Gau­chet/gue­nif­fey Ro­bes­pierre, le pé­ché ori­gi­nel de la Ré­vo­lu­tion

Causeur - - Sommaire N° 62 – Novembre 2018 - Dé­bat ani­mé par Éli­sa­beth Lé­vy et Gil Mi­hae­ly

Pour sa­luer la pa­ru­tion de Ro­bes­pierre : l'homme qui nous di­vise le plus, le nou­vel es­sai de Mar­cel Gau­chet, nous avons vou­lu le confron­ter à l'his­to­rien Pa­trice Gue­nif­fey. Pour­quoi ce sym­bole de la Ter­reur et des grands prin­cipes dé­mo­cra­tiques ha­bite-t-il tou­jours le sub­cons­cient fran­çais ? Quelle est sa pos­té­ri­té ? Un dé­bat pas­sion­nant et tou­jours ou­vert.

Cau­seur. Mar­cel Gau­chet, pour­quoi consa­crer un livre à Ro­bes­pierre au­jourd'hui ? Mar­cel Gau­chet. Parce qu’il y a lieu de re­vi­si­ter la si­gni­fi­ca­tion de l’ex­pé­rience ré­vo­lu­tion­naire. Or, Ro­bes­pierre est le concen­tré de la mé­moire de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise. Au­cun autre ne l’in­carne au­tant que lui. Cer­tains – Sieyès, Mi­ra­beau, Dan­ton – re­pré­sentent un de ses mo­ments, mais dans l’ima­gi­naire col­lec­tif, Ro­bes­pierre épouse l’en­semble du mou­ve­ment ré­vo­lu­tion­naire avec une net­te­té par­ti­cu­lière, car il est chaque fois le plus mar­quant. Il ex­prime et re­pré­sente à la fois la ra­di­ca­li­té ré­vo­lu­tion­naire de la Dé­cla­ra­tion des droits de l’homme et du ci­toyen (1789) et la ra­di­ca­li­té du ren­ver­se­ment des prin­cipes de la li­ber­té dans leur contraire : la Ter­reur. Sans doute, mais de­puis le bi­cen­te­naire cé­lé­bré en 1989, la Ré­vo­lu­tion fran­çaise el­le­même n'est plus une ques­tion qui fâche. En de­hors des uni­ver­si­taires, qui s'in­té­resse en­core à Ro­bes­pierre ? Mar­cel Gau­chet. Vous avez rai­son : le bi­cen­te­naire a été, après deux siècles de dé­bats pas­sion­nés, un en­ter­re­ment de la Ré­vo­lu­tion. Mais nous sommes en train de chan­ger d’époque : après une phase d’ou­bli, non pas de la mé­moire ré­vo­lu­tion­naire mais de la ma­nière dont elle s’est tra­duite dans le dé­bat po­li­tique, nous en­trons dans une pé­riode de ré­ap­pro­pria­tion mé­mo­rielle du pas­sé na­tio­nal. Dans cette nou­velle confi­gu­ra­tion, deux ten­dances se heurtent. D’un cô­té, une pente qui tend vers l’ou­bli et la ba­na­li­sa­tion de la France, dans le contexte eu­ro­péen et glo­bal. De l’autre, une ré­ac­tion dite « iden­ti­taire », qui tra­duit un pro­fond mou­ve­ment de re­dé­fi­ni­tion des iden­ti­tés na­tio­nales dans ce qu’elles ont de par­ti­cu­lier. Le pas­sé, dont nous avons eu l’im­pres­sion d’être dé­li­vrés, re­vient, au moins comme ques­tion. Or, dans le pas­sé na­tio­nal, la Ré­vo­lu­tion joue un rôle-clé. Pa­trice Gue­nif­fey, ob­ser­vez-vous, comme Mar­cel Gau­chet, ce re­tour de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise dans le dé­bat na­tio­nal ? Pa­trice Gue­nif­fey. Je n’en suis pas sûr. Ce que je vois, en re­vanche, c’est une nou­velle phase dans la­quelle l’es­prit de la Ré­vo­lu­tion conti­nue de vivre dans le tra­vail de la dé­mo­cra­tie, mais sous une forme qui n’est plus po­li­tique. La phase d’ex­pli­ci­ta­tion po­li­tique de la Ré­vo­lu­tion et de ses consé­quences est à peu près épui­sée : la France a trou­vé un équi­libre po­li­tique en réus­sis­sant à ar­ti­cu­ler An­cien Ré­gime et Ré­pu­blique dans le cadre de la Ve Ré­pu­blique. La dé­mo­cra­tie comme ré­gime po­li­tique n’est plus vrai­ment contes­tée : fas­cisme et com­mu­nisme ont dis­pa­ru. Si la Ré­vo­lu­tion vit en­core, sou­ter­rai­ne­ment, c’est da­van­tage comme une pro­messe d’éga­li­té vague et in­dé­fi­nie. C’est pour­quoi Ro­bes­pierre a tou­jours une ac­tua­li­té : nous as­sis­tons à la sur­en­chère des droits qu’il a in­car­née plus que les autres. S’il reste dans la mé­moire col­lec­tive, c’est pré­ci­sé­ment parce qu’il est l’homme des prin­cipes. Il in­carne la ra­di­ca­li­té de l’idée dé­mo­cra­tique elle-même : le fait que l’idéal dé­mo­cra­tique ne peut être plei­ne­ment at­teint, l’in­sa­tis­fac­tion qui en dé­coule et la quête de tou­jours plus de dé­mo­cra­tie qui s’en­suit. Au­jourd’hui, les prin­cipes, les droits in­di­vi­duels parlent aux gens, tan­dis que la ci­toyen­ne­té, l’état, la sou­ve­rai­ne­té, toutes choses qui étaient l’ob­jet po­li­tique même de la Ré­vo­lu­tion et que Ro­bes­pierre avait éga­le­ment in­car­nées, ne leur parlent plus. Une moi­tié de Ro­bes­pierre a sur­vé­cu. Par ailleurs, res­sen­ti­ment et ja­lou­sie – sen­ti­ments ty­pi­que­ment fran­çais – contri­buent à pro­té­ger Ro­bes­pierre contre l’ou­bli. Ne fut-il pas l’homme du soup­çon ? Dans le très mé­diocre film Un peuple et son roi, Ro­bes­pierre est, avec Saint-just, le seul per­son­nage vrai­ment consis­tant. Les autres sont des ec­to­plasmes qui tra­versent l’écran sans qu’on sache très bien de qui il s’agit. Mais le Ro­bes­pierre ter­ro­riste n’a pas dis­pa­ru, lui non plus. Avec la trans­for­ma­tion de la mé­moire his­to­rique en mo­rale, il in­carne plus que ja­mais le bour­reau, et Ma­rie-an­toi­nette la vic­time. Il y a donc une lé­gende noire (le ty­ran) et une lé­gende do­rée (l'in­cor­rup­tible) de Ro­bes­pierre. Peut-on com­plè­te­ment échap­per à ces mythes ? Comment évi­ter à la fois la ré­ha­bi­li­ta­tion et la dia­bo­li­sa­tion ? Mar­cel Gau­chet. J’ai es­sayé de me te­nir à l’écart de ce di­lemme entre dam­na­tion et ré­ha­bi­li­ta­tion. Il faut rendre compte de l’étran­ge­té de l’at­trac­tion que ce per­son­nage, peu fait pour at­ti­rer quoi que ce soit, a exer­cée pen­dant la Ré­vo­lu­tion. Comment ce type, pas ai­mable, froid, dis­tant, ne fai­sant confiance à per­sonne, en prend-il la tête jus­qu’à en de­ve­nir le vi­sage ? →

Il de­vait y avoir 200 per­sonnes comme lui à l’as­sem­blée en 1789 et Ro­bes­pierre n’a au­cune rai­son de s’im­po­ser, sur­tout face à des per­son­nages très en re­lief. Mais il a su mo­bi­li­ser l’opi­nion pu­blique, at­ti­rer l’at­ten­tion et de­ve­nir po­pu­laire alors que ce n’était pas un dé­ma­gogue comme il y en avait des quan­ti­tés. Ses dis­ser­ta­tions la­bo­rieuses de­vaient en­dor­mir la po­pu­la­tion des sans-cu­lottes, mais ils étaient prêts à se faire cou­per en deux pour lui. Sans Ro­bes­pierre, la tra­jec­toire ré­vo­lu­tion­naire, à par­tir de la Con­ven­tion, n’au­rait pas été ce qu’elle a été. Il faut ex­pli­quer cette puis­sance hors pair. Mon livre est une ten­ta­tive de dé­ga­ger l’en­tre­lacs entre cette puis­sance mo­bi­li­sa­trice et la face très sombre du per­son­nage. Comment la dé­cri­riez-vous ? Mar­cel Gau­chet. Je di­rais que ce ma­noeu­vrier hors pair ma­ni­fes­tait une par­faite in­dif­fé­rence à la di­men­sion hu­maine de la po­li­tique qui n’était pas, ce­pen­dant, de l’in­hu­ma­ni­té. Pour vous, c'est un homme-idée em­preint d'une cer­taine mys­tique… Mar­cel Gau­chet. Mys­tique, oui, cer­tai­ne­ment ! Aux yeux de la pos­té­ri­té et jus­qu’à au­jourd’hui, c’est le seul saint laïque de la mé­moire fran­çaise. Il est par­fai­te­ment laïque et par­fai­te­ment saint en même temps, une sa­crée per­for­mance ! Pa­trice Gue­nif­fey. Je suis d’ac­cord avec Mar­cel sur le fait que Ro­bes­pierre ne sort pas du lot et res­semble en ap­pa­rence à la plu­part des dé­pu­tés. Du moins au dé­but de la Ré­vo­lu­tion. Ce qui ne ré­sout pas la ques­tion du mys­tère de sa per­son­na­li­té. Ce­pen­dant, si je trouve re­mar­quable votre ten­ta­tive de pré­sen­ter Ro­bes­pierre sans faire beau­coup de part à la psy­cho­lo­gie, qui est la voie or­di­naire la plus em­prun­tée, c’est aus­si sa li­mite : comment ex­pli­quer son in­croyable – et très pré­coce – po­pu­la­ri­té ? Elle ne pro­cède pas de la ren­contre entre un pu­blic et un homme qui ne cher­che­rait pas cette po­pu­la­ri­té. Il l’a cher­chée, vou­lue, conquise, avec une ha­bi­le­té hors pair. Mais il a tout de même été re­pé­ré très tôt par Mi­ra­beau. Est-ce si ano­din ? Pa­trice Gue­nif­fey. Ne sur­in­ter­pré­tons pas : beau­coup de dé­pu­tés gra­vitent comme lui au­tour de Bar­nave ou Mi­ra­beau. Ce­pen­dant, Mi­ra­beau au­rait eu cette phrase pré­mo­ni­toire : « Il ira loin, il croit tout ce qu’il dit. » Et c’est là qu’on bute sur le mys­tère de cet homme or­di­naire, qui, de sur­croît, ne fait pas de conces­sions aux modes contem­po­raines : jus­qu’à la Ter­reur, il porte per­ruque pou­drée et bas de soie, mais de­vient l’idole des sans-cu­lottes ! Il choi­sit d’être l’homme des prin­cipes, quoi qu’il en coûte, parce qu’il

Mar­cel Gau­chet et Pa­trice Gue­nif­fey.

Maxi­mi­lien de Ro­bes­pierre, Louis-léo­pold Boilly, 1791.

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