Les car­nets de Ro­land Jac­card

Causeur - - Sommaire N° 62 – Novembre 2018 -

1. À QUOI BON ÉCRIRE ?

Deux ré­ponses s’im­posent. Celle de Cioran : « Je me suis four­voyé dans les lettres par im­pos­si­bi­li­té de tuer ou de me tuer. Seule cette lâ­che­té a fait de moi un écri­vain. » Et celle de Ju­lien Gracq : « Si les livres ne sont pas pour le lec­teur un ré­per­toire de femmes fa­tales et de créa­tures de per­di­tion, ils ne valent pas qu’on s’en oc­cupe. » Les notes fu­gi­tives ras­sem­blées dans ces car­nets ne sont hé­las ni des ré­per­toires de femmes fa­tales ou de créa­tures de per­di­tion, ni une al­ter­na­tive à un sui­cide re­por­té de­puis trop long­temps dé­jà. Elles sont plu­tôt les feuilles ar­ra­chées à un « Trai­té du dé­ta­che­ment », pro­jet d’une telle en­ver­gure que ma pa­resse congé­ni­tale m’a aus­si­tôt in­ci­té à y re­non­cer et à m’ap­pli­quer à rendre mes propres li­mites bien plus étroites que né­ces­saires, se­lon l’ex­cellent prin­cipe « less is more ». Je me suis donc bor­né à ar­ra­cher quelques larmes à ma phar­ma­cienne. Elle n’a pas en­core com­pris qu’un idéal trop éle­vé dé­grade la réa­li­té. « Quand les gens vous prennent pour un monstre, il n’y a qu’une chose à faire : al­ler au-de­là de leurs at­tentes », ai-je ex­pli­qué à ma phar­ma­cienne. Elle a été in­ter­lo­quée. Je ne me dou­tais pas qu’un rien suf­fi­sait à l’émou­voir à ce point. Il est vrai qu’elle n’a ja­mais lu un livre de Cioran. Il lui au­rait ex­pli­qué que ce qui est in­té­res­sant dans l’amour, c’est son im­pos­si­bi­li­té. Il lui au­rait confié que quand on est at­ta­ché aux pu­tains, on l’est pour tou­jours. Et il lui au­rait ra­con­té que son meilleur ami, le soir même de son ma­riage, était sor­ti dans la rue cher­cher une pros­ti­tuée. Ma phar­ma­cienne in­tri­guée au­rait vou­lu sa­voir s’il au­rait fait la même chose. « Évi­dem­ment », lui au­rait-il ré­pon­du. Et il lui au­rait par­lé de cette pu­tain qui lui avait confié que chaque fois qu’elle fai­sait l’amour, elle voyait le ca­davre de son ma­ri à cô­té d’elle. Des larmes au­raient cou­lé sur les joues de ma phar­ma­cienne. « Ayant connu ça, comment par­ler d’amour ? Ça n’a plus de sens », au­rait conclu Cioran.

2. LA PROCRÉATION OU LA FO­LIE

Ce que la femme a à vendre, c’est son corps. Elle le sait d’ins­tinct. Et la com­pé­ti­tion est fé­roce entre filles. Elles as­pirent à plus, bien sûr. Une am­bi­tion lé­gi­time au­tant que vouée à l’échec. À quelques ex­cep­tions près, elles ne sont pas faites pour ça – et quand elles y par­viennent, elles en per­çoivent toute l’ina­ni­té. Leur conduite est dic­tée par leurs hor­mones, d’où leur hu­meur ca­pri­cieuse, leur ab­sence de sens mo­ral et leur amour pour les chats. La créa­tion pour elles, ô rage, ô déses­poir, ne peut trou­ver son abou­tis­se­ment que dans la procréation, la fo­lie ou leur as­pi­ra­tion à la sain­te­té. Leur ma­so­chisme y trouve par­fois son compte. Dans le fond, ai-je ex­pli­qué à ma phar­ma­cienne conster­née, elles ne sont le plus sou­vent pour l’homme que l’ins­tru­ment in­ter­chan­geable d’un plai­sir tou­jours iden­tique. Ma phar­ma­cienne n’a que 22 ans, l’éclat et les illu­sions de la jeu­nesse. Per­sonne ne lui avait ja­mais te­nu de tels pro­pos. Je ne suis pas sûr qu’elle les ait com­pris. Peut-être me prend-elle pour un far­ceur, voire un psy­cho­pathe.

3. LA DESTRUCTION GRATUITE DE LA VIE HU­MAINE

George Stei­ner avait re­mar­qué que les gar­diens d’au­sch­witz consa­craient leur loi­sir à la lec­ture de Goethe et de Rilke. Ils jouaient sou­vent du Bach ou du Schu­bert. Ce qui ne manque pas de po­ser une grave ques­tion quant à notre croyance naïve que les arts, sans comp­ter la pra­tique de la phi­lo­so­phie, nous rendent plus hu­mains. Peu­têtre même y a-t-il un lien entre le raf­fi­ne­ment de l’es­prit hu­main et la destruction gratuite de la vie hu­maine. En­core une ques­tion qui plon­ge­rait ma phar­ma­cienne dans des abîmes de per­plexi­té. Il est vrai qu’elle n’a ja­mais lu Freud. Il fau­dra que je lui offre Ma­laise dans la ci­vi­li­sa­tion.

4. IMPOSTURE ET FAINÉANTISE

J’avais de­man­dé à Cioran comment il s’y pre­nait pour vivre en pa­ra­site de son pas­sé. Il m’avait ré­pon­du : « Je suis né dans la sté­ri­li­té, aus­si n’aije au­cun mé­rite à vivre dans la fainéantise et l’imposture. De­puis que je re­garde ce monde, je ne cesse de m’éton­ner de l’éner­gie qu’on y dé­pense. C’est avec une vraie ter­reur que je contemple les autres be­so­gner. Mi­sère des mi­sères, je me borne à dé­vo­rer des livres. Peut-on tom­ber plus bas ? » J’ai rap­por­té ces pro­pos à ma phar­ma­cienne. Elle m’a ré­pon­du : « Je te laisse avec ton Cioran. Moi, je pars en ran­don­née dans le Val d’aoste. Je ne connais rien de plus beau. » •

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