PO­PU­LISME L'AQUI­LA, AU CENTRE DU SÉISME ITA­LIEN

Quelques mois après la for­ma­tion du gou­ver­ne­ment de coa­li­tion Le­gaMou­ve­ment 5 étoiles, les Ita­liens sont pro­fon­dé­ment di­vi­sés. Élites tech­no­cra­tiques et classes moyennes dé­clas­sées ri­va­lisent dans la dé­fiance ré­ci­proque. À L'aqui­la, ville du centre de l'i

Causeur - - Actualité - Par Daoud Bou­ghe­za­la

Steve Ban­non a trou­vé sa Terre pro­mise. De pas­sage en Ita­lie, l’émi­nence grise de Trump ju­bile : « Rome est main­te­nant le centre de la po­li­tique mon­diale. Ce qui se passe ici est ex­tra­or­di­naire. Il n’y a ja­mais eu de vé­ri­table gou­ver­ne­ment po­pu­liste à l’époque mo­derne. » À l’is­sue des élec­tions lé­gis­la­tives du prin­temps qui ont por­té le Mou­ve­ment 5 étoiles à 32 % et la Le­ga à 18 %, une coa­li­tion in­édite gou­verne ce pays de plus de 60 mil­lions d’ha­bi­tants. Sous l’au­to­ri­té théo­rique du pré­sident du Conseil Giu­seppe Conte, pro­fes­seur de droit au poids po­li­tique nul, les deux hommes forts, Mat­teo Sal­vi­ni (Le­ga, 45 ans) et Lui­gi Di Maio (M5S, 31 ans), contrôlent res­pec­ti­ve­ment les mi­nis­tères-clés de l’in­té­rieur et du Tra­vail. D’ores et dé­jà, leur bud­get dis­pen­dieux af­fole Bruxelles et les mar­chés fi­nan­ciers

tan­dis que leur per­ma­nente in­vo­ca­tion du peuple sé­duit tant les grou­pies d’éric Zem­mour qu’une par­tie des In­sou­mis. C’est ani­mé d’une forte in­tui­tion que je me di­rige vers la pé­nin­sule pour com­prendre les res­sorts du po­pu­lisme ita­lien. Dans la presse, deux pays pa­ral­lèles s’af­frontent : des élites tech­no­cra­tiques rêvent d’une Mer­kel ou d’un Ma­cron ita­liens ; des tri­buns du peuple se ré­clament du bon sens des gens or­di­naires à la ma­nière de cer­tains ré­gimes sud-amé­ri­cains. Un livre m’ac­com­pagne : Le Ber­lus­co­nisme dans l’his­toire de l’ita­lie (Les Belles Lettres, 2018). Dans cet es­sai pas­sion­nant, le po­li­to­logue Gio­van­ni Or­si­na confirme mon pres­sen­ti­ment : deux Ita­lie se font face de­puis l’uni­fi­ca­tion na­tio­nale de 1860. Le mi­racle éco­no­mique de l’après-guerre a certes consi­dé­ra­ble­ment at­té­nué le gouffre entre les élites mo­der­ni­sa­trices du Nord et le peuple du Sud (Mez­zo­gior­no) consi­dé­ré comme ar­rié­ré. « Au len­de­main de la Se­conde Guerre mon­diale, l’ita­lie était moins in­dus­tria­li­sée que la Po­logne. En trente ans, ce pays a ac­com­pli ce que la France, la Grande-bre­tagne et l’al­le­magne ont fait en plus d’un siècle et de­mi », confirme l’his­to­rien et so­cio­logue Marc La­zar. Tou­te­fois, cette mo­der­ni­sa­tion à marche for­cée n’est pas par­ve­nue à com­bler le dé­ca­lage cultu­rel entre des élites po­li­tiques, cultu­relles et so­ciales « convain­cues de pou­voir iden­ti­fier le bien » et la so­cié­té qu’elles en­tendent ré­édu­quer. D’après Or­si­na, cette « ap­proche or­tho­pé­dique et pé­da­go­gique du pro­blème du rap­port entre pays lé­gal et pays réel » se­rait une constante de l’his­toire ita­lienne. En dé­coule une dé­fiance mu­tuelle entre les dif­fé­rents seg­ments de la po­pu­la­tion, ain­si qu’une ré­ac­tion po­pu­liste que les Ita­liens ap­pellent l’« an­ti­po­li­tique ». Dès la fin des an­nées 1940, avec le mou­ve­ment de l’uo­mo qua­lunque (« homme quel­conque ») se pro­page l’idée se­lon la­quelle les dé­ten­teurs du pou­voir po­li­tique l’em­ploient à leurs propres fins, sans se sou­cier du bien com­mun de la so­cié­té. De Ber­lus­co­ni op­po­sant le bon sens de la so­cié­té ci­vile et des pe­tits en­tre­pre­neurs à l’éta­blis­se­ment ju­ri­di­co-po­li­tique, aux dia­tribes de Beppe Grillo ou de Mat­teo Sal­vi­ni contre la plou­to­cra­tie bruxel­loise, les dé­cli­nai­sons ita­liennes du po­pu­lisme sont lé­gion. Le phé­no­mène an­ti­po­li­tique ita­lien com­bine des élé­ments com­muns à tout l’oc­ci­dent (dé­cro­chage des classes moyennes, crise de l’état pro­vi­dence, mau­vaise in­ser­tion dans la mon­dia­li­sa­tion) à des spé­ci­fi­ci­tés ita­liennes (construc­tion na­tio­nale in­ache­vée, faible ni­veau de confiance entre groupes so­ciaux). C’est ce qui a ame­né le po­pu­lisme au som­met de l’état. Sou­mis à l’or­tho­doxie bud­gé­taire de­puis son en­trée dans la zone eu­ro, le pays ne peut plus lais­ser fi­ler la lire et l’in­fla­tion en guise d’amor­tis­seur so­cial, ce qui nour­rit le res­sen­ti­ment des dé­clas­sés. Pour ten­ter de sa­voir si l’ac­tuelle coa­li­tion entre le Mou­ve­ment 5 étoiles et la Le­ga par­vient à res­tau­rer la confiance des Ita­liens pé­ri­phé­riques, j’ai choi­si d’ar­pen­ter une ville conva­les­cente : L’aqui­la, 69 000 ha­bi­tants, à 92 km au nord-est de Rome, his­to­ri­que­ment rat­ta­chée à cette Ita­lie des ou­bliés qu’est le Mez­zo­gior­no. Au pied des monts Apen­nins, en­cais­sé entre de vertes val­lées, le chef-lieu des Abruzzes est de­ve­nu tris­te­ment cé­lèbre au len­de­main d’un séisme meur­trier. Le 6 avril 2009 à 3 h 30 du ma­tin, un trem­ble­ment de terre de ma­gni­tude 6,3 sur l’échelle de Rich­ter a dé­truit tout le centre his­to­rique, tué plus de 300 per­sonnes et en­gen­dré des di­zaines de mil­liers de dé­pla­cés. Presque dix ans plus tard, au som­met de cette ville en pente ju­chée à 750 mètres d’al­ti­tude, les grues strient le ciel azur au-des­sus des écha­fau­dages. Dans ce drôle d’en­droit pour une ren­contre, j’ai dé­cou­vert des ci­toyens lamb­da en dé­li­ca­tesse avec l’élite po­li­tique d’hier et d’au­jourd’hui. Des per­son­nages en quête d’au­teur pour re­trans­crire le ma­laise aqui­lain. Entre deux rues dé­peu­plées, hu­mant les odeurs de ci­ment et de chaux vive, je re­trouve Ro­ber­to Sil­ve­ri Ju­nior, chef du groupe For­za Ita­lia au conseil mu­ni­ci­pal et consul­tant en contrôle qua­li­té dans le ci­vil. Fils d’un en­tre­pre­neur en bâ­ti­ment, cet élé­gant tren­te­naire in­carne jus­qu’au bout des mèches le ber­lus­co­nisme triom­phant qu’il n’a guère connu. À L’aqui­la, c’est en s’al­liant à la Le­ga et au pe­tit par­ti post­fas­ciste (Fra­tel­li d’ita­lia) du nou­veau maire que For­za Ita­lia a ar­ra­ché l’hô­tel de ville au Par­ti dé­mo­crate. Après dix ans de ges­tion mu­ni­ci­pale de centre gauche, Ro­ber­to se ré­jouit d’avoir ter­ras­sé l’ogre rouge, à l’ins­tar de son men­tor Ber­lus­co­ni, 82 ans, en­tré en po­li­tique voi­ci vingt-cinq ans pour « dé­fendre l’ita­lie contre le com­mu­nisme ». Ca­ta­pul­té au pou­voir après le nau­frage de la dé­mo­cra­tie chré­tienne qui gou­ver­nait l’ita­lie de­puis la Li­bé­ra­tion, Ber­lus­co­ni est un bon ba­ro­mètre de la dés­union na­tio­nale. Mal­gré ses dé­mê­lés ju­di­ciaires et sa dé­grin­go­lade à 14 % des voix aux der­nières lé­gis­la­tives, le Ca­va­liere a lais­sé un sou­ve­nir glo­ba­le­ment po­si­tif à L’aqui­la. Ma­ria, chef d’en­tre­prise quin­qua­gé­naire, en té­moigne : « En 2009, Ber­lus­co­ni a très bien gé­ré la crise. La terre a trem­blé en avril et dès sep­tembre, les en­fants al­laient à l’école dans des bâ­ti­ments pré­fa­bri­qués sûrs », qui servent en­core au­jourd’hui. Quelques jours après la tra­gé­die, il réunis­sait même le G8 à L’aqui­la en signe de sou­tien aux si­nis­trés. L’évé­ne­ment n’a ce­pen­dant pas apai­sé le sen­ti­ment d’aban­don gé­né­ral. « De­puis qua­rante ans, nous sommes en de­hors de la na­tion », ex­plique Ro­ber­to. L’aqui­la a at­ten­du les an­nées 1970 pour être re­lié à Rome par l’au­to­route. Au bas de la ville, une gare fan­tôme comp­tant plus d’em­ployés que d’usa­gers per­met de se rendre dans deux autres pe­tites bour­gades d’ita­lie cen­trale. Au mi­lieu de cet en­vi­ron­ne­ment mon­ta­gneux très ac­ci­den­té, il n’est certes pas fa­cile de construire ponts et voies ra­pides. Le sur­saut au­to­rou­tier des an­nées 1970 s’ex­plique par la pré­sence de deux mi­nistres abru- →

zzais au sein du gou­ver­ne­ment dé­mo­crate-chré­tien. Par la grâce de la to­po­ny­mie, L’aqui­la a dû son der­nier mo­ment de gloire au fas­cisme, l’aigle (aqui­la en ita­lien) étant l’em­blème du ré­gime. Mus­so­li­ni y a nom­mé un de ses mi­nistres pré­fet pour y ins­tal­ler des in­fra­struc­tures spor­tives de pointe sur le flanc du mont Gran Sas­so. « Ici, l’état était plus pré­sent à l’époque des Bour­bon es­pa­gnols qu’après l’an­nexion par l’ita­lie », dé­plore pour­tant Ro­ber­to en ré­écri­vant lé­gè­re­ment l’his­toire. Mal­gré de lourds in­ves­tis­se­ments dus au rôle de car­re­four rou­tier entre Rome et la côte Adria­tique joué par L’aqui­la, le royaume des Deux-si­ciles a lar­ge­ment dé­lais­sé son pe­tit peuple de pay­sans et ber­gers anal­pha­bètes. Il n’est pas ab­surde de voir l’une des causes du re­tard mé­ri­dio­nal dans l’illet­trisme per­sis­tant et la di­ver­si­té des dia­lectes. Ré­cent, fra­gile et peu cen­tra­li­sé, l’état ita­lien n’a pas pu uni­fier ses peuples aus­si ef­fi­ca­ce­ment que le vieil ap­pa­reil cen­tra­li­sa­teur fran­çais. « L’une des grandes dif­fi­cul­tés du Mez­zo­gior­no vient du fait que très peu d’en­tre­prises vont dans le Sud. Elles se mé­fient de la cor­rup­tion et de la ma­fia. Glo­ba­le­ment, les gens ont le choix entre un em­ploi de fonc­tion­naire et la cri­mi­na­li­té or­ga­ni­sée », constate Marc La­zar. Entre les sièges de la Ré­gion, et de la Pro­vince, le tri­bu­nal, la chambre de com­merce et les éta­blis­se­ments sco­laires, la fonc­tion pu­blique consti­tue le pre­mier em­ployeur aqui­lain. Ce n’est pas Giu­lia­na Ves­pa, se­cré­taire gé­né­rale de l’union gé­né­rale du tra­vail (UGL), qui di­ra le contraire. Cette char­mante brune lon­gi­ligne di­rige l’an­tenne lo­cale de ce syn­di­cat proche de la droite. « L’aqui­la est le plus grand chan­tier d’eu­rope, mais la re­cons­truc­tion est as­su­rée par des ou­vriers ve­nus de l’ex­té­rieur de la ville. Sur les 2 500 ac­ti­vi­tés qui ont fer­mé dans le centre après le séisme, bien peu ont rou­vert », in­dique-t-elle. Les quelques fleu­rons tech­no­lo­giques qui fai­saient la fier­té de la ville ont connu une lente ago­nie, à l’image du la­bo­ra­toire élec­tro­nique In­tecs qui em­ployait 5 000 sa­la­riés au plus fort des an­nées 1970 avant d’être ra­che­té par Sie­mens, puis fer­mé l’an der­nier. Ren­sei­gne­ment pris au­près des ou­vriers oeu­vrant sur les chan­tiers, rares sont les Aqui­lains à vou­loir exer­cer des mé­tiers pé­nibles. De tra­di­tion com­mer­çante, la ville en friche em­ploie plu­tôt des tra­vailleurs ma­nuels ori­gi­naires de la cam­pagne, des pro­vinces voi­sines ou d’eu­rope de l’est pour ache­ver sa re­cons­truc­tion, d’ici 2025. Le chô­mage aqui­lain a de beaux jours de­vant lui. Et rien n’in­dique que le re­ve­nu de ci­toyen­ne­té per­met­tra de le ré­duire. Ce plan digne de Be­noît Ha­mon qui de­vrait voir le jour en avril 2019 bé­né­fi­cie­ra à tout ci­toyen ou ré­sident lé­gal de­puis dix ans en Ita­lie en âge de tra­vailler et vi­vant sous le seuil de pau­vre­té (780 eu­ros par mois). Théo­ri­que­ment pro­vi­soire, le dis­po­si­tif coû­te­ra la ba­ga­telle de 10 mil­liards d’eu­ros. Bien que fa­vo­rable au gou­ver­ne­ment, Ves­pa s’in­quiète : « Il fau­dra être très vi­gi­lant : par exemple, l’em­ployé d’une piz­ze­ria payé 600 eu­ros par mois pour­rait de­man­der la rup­ture de son contrat pour ne plus payer de co­ti­sa­tions et tra­vailler au noir tout en tou­chant son re­ve­nu de ci­toyen­ne­té. » À cette nuance près, la syn­di­ca­liste ap­plau­dit des deux mains la po­li­tique de re­lance du tan­dem Sal­vi­ni-di Maio : « De­puis des an­nées et des an­nées, nous su­bis­sons des res­tric­tions alors que le PIB ne pro­gresse pas. Au contraire, l’éco­no­mie est com­plè­te­ment blo­quée. Alors es­sayons ! Si on al­lège la bu­reau­cra­tie, les im­pôts, les en­tre­prises vien­dront et pour­ront em­bau­cher et le chô­mage chu­te­ra. Peu im­porte ce que dit l’eu­rope. » Il faut ad­mettre que la cure d’aus­té­ri­té im­po­sée par le gou­ver­ne­ment tech­nique de Ma­rio Mon­ti (2011-2013) avec la bé­né­dic­tion de Bruxelles n’a pas vrai­ment eu les ef­fets es­comp­tés. Certes, à me­sure que le ca­bi­net Le­ga-m5s dé­taille son pro­gramme néo­key­né­sien, les mar­chés fi­nan­ciers s’af­folent comme en 2013. Tout Ita­lien sait dé­sor­mais ce qu’est le « spread », mot bar­bare dé­si­gnant la dif­fé­rence entre le taux d’in­té­rêt au­quel l’al­le­magne et l’ita­lie em­pruntent à dix ans sur les mar­chés fi­nan­ciers. « Je ne veux pas m’en in­quié­ter en ce mo­ment », conclut Ves­pa en ré­glant son pas sur ce­lui de sa di­rec­tion. Car à l’échelle na­tio­nale, après une longue idylle avec Ber­lus­co­ni, L’UGL sert dé­sor­mais de trem­plin à Sal­vi­ni. Une ba­taille fé­roce op­pose les deux par­te­naires gou­ver­ne­men­taux pour la conquête des classes moyennes. Ou ce qu’il en reste. De plus en plus de jeunes di­plô­més en quête d’em­ploi tentent leur chance hors du pays. L’émi­gra­tion des cer­veaux in­quiète bien da­van­tage que l’im­mi­gra­tion illé­gale. Bien que ce der­nier thème ap­pa­raisse loin der­rière le chô­mage dans la liste des

pré­oc­cu­pa­tions po­pu­laires, la fuite d’une frange des élec­teurs grillistes vers les terres le­ghistes a com­men­cé. L’ha­bile bret­teur Sal­vi­ni po­la­rise le dé­bat po­li­tique au­tour de sa per­sonne. Tant et si bien qu’em­ma­nuel Ma­cron l’a re­con­nu comme son meilleur en­ne­mi eu­ro­péen. Mal­gré l’ag­gior­na­men­to qui a trans­for­mé une for­ma­tion au­to­no­miste pro-eu­ro­péenne en grand par­ti an­ti-im­mi­gra­tion eu­ros­cep­tique, la Le­ga pos­sède un ap­pa­reil po­li­tique très struc­tu­ré. De longue date, cette ma­chine de guerre gère la Lom­bar­die et la Vé­né­tie, deux des ré­gions les plus riches d’eu­rope. En com­pa­rai­son, l’uto­pisme ci­toyen­niste du Mou­ve­ment 5 étoiles ne fait pas le poids. Cer­taines at­tentes de son élec­to­rat risquent d’être pré­ma­tu­ré­ment dé­çues. « Les élec­tions lé­gis­la­tives du 4 mars ont mar­qué un tour­nant : le M5S a triom­phé dans le Sud. Dès le len­de­main, des gens fai­saient la queue dans les mu­ni­ci­pa­li­tés pour re­ce­voir un re­ve­nu de ci­toyen­ne­té. De­puis, le M5S est pri­son­nier de cette pro­messe s’il ne veut pas se faire tondre la laine sur le dos par la Le­ga », at­teste Marc La­zar. Sal­vi­ni a eu l’au­dace de ti­rer le pre­mier sur les po­si­tions im­mi­gra­tion­nistes du pape, bra­vant les ta­bous d’une na­tion ca­tho­lique. « À 2 %, il n’avait rien à perdre et a été le pre­mier à oser fran­chir le pas. Les Ita­liens lui ont re­con­nu ce cou­rage », concède Ro­ber­to. À L’aqui­la, 300 mi­grants, dont une cen­taine de mi­neurs, sont hé­ber­gés par des struc­tures sou­vent gé­rées… par l’église. La désaf­fec­tion à l’égard de l’église d’un peuple de droite désar­çon­né par le dis­cours du pape Fran­çois rap­pelle le ma­laise ac­tuel des ca­tho­liques conser­va­teurs fran­çais. À L’aqui­la, on ne croise guère que deux ven­deurs à la sau­vette afri­cains qui pro­posent leurs ba­bioles avec in­sis­tance, mais sans agres­si­vi­té. Les au­toch­tones se sont vi­si­ble­ment ha­bi­tués à cette co­ha­bi­ta­tion. Un sa­me­di soir de la fin sep­tembre, un mi­grant éry­thréen a néan­moins ten­té de vio­ler une jeune Aqui­laine heu­reu­se­ment ro­dée aux sports de com­bat. Même chez les élus mu­ni­ci­paux Le­ga, ce drame évi­té de jus­tesse n’ali­mente au­cune sur­en­chère. Dans le gym­nase sco­laire qui sert d’hô­tel de ville pro­vi­soire, Fa­bri­zio Ta­ran­ta, 38 ans, m’ex­pose ses vues en la ma­tière sans ja­mais sor­tir du re­gistre éco­no­mique. « Nous ne sommes pas en me­sure d’as­su­rer une vie meilleure aux mi­grants. L’ac­cueil in­con­di­tion­nel les contrain­drait à une vie de pri­va­tion, de souf­france, voire de dé­lin­quance. » À de­mi-mot, Ta­ran­ta concède la dif­fi­cul­té tech­nique qu’il y a à ex­pul­ser des cen­taines de mil­liers de mi­grants, dont beau­coup ont dis­pa­ru des écrans ra­dars. À croire que les pro­messes de Sal­vi­ni n’en­gagent que ceux qui les croient. L’im­pé­tueux mi­nistre de l’in­té­rieur ne sé­duit pas tous les mé­con­tents, fussent-ils de droite. Vic­time du séisme de 2009, Ma­ria dé­plore le flou ar­tis­tique et la dé­ma­go­gie du gou­ver­ne­ment. Une cuiller pour les pe­tits chefs d’en­tre­prise du Nord élec­teurs de la Le­ga, une cuiller pour les chô­meurs du Sud qui plé­bis­citent le Mou­ve­ment 5 étoiles, une der­nière pour les ba­by­boo­mers qui pour­ront par­tir à la re­traite dès 62 ans : le ca­bi­net ra­tisse large. À la tête d’une PME de sys­tèmes tech­no­lo­giques qui em­ploie une cen­taine d’em­ployés, Ma­ria res­sent en­core les ré­pliques éco­no­miques du trem­ble­ment de terre. Afin de sou­la­ger en­tre­prises et mé­nages, l’état ita­lien avait exo­né­ré d’im­pôts 320 contri­buables de L’aqui­la, mais l’union eu­ro­péenne pros­crit cette aide d’état, consi­dé­rant que le nombre de bé­né­fi­ciaires dé­passe lar­ge­ment le nombre de si­nis­trés. Bruxelles ré­clame donc 75 mil­lions d’eu­ros d’im­pôts non per­çus à Rome, qui de­vra faire pas­ser les Aqui­lains à la caisse. Si rien n’est fait, 60 % des en­tre­prises lo­cales met­tront la clé sous la porte. Épui­sant re­cours sur re­cours, Ma­ria se déses­père : « On me ré­clame 500 000 eu­ros que je n’ai pas. C’est gra­vis­sime et in­juste ! L’ita­lie n’a pas voix au cha­pitre en Eu­rope. Nous n’avons au­cun pou­voir po­li­tique alors qu’un pays comme l’ir­lande, qui fait payer très peu d’im­pôts à Apple et Google, a ob­te­nu gain de cause. » De quoi ag­gra­ver la dé­fiance en­vers les sphères di­ri­geantes ita­liennes et su­pra­na­tio­nales. Une pe­tite mu­sique an­ti-élite re­ten­tit au sein même de la tech­no­cra­tie. « L’équipe mu­ni­ci­pale est com­po­sée de par­faits in­com­pé­tents. Il nous fau­drait une équipe de spé­cia­listes et de ma­na­gers. Rien n’a été fait pour la re­cons­truc­tion so­ciale, seuls les bars et les res­tau­rants re­vivent. L’aqui­la n’est plus qu’un bar ! », peste An­to­nio. Ce brillant éco­no­miste de for­ma­tion aux faux airs de Vin Die­sel vote pour le Par­ti dé­mo­crate (PD) de Mat­teo Ren­zi et cor­res­pond trait pour trait à la fi­gure du tech­no de centre gauche. Après avoir per­du deux proches dans le séisme, An­to­nio a tra­vaillé plu­sieurs an­nées comme co­opé­rant aux quatre coins du monde avant de re­ve­nir à L’aqui­la. Une ex­pé­rience in­ter­na­tio­nale qui l’a confor­té dans ses convic­tions li­bé­rales. Comme l’ex­pré­sident du Conseil, An­to­nio ex­prime une forme de po­pu­lisme des élites di­ri­gé contre… les po­pu­listes et « ces par­le­men­taires qui gagnent 10 000 eu­ros par mois pour ne rien foutre ! » S’il re­con­naît à Di Maio et Sal­vi­ni un grand ta­lent de com­mu­ni­cants, An­to­nio mi­traille « le gou­ver­ne­ment du re­ve­nu de ci­toyen­ne­té et du bas­ta à l’im­mi­gra­tion ». Sur un plan plus lo­cal, il re­proche à la mai­rie de L’aqui­la d’avoir re­je­té le pro­jet de re­cons­truc­tion so­ciale gra­cieu­se­ment pro­po­sé par le grand ar­chi­tecte Ren­zo Pia­no. Au vu de l’au­di­to­rium mul­ti­co­lore que Pia­no avait conçu pour faire face au fort es­pa­gnol du xvie siècle, la perte n’est peut-être pas ir­ré­pa­rable… An­to­nio bran­dit di­vers rap­ports d’ex­perts sur

Un élu de L'aqui­la: «Ici, l'état était plus pré­sent à l'époque des Bour­bon.»

l’éco­no­mie, l’im­mi­gra­tion ou le Mez­zo­gior­no pour dé­non­cer les dé­rives d’un peuple qu’il ai­me­rait ra­me­ner à la rai­son. « Avec leurs ré­formes, Schrö­der et Mer­kel ont créé la lo­co­mo­tive de l’eu­rope, quitte à faire cra­cher du sang aux Al­le­mands. Mais si on les té­lé­por­tait en Ita­lie, ils se fe­raient cru­ci­fier ! » plaide le di­plô­mé en fi­nance. On lui ob­jec­te­ra qu’entre 2014 et 2016, Mat­teo Ren­zi a su faire ad­mettre à ses conci­toyens une ré­forme du tra­vail in­ima­gi­nable en France. Au­jourd’hui par­tiel­le­ment sus­pen­du, le « Jobs Act » in­ci­tait les en­tre­prises à em­bau­cher un de­man­deur d’em­ploi en fai­sant payer par l’état 70 % de son sa­laire la pre­mière an­née, 50 % la deuxième, 30 % la troi­sième. Tout en ayant la pos­si­bi­li­té de le li­cen­cier, l’em­ployeur avait tout in­té­rêt à en­ga­ger en CDI le sa­la­rié for­mé. Toutes les en­tre­prises n’ont pas joué le jeu. Et le dis­po­si­tif n’a pas sur­vé­cu à son ini­tia­teur. De plus, alors qu’il sié­geait en­core au gou­ver­ne­ment, le PD n’a pas as­su­mé sa po­li­tique de lutte contre l’im­mi­gra­tion illé­gale en pro­ve­nance de Li­bye, dont Sal­vi­ni ré­colte dé­sor­mais les di­vi­dendes. Entre son sur­moi sans-fron­tié­riste et le pe­tit peuple, le centre gauche a choi­si, dé­fen­dant l’in­tro­duc­tion du droit du sol contre la ma­jo­ri­té de l’opi­nion. Re­lé­gués dans l’op­po­si­tion, le ren­ziste An­to­nio et le ber­lus­co­niste Ro­ber­to af­fichent un étrange mi­mé­tisme. Un temps, Ren­zi s’est ap­puyé sur Ber­lus­co­ni pour court-cir­cui­ter le vieil ap­pa­reil post­com­mu­niste du PD. Au len­de­main des lé­gis­la­tives, le Ca­va­liere avait même pro­po­sé une grande coa­li­tion an­ti­po­pu­liste à Ren­zi, quitte à rompre l’union des droites avec Sal­vi­ni. Par-de­là leurs di­ver­gences sur l’im­mi­gra­tion, Ro­ber­to et An­to­nio at­taquent bille en tête l’as­sis­ta­nat et le clien­té­lisme du gou­ver­ne­ment, convo­quant les heures-les-plus-sombres de ma­nière in­at­ten­due. « Mus­so­li­ni n’a pas mis l’ar­gent dans la poche des Ita­liens, mais fait émer­ger une classe bour­geoise et la na­tion. Le ré­gime fas­ciste a été une ré­vo­lu­tion de l’élite et de l’état cen­tral », mar­tèlent les deux tren­te­naires. Une mé­fiance sy­mé­trique s’ex­prime chez cer­tains re­pré­sen­tants du M5S. Pla­fon­nant à 5 %, la por­te­pa­role aqui­laine du mou­ve­ment grilliste a pré­tex­té un agen­da de mi­nistre pour re­fu­ser tout en­tre­tien et exi­ger des ques­tions écrites aux­quelles elle n’a fi­na­le­ment pas dai­gné ré­pondre. Il ne se­ra pas dit que sa pa­ra­noïa dicte mon ju­ge­ment. Afin de me faire une idée sur ce mou­ve­ment hé­té­ro­clite, j’achète le pam­phlet de Gian­lui­gi Pa­ra­gone, an­cien jour­na­liste de la RAI de­ve­nu par­le­men­taire M5S. Noi no! Viag­gio nell’ita­lia ri­belle (« No ! Voyage dans l’ita­lie re­belle », Piemme, 2018, non tra­duit) offre une syn­thèse in­té­res­sante des dif­fé­rents sous-cou­rants grillistes. Au nom de la dé­fense du « bas » contre le « haut » de la so­cié­té, Pa­ra­gone mé­lange vi­sion conser­va­trice de l’école, op­po­si­tion à l’im­mi­gra­tion in­con­trô­lée, éco­lo­gisme, re­fus de la vac­ci­na­tion obli­ga­toire et re­jet éga­li­ta­riste du prin­cipe même d’élite. Lors­qu’il se col­tine la réa­li­té quo­ti­dienne, comme dans les villes qu’il a conquises (Rome, Tu­rin, Li­vourne), le M5S s’em­pêtre dans la ges­tion des dos­siers éco­no­miques et so­ciaux. Au ha­sard, comment re­lan­cer la crois­sance tout en re­non­çant aux grands pro­jets eu­ro­péens pour­voyeurs de mil­liers d’em­plois comme le tun­nel Lyon-tu­rin ? Avec le vent en poupe, Sal­vi­ni joue la montre d’ici les élec­tions eu­ro­péennes de 2019. Le lea­der le­ghiste es­père for­mer une ma­jo­ri­té conser­va­trice et eu­ros­cep­tique aux cô­tés de Ma­rine Le Pen, Vik­tor Or­ban et autres Se­bas­tian Kurz pour ga­gner son bras de fer avec L’UE. À qui perd gagne, la ten­sion avec les mar­chés fi­nan­ciers pour­rait pro­fi­ter à la Le­ga en contrai­gnant le M5S à ac­cep­ter une ré­duc­tion des dé­penses so­ciales. Après tout, « si un tech­no­crate ap­pré­cié de Bruxelles comme Mon­ti avait pro­po­sé ce bud­get, mise à part la ré­forme des re­traites, ça se­rait sans doute pas­sé. 2,4 % de dé­fi­cit, ce n’est pas énorme. Il y a un pro­blème de dette pu­blique, mais la dette est na­tio­nale et donc sol­vable », glisse La­zar. Chez ce peuple d’épar­gnants à la men­ta­li­té pay­sanne, on est presque tou­jours pro­prié­taire de son lo­ge­ment. Vue de L’aqui­la, l’ac­tion du ca­bi­net Conte trouve peu d’écho. Beau­coup se ré­signent à me­ner une vie d’as­sis­té chez pa­pa-ma­man ou pro­fitent des pres­ta­tions so­ciales. À terme, les plus po­li­tiques comme Ro­ber­to comptent sur l’émer­gence de per­son­na­li­tés aqui­laines d’en­ver­gure na­tio­nale (sui­vez son re­gard…) pour faire por­ter leurs re­ven­di­ca­tions à Rome. Re­cherche nou­velles élites déses­pé­ré­ment. •

Les trois têtes du gou­ver­ne­ment ita­lien : Lui­gi Di Maio, mi­nistre du Tra­vail, Giu­seppe Conte, pré­sident du Conseil, et Mat­teo Sal­vi­ni, mi­nistre de l'in­té­rieur, Rome, 20 oc­tobre 2018.

De gauche à droite et de haut en bas : Ro­ber­to Ju­nior Sil­ve­ri (chef du groupe mu­ni­ci­pal For­za Ita­lia), Fa­bri­zio Ta­ran­ta (conseiller mu­ni­ci­pal Le­ga), Giu­lia­na Ves­pa (se­cré­taire gé­né­rale de l'ugl-l'aqui­la) et An­to­nio Fi­dan­za (éco­no­miste).

Piaz­za Duo­mo, L'aqui­la, oc­tobre 2018.

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