L'ori­gine d'un monde

Causeur - - Sommaire N° 62 – Novembre 2018 - Éli­sa­beth Lé­vy

À l'oc­ca­sion de ses 20 ans, le Mu­sée d'art et d'his­toire du ju­daïsme pro­pose une ex­po­si­tion en­tière au­tour de Sig­mund Freud. Si cet illustre athée vien­nois re­je­tait rites et croyances re­li­gieuses, la pen­sée et la culture juive ont pro­fon­dé­ment ir­ri­gué la psy­cha­na­lyse dont il est le père. De Cour­bet à Ko­ko­sch­ka, le com­mis­saire de l'ex­po­si­tion Jean Clair a ha­bi­le­ment re­grou­pé des cen­taines d'oeuvres ayant ins­pi­ré la li­bi­do scien­di freu­dienne.

Alors que deux hommes aux mains gan­tées s’af­fairent avec mille pré­cau­tions au­tour d’une grande caisse en bois, le si­lence se fait spon­ta­né­ment. Une di­zaine de per­sonnes, qui tra­vaillent ce ma­tin-là à l’ac­cro­chage de l’ex­po­si­tion « Freud : du re­gard à l’écoute », qui doit s’ou­vrir quelques jours plus tard au Mu­sée d’art et d’his­toire du ju­daïsme (MAHJ), à Pa­ris, semblent re­te­nir leur souffle, sai­sies par la même émo­tion. Tout juste ar­ri­vé du mu­sée d’or­say, L’ori­gine du monde ap­pa­raît, splen­dide et scan­da­leuse. Le ta­bleau peint par Gus­tave Cour­bet en 1866, que les agents ma­ni­pulent avec une pré­ci­sion ma­niaque, pour le pré­sen­ter à la pe­tite as­sis­tance avant de la po­ser sur les tré­teaux pré­vus à cet ef­fet, fait l’ef­fet d’un coup de poing dans le coeur. L’es­pace d’un ins­tant, Jean Clair, com­mis­saire de l’ex­po­si­tion, qui a vu et mon­tré les plus grands chefs-d’oeuvre de la pein­ture mon­diale, semble comme re­ti­ré en lui-même. « Pour Freud, la vue des or­ganes gé­ni­taux n’éveille pas d’émo­tion es­thé­tique, car cette der­nière naît pré­ci­sé­ment d’un dé­tour­ne­ment de la pul­sion sexuelle vers d’autres buts », écrit Phi­lippe Co­mar, le di­rec­teur des Beauxarts, qui est, avec la neu­ro­bio­lo­giste Lau­ra Bos­si, l’un des deux conseillers scien­ti­fiques de Jean Clair dans le riche ca­ta­logue. « En somme, re­pré­sen­ta­tion des or­ganes gé­ni­taux et oeuvre d’art sont in­com­pa­tibles », avance en­core Co­mar, tout en concé­dant que le ta­bleau de Cour­bet est un cas li­mite. On est en­clin à pen­ser que, sur ce point, lui et Freud se trompent. Car à re­gar­der ce sexe sans vi­sage, qui parle sans mots de vie et de mort, on res­sent un plai­sir sin­gu­lier, peut-être parce qu’il est tein­té d’ef­froi. Et, alors qu’on n’ar­rive pas à lâ­cher le ta­bleau du re­gard, on com­prend pour­quoi il de­vait être ca­ché. Jean Clair a d’ailleurs vou­lu qu’il soit ex­po­sé, non pas en ma­jes­té dans la plus grande salle, mais dans un re­coin presque obs­cur qui lui sied peut-être mieux que les fastes d’or­say. Il a aus­si te­nu à ce qu’il soit ac­com­pa­gné du pan­neau que La­can, l’un de ses pro­prié­taires, avait fait réa­li­ser par An­dré Mas­son pour le pro­té­ger des re­gards ou peut-être pour pro­té­ger les re­gards de lui, ain­si qu’une pho­to de l’en­semble. C’est donc une oc­ca­sion unique de dé­cou­vrir le dis­po­si­tif de ca­mou­flage ima­gi­né par le psy­cha­na­lyste. Il est sans doute in­utile d’ex­pli­quer pour­quoi L’ori­gine du monde fi­gure dans une ex­po­si­tion consa­crée au père de la psy­cha­na­lyse, nul n’igno­rant la cen­tra­li­té de la sexua­li­té dans cette « ma­la­die à vo­ca­tion uni­ver­selle dont elle se pré­tend le re­mède », se­lon un mot de Karl Kraus ci­té par Jean Clair dans le su­perbe ca­ta­logue. Un de­mi-siècle après Cour­bet, Egon Schiele ou Os­kar Ko­ko­sch­ka (dont plu­sieurs oeuvres sont ex­po­sées) ren­dront un vi­sage à la sexua­li­té fé­mi­nine, mais un vi­sage tour­men­té, voire mor­bide, tra­ver­sé par la fo­lie. On ne s’étonne pas non plus de trou­ver Jean Clair aux com­mandes de cet am­bi­tieux pro­jet quand on se rap­pelle sa gé­niale ex­po­si­tion « Vienne 1880-1938 : l’apo­ca­lypse joyeuse » et qu’on connaît son in­té­rêt pour le monde qui a en­gen­dré les pires tra­gé­dies →

et d’im­menses gé­nies. La ville na­tale d’hit­ler n’étai­telle pas alors, tou­jours se­lon Karl Kraus, « un la­bo­ra­toire de la fin du monde » ? On n’a pas non plus ou­blié la mer­veilleuse « Mé­lan­co­lie » et sa foi­son­nante ex­plo­ra­tion de l’ico­no­gra­phie de la fo­lie et de son trai­te­ment, pré­sen­tée au Grand Pa­lais en 1986. Si on ajoute que l’his­to­rien d’art a noué avec la psy­cha­na­lyse un long com­pa­gnon­nage (qu’il a dé­jà évo­qué dans ses écrits), on com­prend qu’il était évi­dem­ment le meilleur pour ima­gi­ner une ex­po­si­tion sur le sa­vant qui a fon­dé une « mé­de­cine de l’âme ». Il faut en re­vanche ré­pondre à la ques­tion qui vient au­to­ma­ti­que­ment à l’es­prit au su­jet du pro­jet lui­même. Pour­quoi le Mu­sée d’art et d’his­toire du

ju­daïsme a-t-il choi­si de cé­lé­brer son ving­tième an­ni­ver­saire en ho­no­rant Freud et son oeuvre ? N’était-ce pas une fa­çon d’an­nexer cet in­croyant, qui s’em­ployait à dé­men­tir que la psy­cha­na­lyse fût une « science juive », à une re­li­gion qui l’in­dif­fé­rait ? L’ex­po­si­tion rap­pelle cette dé­cla­ra­tion du Vien­nois : « Je suis un juif athée. » « Mais dans “je suis un juif athée”, il y a “je suis un juif” », sou­ligne Paul Sal­mo­na, le di­sert et af­fable di­rec­teur du MAHJ. « La mis­sion du mu­sée, pour­suit-il, est de mon­trer comment les pen­sées et les cultures juives ir­riguent de­puis des siècles la vie de la ci­té. La psy­cha­na­lyse émerge dans un monde où les juifs jouent un grand rôle tout en res­tant at­ta­chés à leur culture. Freud lui-même, s’il re­je­tait les rites et les croyances, se di­sait très at­ta­ché à son iden­ti­té juive. » Comme il le di­ra dans la pré­face de To­tem et Ta­bou, quand on a re­non­cé à la tra­di­tion, il reste l’es­sen­tiel. L’ex­po­si­tion re­trace donc l’iti­né­raire in­tel­lec­tuel de Sig­mund Freud, ce che­min qui le mè­ne­ra, comme le rap­pelle le titre choi­si par Jean Clair et Paul Sal­mo­na, de l’image au verbe, du re­gard à l’écoute. Beau­coup de pièces ap­par­te­nant à sa col­lec­tion d’an­tiques (il en pos­sé­dait plus de 3 000) té­moignent en ef­fet de sa fas­ci­na­tion pour les images et les ob­jets por­teurs des mythes an­ces­traux de l’hu­ma­ni­té, dont la psy­cha­na­lyse s’em­ploie­ra à re­pé­rer l’af­fo­lante per­ma­nence à tra­vers les âges. Freud af­fec­tionne par­ti­cu­liè­re­ment les sta­tuettes égyp­tiennes qui, se­lon Phi­lippe Co­mar sont « une mé­ta­phore de la né­vrose dont il faut se li­bé­rer ». Le vi­si­teur se­ra plon­gé dans l’ef­fer­ves­cence scien­ti­fique et mé­di­cale d’une époque qui se pas­sionne pour la fo­lie, sur­tout fé­mi­nine. En 1886, Freud est à Pa­ris, pour étu­dier les mé­thodes de Char­cot, alors une cé­lé­bri­té, dans le trai­te­ment de l’hys­té­rie. On ver­ra au MAHJ Une le­çon cli­nique à la Sal­pê­trière, ta­bleau d’an­dré Brouillet de 1887 qui re­pré­sente Char­cot en train de se li­vrer à une ex­pé­rience sur sa pa­tiente ve­dette, pla­cée sous hyp­nose. L’hys­té­rie est à la mode et elle est très théâ­tra­li­sée, ex­plique Phi­lippe Co­mar : « Pen­dant toute la deuxième moi­tié du xixe siècle, l’hys­té­rie de­vient un to­pos que l’on re­trouve dans toute l’ico­no­gra­phie. » Les corps en transe des Fas­ci­nées de la cha­ri­té, de Georges Mo­reau de Tours, semblent avoir leur vie et leur lan­gage propres, échap­pant à toute vo­lon­té hu­maine. Freud, qui a été très im­pres­sion­né par Char­cot, ac­cro­che­ra une re­pro­duc­tion du ta­bleau de Brouillet dans son ca­bi­net. Ce­pen­dant, il su­bo­dore que Char­cot se trompe en croyant trou­ver des ré­ponses dans le com­por­te­ment des pa­tientes, parce que l’ex­pé­rience elle-même af­fecte ces com­por­te­ments. « Il com­prend que, plus on les re­garde, plus on af­fecte la ma­la­die, ex­plique Phi­lippe Co­mar. Il dé­cide de leur tour­ner le dos et de les écou­ter. » C’est donc sans doute à Pa­ris, quelque part entre la Sal­pê­trière et le Louvre, où le Vien­nois se ren­dait as­si­dû­ment, qu’est née l’idée de li­bé­rer la pa­role par l’écoute psy­cha­na­ly­tique. Mais Freud sa­vait qu’il ac­com­plis­sait plus que ce­la, qu’il était ce­lui qui, après Co­per­nic et Dar­win, dont on peut ad­mi­rer les por­traits au MAHJ, de­vait in­fli­ger à l’hu­ma­ni­té une troi­sième hu­mi­lia­tion. Après avoir ap­pris qu’il n’était pas le centre du monde et qu’il n’était pas un enfant des dieux, l’homme de­vait se ré­soudre à n’être même pas le maître de lui-même, jouet de forces obs­cures échap­pant à sa conscience. À moins de se soi­gner par la pa­role. « Freud avance une idée qui fe­ra son che­min, ob­serve Jean Clair : la dé­rai­son parle, elle aus­si. […] Si l’homme n’est pas maître dans sa propre mai­son […], une même éner­gie l’anime, un Éros que Freud ap­pelle la li­bi­do, ca­pable de ré­pa­rer son nar­cis­sisme hu­mi­lié, et de don­ner sens à ce qui ne semble pas en avoir. » C’est as­su­ré­ment une telle li­bi­do de sa­voir et de trans­mettre qui a per­mis à l’équipe réunie par Jean Clair et Paul Sal­mo­na de réa­li­ser ce tour de force : mon­trer par l’image la puis­sance du verbe. •

Jean Clair et Phi­lippe Co­mar, de­vant le Moïse de Mi­chel Ange (exé­cu­tée vers 1513–1515).

« Sig­mund Freud : du re­gard à l’écoute », Mu­sée d’art et d’his­toire du ju­daïsme, 71, rue du Temple, Pa­ris 3e.

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