­pu­bli­cains ne tra­ver­sait pas la France. Or, vous l'avez vous-même évo­quée, il y a toute une struc­ture tech­no-ju­di­ciaire qui ai­me­rait en fi­nir avec cette pé­nible ex­cep­tion fran­çaise.

Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme est très pré­sent en France et il cherche à im­po­ser ses vues, donc vous avez rai­son, mon es­poir est peut-être un voeu pieux. Vous avez évo­qué la struc­ture tech­no-ju­di­ciaire. Or, une grande par­tie du monde uni­ver­si­taire est au­jourd’hui ga­gnée par les mêmes thèses. L’idée se­lon la­quelle la po­pu­la­tion fran­çaise étant en train de chan­ger, nous de­vons, pour mieux ac­cueillir, as­sou­plir nos normes et même ré­écrire notre his­toire, se ré­pand. J’ai peur que l’idée des droits de l’homme que je dé­fends soit mi­no­ri­taire dans le monde in­tel­lec­tuel, mais, comme vous, je crois, je per­siste à pen­ser qu’elle est ma­jo­ri­taire dans la po­pu­la­tion – on n’ose plus dire le peuple –, car elle re­joint le sens com­mun et même la dé­cence com­mune.

Ne croyez-vous pas ce­pen­dant que le livre de Da­vet et Lhomme peut contri­buer à chan­ger la donne, dans le sens où il li­bé­re­ra la pa­role de gauche ?

Il est pos­sible que, grâce à ce livre, le cli­mat mé­dia­tique com­mence à chan­ger. Et je suis sen­sible au fait que les en­quêtes di­ri­gées par les deux bris­cards du Monde aient été réa­li­sées par de jeunes jour­na­listes. C’est une rai­son d’es­pé­rer : peut-être qu’une par­tie de la jeu­nesse re­gimbe contre l’idéo­lo­gie dans la­quelle elle a été édu­quée et se met à voir ce qu’elle voit. •

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