Comment Yiyun Li a tué sa mère

Causeur - - Sommaire N° 62 – Novembre 2018 - Pau­li­na Dal­mayer

Pro­dige des lettres amé­ri­caines, Yiyun Li se frotte aux plus grands noms de la lit­té­ra­ture mon­diale dans son re­cueil d'es­sais Cher ami, de ma vie je vous écris dans votre vie. Exi­lée de longue date aux États-unis, l'écri­vain d'ori­gine chi­noise écrit en an­glais pour ne pas être com­prise de sa mère res­tée au pays. Poi­gnant.

Ne vous fiez pas à l’ap­pa­rence d’yiyun Li. Sa phy­sio­no­mie ronde et amène dis­si­mule une forme par­ti­cu­lière d’hy­per­sen­si­bi­li­té à la vio­lence du monde. L’au­teur de 46 ans née à Pé­kin et ins­tal­lée aux État­su­nis de­puis plus de vingt ans ap­par­tient à la li­gnée d’écri­vains consti­tuée de John Ber­ry­man, Anne Sex­ton, Syl­via Plath, Vir­gi­nia Woolf ou Ma­ri­na Ts­ve­taïe­va.

Avec son re­cueil d’es­sais Cher ami, de ma vie je vous écris dans votre vie (Bel­fond, 2018), Yiyun Li fait dé­cou­vrir au pu­blic fran­çais des textes ré­di­gés sur son lit d’hô­pi­tal en 2012, entre deux ten­ta­tives de sui­cide. « J’ai eu be­soin de dis­sé­quer, de tailler à l’in­té­rieur », com­mente-t-elle, élu­sive. Quoique pour­chas­sée par de vieux dé­mons, la pro­dige des lettres amé­ri­caines, lau­réate du pres­ti­gieux prix Ma­car­thur, n’aime pas se ra­con­ter à la pre­mière per­sonne : « Un mot que je dé­teste em­ployer en an­glais est “je”. C’est un mot mé­lo­dra­ma­tique. En chi­nois, langue moins stricte du point de vue de la gram­maire, on peut construire une phrase sans pro­nom su­jet dé­ter­mi­né et se pas­ser de cet em­bar­ras­sant “je”, ou le rem­pla­cer par “nous”. Vivre n’est pas une af­faire ori­gi­nale. » La der­nière phrase sonne comme un diag­nos­tic : mal­gré son iti­né­raire tout sauf ba­nal, Yiyun Li dis­cré­dite son propre vé­cu. « Pour­quoi s’adon­ner à l’écri­ture au­to­bio­gra­phique ? Il doit y avoir là une croyance en une forme de li­ber­té », ren­ché­rit-elle avec une sin­cé­ri­té désar­mante. Au fil de ses es­sais, le lec­teur ne glane des bribes d’in­for­ma­tions bio­gra­phiques qu’à la marge des dia­logues que Yiyun Li mène avec les grands noms de la lit­té­ra­ture mon­diale : Tour­gue­niev, Kier­ke­gaard, Mc­ga­hern, Lar­kin, Tre­vor ou en­core Ka­the­rine Mans­field, à la­quelle elle em­prunte une phrase pour en faire le titre de son re­cueil. « Les livres que l’on écrit – pas­sés, pré­sents et fu­turs – n’es­saient-ils pas de dire la même chose : Cher ami, de ma vie je vous écris dans votre vie ? Qu’il est long, le che­min d’une vie à une autre ! Mais pour­quoi écrire, si­non pour cette dis­tance même, si les choses peuvent être aban­don­nées, chaque avant rem­pla­cé par un après. » Avant de de­ve­nir écri­vain, Yiyun Li a em­bras­sé une car­rière scien­ti­fique. C’est même avec un vi­sa uni­ver­si­taire qu’elle a réus­si à quit­ter la Chine et à ob­te­nir un di­plôme d’im­mu­no­lo­gie de l’uni­ver­si­té d’io­wa. « À l’uni­ver­si­té et quand j’étais jeune scien­ti­fique, confie-t-elle dans un ac­cès d’ex­tra­ver­sion, les tâches qui me plai­saient le plus étaient les ac­ti­vi­tés pé­ri­phé­riques : tout en­le­ver chez un in­secte et ne lais­ser que le sys­tème ner­veux ; pré­le­ver la moelle os­seuse d’un fé­mur de sou­ris jus­qu’à ce que l’os de­vienne presque trans­pa­rent ; net­toyer soi­gneu­se­ment les pou­mons d’une sou­ris. Peut-être mon dé­faut en tant que scien­ti­fique, un manque de dé­ter­mi­na­tion, ex­plique-t-il pour­quoi j’adore écrire. » L’âme tour­men­tée de Yiyun Li n’aime rien tant qu’écrire dans une langue d’em­prunt, as­si­mi­lée dès l’ado­les­cence grâce à un père phy­si­cien nu­cléaire. Ce der­nier rê­vait peut-être moins d’ex­traire sa fille d’une Chine en­core pauvre que de l’en­le­ver à sa mère pos­ses­sive et sans doute dés­équi­li­brée. Dans un texte pu­blié dans The New Yor­ker, Li évoque les cas­settes d’en­re­gis­tre­ments de Mo­dern Ame­ri­can En­glish que son père lui fai­sait écou­ter re­li­gieu­se­ment chaque ma­tin, jus­qu’à bou­le­ver­ser ses struc­tures men­tales. « Avec les an­nées, mon cer­veau a ban­ni le chi­nois. Je rêve en an­glais. Je parle toute seule en an­glais. Et les sou­ve­nirs – non seule­ment ceux de l’amé­rique, mais ceux de la Chine ; non seule­ment ceux qui sur­vivent, mais ceux qui sont ar­chi­vés avec la vo­lon­té de les ou­blier – sont triés en an­glais. » N’ayons pas peur des mots : ce re­jet de la langue ma­ter­nelle est une forme d’as­sas­si­nat. Du moins de ma­tri­cide. Yiyun Li a re­fu­sé la tra­duc­tion de ses livres en chi­nois, pri­vant ain­si sa mère, qui ne parle pas l’an­glais, de la pos­si­bi­li­té de les lire. Par quel ca­price de l’es­prit ? Une seule scène rap­por­tée dans le re­cueil jus­ti­fie­rait cette dé­ci­sion. On y découvre une mère qui se dé­bar­rasse en douce des deux ham­sters pré­fé­rés de sa fille au pré­texte que celle-ci les au­rait ai­més plus que ses propres pa­rents. Il faut se don­ner la peine de re­cou­per cer­taines dé­cla­ra­tions de l’au­teur pour com­prendre à quel point la rup­ture avec la mère a dû être dif­fi­cile, si­non tra­gique. Yiyun Li a beau af­fir­mer rê­ver uni­que­ment en an­glais, elle ne rêve ja­mais d’io­wa Ci­ty, mais sou­vent de Pé­kin. Par­fois, elle com­pare sa dé­ter­mi­na­tion à écrire di­rec­te­ment en an­glais à une « sorte de sui­cide ». Mi­lan Kun­de­ra en dit tout au­tant quand on le ques­tionne sur son pas­sage du tchèque au fran­çais. Mais pour­quoi écrit-on, alors ? C’est en dis­sé­quant ce su­jet, comme elle le fe­rait d’une sou­ris de la­bo­ra­toire, que Li se montre la plus grave. « Ce n’est pas cha­ri­table, mais on écrit pour ces­ser de trop res­sen­tir ; ce n’est pas cha­ri­table, mais on écrit pour de­ve­nir plus proche de cette part de soi qui res­sent. » Aux yeux des bons lec­teurs, ces phrases ne re­cèlent au­cune contra­dic­tion. Pas plus qu’il n’y a d’exa­gé­ra­tion dans la ma­nière char­nelle dont Li vit et parle de ses re­la­tions avec ses per­son­nages, les seules « vraies gens » qu’elle fré­quen­tait avant qu’elle ne re­nonce à écrire des ro­mans. « Faites que je sois réelle, comme vous l’êtes pour moi – ce cri ne pou­vait être adres­sé qu’à mes per­son­nages », confesse-t-elle, alors même qu’elle a aban­don­né la fic­tion au sor­tir de son double sé­jour à l’hô­pi­tal. Cher ami, que l’on peut lire comme un ex­tra­or­di­naire ca­ta­logue d’apho­rismes, nous pré­pare au deuil des êtres chers. « Le temps pas­sé avec d’autres gens est le temps de se pré­pa­rer à leur dis­pa­ri­tion. » In­utile de cher­cher des tons plus clairs. Le seul pri­vi­lège que Yiyun Li semble bien vou­loir s’ar­ro­ger est ce­lui d’al­ler mal dans un monde où tout un cha­cun re­ven­dique son droit au bon­heur. Cé­line ap­pe­lait ce­la « mettre sa chair sur la table ».•

Yiyun Li, Cher ami, de ma vie je vous écris dans votre vie, Bel­fond, 2018.

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