La femme, cette in­con­nue des fé­mi­nistes

Causeur - - Sommaire N° 62 – Novembre 2018 - Peg­gy Sastre

Dans L'in­tel­li­gence ca­chée des hor­mones, la dar­wi­nienne Mar­tie Ha­sel­ton part à l'as­saut du néo­créa­tion­nisme fé­mi­niste. Niant les dé­ter­mi­na­tions bio­lo­giques, ce der­nier pré­tend faire table rase de la na­ture pour li­bé­rer la femme. Or, la science n'est pas l'en­ne­mie de la li­ber­té mais sa meilleure al­liée.

Nous vi­vons des temps dé­ci­dé­ment in­té­res­sants. Alors qu’il va à peu près de soi que le créa­tion­nisme – ou n’im­porte quelle autre lec­ture du monde faite à l’aune de dogmes re­li­gieux – est une lu­bie pour al­lu­més en voie de pé­remp­tion avan­cée, l’idée que l’hu­main ne se­rait pas un ani­mal comme les autres, voire pas un ani­mal du tout, qu’il au­rait sur­mon­té les lois, les pro­ces­sus ou les mé­ca­nismes do­cu­men­tés dans l’in­té­gra­li­té ab­so­lu­ment to­tale du vi­vant... cette idée-là, bi­zar­re­ment, n’est pas com­bat­tue avec la même force ni mo­quée avec la même vi­gueur

que sa cou­sine mo­no­théiste. Et pour­tant, elle est faite du même bois, à sa­voir la bles­sure nar­cis­sique in­fli­gée par Dar­win il y a près de cent soixante ans et dont le sillon a de­puis été mé­ti­cu­leu­se­ment la­bou­ré par ses hé­ri­tiers. J’en parle comme d’un « créa­tion­nisme men­tal » à la fin de La do­mi­na­tion mas­cu­line n’existe pas, ce que le pri­ma­to­logue Frans de Waal qua­li­fie de « néo­créa­tion­nisme » dans Sommes-nous trop bêtes pour com­prendre l’in­tel­li­gence des ani­maux ? « Il ne faut pas confondre le néo­créa­tion­nisme avec le des­sein in­tel­li­gent, écrit de Waal, ce der­nier n’étant que du vieux créa­tion­nisme ha­billé à la mode du jour. Le néo­créa­tion­nisme est plus sub­til en ce qu’il ad­met l’évo­lu­tion, mais seule­ment à moi­tié. Son prin­cipe fon­da­men­tal, c’est que notre corps des­cend du singe, pas notre es­prit. Sans le dire ex­pli­ci­te­ment, il sup­pose que l’évo­lu­tion s’est ar­rê­tée à la tête hu­maine. L’idée est om­ni­pré­sente dans la plu­part des sciences hu­maines et so­ciales et dans une grosse par­tie de la phi­lo­so­phie. Elle consi­dère notre es­prit comme si ori­gi­nal qu’il est ab­surde de le com­pa­rer à d’autres, si ce n’est pour confir­mer son sta­tut ex­cep­tion­nel. Elle adore pos­tu­ler tout un tas de dif­fé­rences men­tales, et ce même si la briè­ve­té de leur du­rée de vie ne cesse d’être at­tes­tée. Elle est née de la convic­tion qu’un évé­ne­ment ma­jeur a dû sur­ve­nir après notre sé­pa­ra­tion d’avec les singes : un chan­ge­ment mi­ra­cu­leux opé­ré ces quelques der­niers mil­lions d’an­nées, si ce n’est plus ré­cem­ment en­core. À l’évi­dence, au­cun sa­vant contem­po­rain n’ose­ra par­ler d’étin­celle di­vine, et en­core moins de créa­tion, mais dif­fi­cile de nier l’as­sise re­li­gieuse de cette po­si­tion. » Alors, il convient de se ré­jouir quand un livre noyant cette « étin­celle di­vine » sous un dé­luge de faits scien­ti­fiques nous tombe entre les pattes. L’in­tel­li­gence ca­chée des hor­mones, de Mar­tie Ha­sel­ton est de ceux-là. Si­gné par une émi­nente spé­cia­liste de l’in­fluence des cycles mens­truels sur les com­por­te­ments fé­mi­nins, long­temps ré­dac­trice en chef de la re­vue scien­ti­fique Evo­lu­tion and Hu­man Be­ha­vior, soit la plus pres­ti­gieuse en son do­maine, au­tant dire que l’ou­vrage n’est pas l’énième « fast-book » d’un plu­mi­tif à la soif de buzz in­ver­se­ment pro­por­tion­nelle à ses com­pé­tences. C’est même tout l’in­verse : alors qu’elle a nombre d’atouts pour de­ve­nir une « bonne cliente », Mar­tie Ha­sel­ton pré­fère glo­ba­le­ment se dé­ro­ber aux jour­na­listes, per­sua­dée qu’elle est que son livre, syn­thé­ti­sant plus de vingt ans de re­cherches me­nées no­tam­ment au sein de son la­bo­ra­toire de L’UCLA, se suf­fit à lui-même. Ce n’est pas moi qui lui don­ne­rai tort, sans comp­ter que Ha­sel­ton si­tue ses tra­vaux dans un cou­rant de pen­sée qui m’est cher, à sa­voir le fé­mi­nisme dar­wi­nien. Dans les pre­mières pages de son livre, Ha­sel­ton écrit ce­ci : « Cer­tains pensent qu’ex­pli­quer le com­por­te­ment de la femme par la bio­lo­gie se­rait pé­na­li­sant pour elle et que s’il n’exis­tait ne se­rait-ce qu’un soup­çon d’in­di­ca­tion bio­lo­gique ex­pli­quant les dif­fé­rences entre hommes et femmes, alors les femmes ris­que­raient d’être condam­nées aux sté­réo­types ha­bi­tuels et confi­nées à un rôle ma­ter­nel, sa­pant du même coup tout es­poir de réa­li­sa­tion pro­fes­sion­nelle. C’est très exac­te­ment le mes­sage trans­mis aux cher­cheurs : res­tez dis­crets sur vos dé­cou­vertes sur les hor­mones et le com­por­te­ment fé­mi­nin. Mieux vaut ne pas ra­vi­ver ces sté­réo­types. » Sa po­si­tion, à l’ins­tar de la mienne, fait ré­so­lu­ment fi de ces aver­tis­se­ments. « Nous n’ai­dons pas les femmes en mas­quant l’in­for­ma­tion ou en ne me­nant pas les re­cherches qui pour­raient four­nir les ré­ponses dont nous avons be­soin, tance la doc­teur en psy­cho­lo­gie. Ce que nous avons dé­jà ap­pris sur les femmes et leurs hor­mones est de mon point de vue ex­trê­me­ment en­cou­ra­geant et sti­mu­lant. La ques­tion dé­passe lar­ge­ment le pon­cif de la femme de­ve­nant “hor­mo­nale” du­rant cer­tains jours de son cycle et per­dant du même coup ses fa­cul­tés ra­tion­nelles. Il s’agit au contraire de com­prendre comment, au cours de notre vie, les hor­mones nous guident au fil d’ex­pé­riences qui n’ap­par­tiennent qu’aux femmes, celle du dé­sir et du plai­sir, de la mise au monde d’un enfant (si tel a été notre choix) et de son édu­ca­tion jus­qu’à la tran­si­tion vers nos an­nées post-re­pro­duc­tives. Ces ex­pé­riences sont es­sen­tielles à la com­pré­hen­sion de ce qu’être hu­main si­gni­fie. Elles nous re­lient éga­le­ment à nos cou­sins mam­mi­fères, voire aux rep­tiles qui peu­plaient au­tre­fois la Terre. » Étu­diante, Ha­sel­ton vou­lait de­ve­nir psy­cho­logue. « Mais, pré­cise-t-elle, j’étais aus­si très in­té­res­sée par ce que je consi­dé­rais comme des preuves plus so­lides du com­por­te­ment hu­main car ba­sées sur la bio­lo­gie (su­jet peu dé­ve­lop­pé à l’époque). J’ai eu une ré­vé­la­tion lors d’un cours de phi­lo­so­phie qui a tra­cé mon che­min scien­ti­fique. Le pro­fes­seur ex­pli­quait la dif­fé­rence exis­tant entre le dua­lisme (l’es­prit et le corps consti­tuent deux en­ti­tés dis­tinctes, mais co­exis­tant entre elles) et le ma­té­ria­lisme (le cer­veau condi­tionne le com­por­te­ment, un point c’est tout). Il a de­man­dé un vote à main le­vée. Qui d’entre vous est un dua­liste ? Toutes les mains se sont le­vées, sauf la mienne. Qui est un ma­té­ria­liste ? J’ai le­vé la main avec en­thou­siasme, les autres étu­diants m’ap­pa­rais­sant comme de par­faits idiots. C’est de­puis ce jour que j’ai su quelle était ma mis­sion : dé­pis­ter les fou­taises et les éli­mi­ner. » L’in­tel­li­gence ca­chée des hor­mones exé­cute brillam­ment cette mis­sion, même si mon pe­tit doigt me dit que la ver­sion ori­gi­nale ne par­lait pas de « fou­taises », mais de bull­shit – des « conne­ries ». Soit un terme qui n’est en­core pas as­sez fort pour ca­rac­té­ri­ser la bouillie du créa­tion­nisme men­tal que la plu­part de nos têtes pen­santes nous re­fourguent ma­tin, mi­di et soir, qu’im­porte qu’elle ait au­tant de consis­tance que la fable d’une Terre plate créée voi­ci six mille ans par un di­vin bar­bon. •

Mar­tie Ha­sel­ton.

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