« Gi­lets jaunes », ils n'ont pas de pé­trole...

Causeur - - Sommaire - Éli­sa­beth Lé­vy

La ré­volte des « gi­lets jaunes » n'est pas une simple jac­que­rie an­ti­fis­cale. Certes, la France pé­ri­phé­rique souffre de la vie chère et du dé­clas­se­ment so­cial, mais sa co­lère ne se compte pas en eu­ros. Sym­bo­li­que­ment, la voi­ture re­pré­sente le der­nier es­pace de li­ber­té pour cette frange du peuple fâ­chée avec ses élites po­li­tiques, syn­di­cales et mé­dia­tiques. Loin de pleu­rer le mo­dèle so­cial fran­çais, les « gi­lets jaunes » en ont as­sez de le fi­nan­cer.

Po­pu­laires ou po­pu­listes ? Peste brune ou lutte des classes ? Pou­ja­distes ou in­sou­mis ? Mo­bi­li­sa­tion ou jac­que­rie ? La ques­tion du sexe des « gi­lets jaunes » a mis au sup­plice nombre de com­men­ta­teurs d’ha­bi­tude prompts à nom­mer, ca­té­go­ri­ser, en­fer­mer et, in fine, dis­qua­li­fier ou en­cen­ser – on se rap­pelle le ra­vis­se­ment de cer­tains de­vant Nuit de­bout. Ce désar­roi sé­man­tique par­ta­gé d’un bout à l’autre de l’arc mé­dia­tique et politique (y com­pris par votre ser­vante) n’est guère sur­pre­nant. Jus­qu’à ce que Ch­ris­tophe Guilluy, iden­ti­fiant le grand mou­ve­ment qui a chas­sé les classes moyennes et po­pu­laires des cen­tres­villes trop chers, puis des ban­lieues, trop is­la­mi­sées, la qua­li­fie de « pé­ri­phé­rique », la France pé­ri­ur­baine, celle qui vit dans des bour­gades qui ne sont ni vrai­ment la ville, ni vrai­ment la cam­pagne et cu­mulent sou­vent les dé­fauts des deux, n’avait au­cune exis­tence mé­dia­tique. « Il s’agit d’une France lar­ge­ment igno­rée par les in­tel­lec­tuels et les ac­teurs pu­blics, confirme l’ur­ba­niste Phi­lippe Ge­nes­tier dans Le Monde1. Quand on parcourt cette France-là, on per­çoit qu’elle se consi­dère comme vrai­ment in­vi­sible aux yeux des pou­voirs pu­blics, con­trai­re­ment aux “ban­lieues à pro­blèmes”, bien qu’elle soit, elle aus­si, me­na­cée de dé­clas­se­ment et de pré­ca­ri­sa­tion. En outre, elle se sent dé­con­si­dé­rée par les in­jonc­tions mo­rales (à la mixi­té so­ciale dans l’ha­bi­tat et à l’école, ou à uti­li­ser des modes de dé­pla­ce­ment doux) que lui adresse la “France d’en haut”, alors que cette der­nière s’af­fran­chit de la carte sco­laire et voyage ré­gu­liè­re­ment en avion. » La so­cio­lo­gie très hé­té­ro­gène du mou­ve­ment et la di­ver­si­té des as­pi­ra­tions que cachent les « Ras l’bol » et les « On n’en peut plus », ex­pri­més de mille ma­nières, sont un dé­fi de plus à l’ana­lyse. Aus­si faut-il sa­luer l’ef­fort de Ge­nes­tier pour dres­ser un por­trait-robot des ma­ni­fes­tants : « Que leurs re­ve­nus soient mo­destes ou moyens (de 1,5 à 3 ou 4 SMIC pour un couple avec deux sa­laires), qu’ils soient ou­vriers qua­li­fiés, em­ployés, cadres d’exé­cu­tion ou alors re­pré­sen­tants, ar­ti­sans, com­mer­çants ou in­fir­mières, leurs ac­ti­vi­tés et leur choix de vie se ca­rac­té­risent par leur lo­ca­li­sa­tion dans le pé­ri­ur­bain. Il s’agit de ces Fran­çais qui ont conçu l’ac­cès à la pro­prié­té d’un pa­villon dans une zone peu dense (rêve de 85 % d’entre eux, se­lon un son­dage Tns-sofres de 2007) comme une ma­nière de sé­cu­ri­ser l’ave­nir. Cette stra­té­gie a pour co­rol­laire la pos­ses­sion d’une voi­ture (et le plus sou­vent de deux) leur per­met­tant de s’af­fran­chir des as­si­gna­tions spa­tiales, so­ciales, éco­no­miques. » Les « gi­lets jaunes », c’est d’abord le pe­tit peuple de la ba­gnole, ce­lui pour qui elle est, non seule­ment un in­dis­pen­sable moyen d’al­ler bos­ser, mais aus­si, sym­bo­li­que­ment, le der­nier re­fuge de sa li­ber­té, le seul en­droit où il est aux com­mandes. C’est cette li­ber­té que me­nace l’aug­men­ta­tion du car­bu­rant. Pour fi­ler une blague de Tel­lenne-de Koch →

père et fils2, dans la France des « gi­lets jaunes », l’es­sence pré­cède l’exis­tence. Ce n’est pas parce qu’elle aime les morts au vo­lant que cette France s’était dé­jà sou­le­vée contre la li­mite des 80 km/h, mais parce qu’elle en a as­sez que des crânes d’oeuf pa­ri­siens sachent tou­jours mieux qu’elle ce qui est bon pour elle. S’ils an­goissent à l’idée que des blo­cages d’aé­ro­port pour­raient les em­pê­cher de faire prendre à leur conscience éco­lo­gique un re­pos bien mé­ri­té sur une plage loin­taine, elle ne va pas pleu­rer. Pour le ci­ta­din lamb­da, qui a lui aus­si des pro­blèmes de fins de mois et peur de l’urs­saf, le « gi­let jaune » est un in­con­nu. Et pour cause : « Il s’agit de la France qui ne prend pas les trans­ports en com­mun, qui se dé­place sur­tout de ban­lieue à ban­lieue en évi­tant le coeur des villes avec ses en­com­bre­ments et ses rues pié­ton­ni­sées aux com­merces fran­chi­sés », ex­plique en­core Ge­nes­tier. Entre les deux France, le dé­cro­chage est, nous dit-on, géo­gra­phique, éco­no­mique, nu­mé­rique, so­cial. Au­tant dire exis­ten­tiel et cultu­rel. Non seule­ment les Fran­çais ne vivent plus dans le même monde, mais ils sont de plus en plus nom­breux à consi­dé­rer que la règle com­mune n’est pas lé­gi­time. In­ter­ro­gée sur le re­fus des blo­queurs de se confor­mer aux par­cours au­to­ri­sés pour les ma­ni­fes­ta­tions et même de de­man­der des au­to­ri­sa­tions, une jeune femme ré­pon­dait sur un ton bu­té : « Oui, c’est peut-être la règle, mais ce n’est pas la nôtre. » À court terme, s’il est fort pro­bable que le froid, les di­vi­sions, la ré­si­gna­tion, la vio­lence et l’ap­proche de Noël vien­dront à bout de cette ré­volte, ils ne met­tront pas fin à l’hu­meur sé­ces­sion­niste d’une par­tie des Fran­çais. Et on peut ga­ger que les an­nonces pré­si­den­tielles ne suf­fi­ront pas plus à les ré­con­ci­lier avec leurs di­ri­geants. Ni avec leurs syn­di­cats, leurs par­tis ou leurs mé­dias. L’om­ni­pré­sence des « gi­lets jaunes » sur les chaînes d’in­fo conti­nue, où on s’est mis en mode « émis­sion spé­ciale » pen­dant deux se­maines, a don­né à beau­coup (sauf aux in­té­res­sés) le sen­ti­ment que les mé­dias en­cou­ra­geaient le mou­ve­ment. C’est plu­tôt le contraire qui s’est pro­duit, sous l’ef­fet de ce que Gilles Ca­sa­no­va ap­pelle l’au­to­ré­fé­ren­tia­li­té des mé­dias. L’af­faire pas­sion­nant le pu­blic, les au­diences ont été his­to­riques, sus­ci­tant en re­tour l’in­té­rêt pas­sion­né des di­rec­tions (et on les com­prend). Une théo­rie in­in­ter­rom­pue d’ex­perts et autres spé­cia­listes en tout (comme votre ser­vante) a donc dé­fi­lé sur tous les pla­teaux pour dis­sé­quer le « gi­let jaune », spé­ci­men en­core plus exo­tique que l’élec­teur du Front na­tio­nal. Des jour­na­listes-eth­no­logues sont par­tis aux quatre coins du pays, rap­por­tant de pas­sion­nantes bribes de vé­ri­té comme Erwan Sez­nec qui a croi­sé des Bre­tons excédés par la bu­reau­cra­tie (lire pages 28-33). Hors an­tenne, et par­fois à l’an­tenne, nombre de confrères trouvent néan­moins que ces gens ne sont dé­ci­dé­ment pas rai­son­nables, qu’ils ont des mau­vaises ma­nières et qu’il faut bien pro­té­ger la pla­nète contre ces van­dales. S’agis­sant des mau­vaises ma­nières, c’est in­dé­niable, au moins pour la par­tie des blo­queurs qui s’est vo­lon­tiers mon­trée agres­sive ou vio­lente. On ne sau­rait ex­clure com­plè­te­ment que, le 24 no­vembre, le pou­voir ait lais­sé le « bo­lo­lo » s’ins­tal­ler sur les Champs-ély­sées, dans l’es­poir que les images de vio­lence ef­fraie­raient le bour­geois. En tout cas, alors que les ré­seaux so­ciaux bruis­saient d’ap­pels à en­va­hir l’ave­nue mal­gré l’in­ter­dic­tion de la pré­fec­ture, celle-ci a ou­blié de de­man­der à la mai­rie de Pa­ris de prendre les pré­cau­tions élé­men­taires et ha­bi­tuelles dans de pa­reils cas. Reste que les vio­lences et dé­gra­da­tions, qui n’ont d’ailleurs pas été li­mi­tées à Pa­ris, n’ont pas été com­mises par des po­li­ciers, mais bien par des cas­seurs avec ou sans gi­let jaune. Du reste, il ne suf­fit pas d’être mal­heu­reux ou en co­lère, ni même d’être mé­pri­sé par les ser­mon­neurs pour avoir rai­son. Il ne s’agit donc pas d’ab­di­quer de tout es­prit cri­tique et de sanc­ti­fier toute pa­role ve­nue de la base ni, comme le pointe jus­te­ment Jean-pierre Le Goff dans Le Fi­ga­ro3, d’op­po­ser « de fa­çon dé­ma­go­gique la “France d’en haut”, les “élites” à qui l’on at­tri­bue tous les vices, et la “France d’en bas”, le “peuple” pa­ré de ver­tus ré­gé­né­ra­trices ». Dé­fen­sive et par­fois har­gneuse, la ré­volte des rond­spoints est émi­nem­ment dis­cu­table dans ses mé­thodes et dans ses mots d’ordre. Le re­fus de cer­tains d’en­tendre tout ar­gu­ment s’éloi­gnant d’un agen­da qu’ils sont bien en peine de dé­fi­nir est dé­cou­ra­geant. Et le syn­drome « réunion de co­pro­prié­té », qui dans une as­sem­blée voit sou­vent les pires en­qui­qui­neurs prendre le pou­voir, a vite été à l’oeuvre. De plus, la dé­tes­ta­tion re­ven­di­quée du pré­sident de la Ré­pu­blique té­moigne pour le moins d’une faible ca­pa­ci­té à l’em­pa­thie que les « gi­lets jaunes » at­tendent à bon droit de leurs conci­toyens. Le texte de Fran­çois Ruf­fin qui jette sans ver­gogne de l’huile sur ce feu-là a de quoi gla­cer ; d’ailleurs, c’est peut-être son but. « Ce que les ins­ti­tuts ne me­surent pas, écri­vait-il le 27 no­vembre dans Li­bé­ra­tion, c’est le dé­goût, puis­sant, vi­ru­lent, que vous sus­ci­tez chez, com­bien ? à la louche un quart ? un tiers ? des Fran­çais. […] Sa­me­di der­nier, sur­tout, qu’est-ce qui ras­sem­blait les “gi­lets jaunes” ? Qu’est-ce qui les unis­sait, bien plus que le ga­zole ? Qu’estce qui, par-de­là mille dif­fé­rences, leur fai­sait un trait com­mun ? Vous. L’aver­sion que vous pro­vo­quez. Et ça se com­prend4. » Quel ta­lent, s’ex­clame-t-on de toutes parts tout en trou­vant qu’il exa­gère. La haine est-elle une politique ? Il y a en outre quelque chose de dé­con­cer­tant, voire d’un peu triste, dans cette ré­volte qui ne se ra­conte même pas qu’elle va faire ad­ve­nir un monde meilleur. Si Ruf­fin et les In­sou­mis pro­jettent vo­lon­tiers sur ce mou­ve­ment so­cial leurs fan­tasmes de Grand Soir et d’op­pri­més en lutte, la France des « gi­lets jaunes » est in­di­vi­dua­liste, comme l’ob­serve en­core Phi­lippe Ge­nes­tier. « Pour elle, le choix (sous contrainte) du mode de vie pé­ri­ur­bain cor­res­pond plus à des va­leurs de so­li­da­ri­té fa­mi­liale et d’en­traide entre pairs que de citoyennet­é. Il af­firme ain­si une pré­fé­rence pour des liens forts, mais peu nom­breux, of­ferts par un an­crage lo­cal (le choix de la lo­ca­li­sa­tion

dans tel ou tel sec­teur de grande ban­lieue ayant été fait en fonc­tion de la lo­ca­li­sa­tion des pa­rents ou de la fra­trie) plu­tôt que pour les liens faibles qu’offre le centre-ville. » Elle râle certes de voir les ser­vices pu­blics qu’elle paye à grands frais dis­pa­raître ou dé­cli­ner quand ils ne de­viennent pas des gé­né­ra­teurs de per­sé­cu­tion ad­mi­nis­tra­tive. Mais à la dif­fé­rence des foules ha­bi­tuées des grandes ma­nifs de gauche, elle ne pleure pas le mo­dèle so­cial fran­çais, au contraire, elle trouve qu’il lui coûte en­core beau­coup trop cher. Et si elle veut que ses di­ri­geants tournent en­fin leurs re­gards vers elle, elle ai­me­rait bien que l’état l’ou­blie, comme le ré­sume en­core Ge­nes­tier : « Cette France per­çoit les po­li­tiques lo­cales avec mé­fiance : les tram­ways, les centres-villes pa­tri­mo­nia­li­sés, les théâtres sub­ven­tion­nés, par exemple, elle ne les fré­quente guère. Pour­tant, par la taxe fon­cière, les pé­ri­ur­bains contri­buent lar­ge­ment à fi­nan­cer des po­li­tiques ur­baines ca­li­brées sur des as­pi­ra­tions qui ne sont pas les leurs. Cette France se sent alors ponc­tion­née pour mettre en oeuvre des me­sures so­ciales dont elle ne se­ra pas bé­né­fi­ciaire. Ain­si, il ne lui vient pas à l’es­prit, sauf ac­ci­dent de la vie (dé­cès d’un conjoint, chô­mage, di­vorce) de dé­po­ser une de­mande D’HLM, alors que 70 % des Fran­çais y sont éli­gibles. » Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas de se de­man­der si on est pour ou contre les « gi­lets jaunes », mais d’es­sayer de com­prendre ce qui les anime – et ce qui pour­rait éven­tuel­le­ment les ra­bi­bo­cher avec leurs ins­ti­tu­tions et leurs conci­toyens. L’obs a pour­tant tran­ché, non sans une pointe de mau­vaise conscience. Si l’heb­do­ma­daire de la gauche vieillis­sante consent à en­tendre la « voix du peuple » dans la ré­volte du die­sel, cette voix ne lui dit rien de bon. Der­rière les « gi­lets jaunes », il poin­tait, dès le 22 no­vembre, la « ré­cu­pé­ra­tion po­pu­liste ». Ce n’est pas com­plè­te­ment faux. D’une part, si on veut bien em­ployer ce terme de fa­çon par­fai­te­ment neutre, le mou­ve­ment des « gi­lets jaunes » est bien une forme fran­çaise de cette grande vague pro­tes­ta­taire que l’on nomme po­pu­liste. Et d’autre part, quoi­qu’on ne puisse ac­cu­ser Marine Le Pen et Ni­co­las Du­pont-aignan de ré­cu­pé­ra­tion, on voit mal qui d’autre qu’eux pour­rait ti­rer un bé­né­fice politique d’un mou­ve­ment où les élec­teurs de la pre­mière sont d’ailleurs sur­re­pré­sen­tés, se­lon le po­li­to­logue Jé­rôme Four­quet. Em­ma­nuel Ma­cron table peut-être dé­jà sur le même duel qu’en 2017 pour être ré­élu. Après tout, il ne se­rait pas le pre­mier à se li­vrer à de tels cal­culs. Nés des ré­seaux so­ciaux, sans l’in­ter­ven­tion de par­tis, de syn­di­cats, d’as­so­cia­tions ou de mé­dias re­con­nus re­layant les ap­pels à ma­ni­fes­ter, les « gi­lets jaunes » sont contre tout ce­la à la fois. Ils ne croient en rien ni en per­sonne. Par leur dé­fiance re­ven­di­quée à l’égard →

de tout tru­che­ment politique par le­quel ils pour­raient dire leur co­lère, ils re­pré­sentent peut-être même, comme me le souffle Daoud Bou­ghe­za­la, un po­pu­lisme chi­mi­que­ment pur, dé­li­vré de toute trace de dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive. On di­ra que ce mot-va­lise, qui vise avant tout à coif­fer du même op­probre des per­son­na­li­tés aus­si dif­fé­rentes que Marine Le Pen et Jair Bol­so­na­ro, em­pêche de pen­ser. S’agis­sant des par­tis et des res­pon­sables po­li­tiques qu’il vise, c’est cer­tain. Il a ce­pen­dant le mé­rite de poin­ter ce qu’il y a de com­mun dans les as­pi­ra­tions, les re­fus et les co­lères qui font leur suc­cès. Der­rière le vote po­pu­liste, aus­si hé­té­ro­gène soit-il, il y a tou­jours le même res­sort : le res­sen­ti­ment de classes po­pu­laires et moyennes sa­cri­fiées sur l’au­tel du nou­veau pro­grès. « Il ne faut pas sa­cri­fier l’ave­nir au pré­sent », a dit le pré­sident. Certes. Mais de­man­der aux hu­mains de sa­cri­fier leur ici et main­te­nant pour le bon­heur de leurs des­cen­dants est, pour le coup, as­sez in­juste. Croyez­vous que ces pe­tits in­grats nous di­ront merci ? (Ce­ci est une blague qui ne tra­duit au­cune in­dif­fé­rence cou­pable à l’ur­gence éco­lo­gique. Mais peut-être que cer­taines urgences sont plus ur­gentes que d’autres.) La « vague po­pu­liste », comme on dit pour faire peur aux en­fants, gros­sit donc à me­sure que des pe­tits et des pe­tits-moyens, au­tre­ment dit des sans-grades et ceux qui craignent de le de­ve­nir, adressent de grands bras d’hon­neur à leurs di­ri­geants et, au-de­là, à tous les beaux es­prits qui leur donnent des le­çons de main­tien. Le vote Trump est une claque pour le New York Times. Et les « gi­lets jaunes », une ano­ma­lie pour tous ceux qui sont convain­cus de sa­voir ce qui est bon pour les gens or­di­naires, comme di­sait Or­well : com­ment rou­ler, com­ment man­ger, com­ment éle­ver leurs gosses et, bien sûr, com­ment pen­ser. La crise des « gi­lets jaunes » est bien le der­nier ava­tar de l’af­fron­te­ment, dé­crit par le cher­cheur David Good­hart, entre les « gens de nulle part » (au­tre­fois bap­ti­sés « élites mon­dia­li­sées » par Jean­pierre Che­vè­ne­ment), et « ceux de quelque part », éga­le­ment dé­non­cés comme ploucs. En France, ces sus­pects ha­bi­tuels sont, de­puis quelques dé­cen­nies, les cibles fa­vo­rites de la gauche paillette qui les a ca­ri­ca­tu­rés en beaufs, rin­gards et fa­chos et les somme avec constance, non seule­ment de s’adap­ter au nou­veau monde, mais aus­si de l’ai­mer en se pros­ter­nant bruyam­ment de­vant toutes les va­chettes sa­crées du pro­gres­sisme, du mul­ti­cul­ti à la GPA, en pas­sant par l’apo­ca­lyp­tisme cli­ma­tique et l’eu­ro­péisme. Peut-être avait-on va­gue­ment ou­blié de leur dire que le ca­pi­ta­lisme sans fron­tières in­ven­té dans les an­nées 1980 exi­ge­rait de toute fa­çon

la des­truc­tion de tous les cadres de vie et de pen­sée aux­quels ils étaient at­ta­chés, au­tre­ment dit leur dis­pa­ri­tion sym­bo­lique. Ou en­core qu’il ac­cou­che­rait d’un monde dans le­quel tra­vailler ne suf­fit pas pour vivre. On ne s’en éton­ne­ra pas : si les In­sou­mis ont ten­té de sur­fer sur la vague jaune, la gauche bo­boï­sée des grandes villes, flai­rant le mal­en­ten­du, n’a pas tar­dé à fron­cer le nez. Cette ré­volte an­ti­fis­cale, comme on l’a bap­ti­sée, n’est pas vrai­ment sa came Elle a ai­mé, au dé­but du mou­ve­ment, la pe­tite mu­sique de la lutte contre les in­éga­li­tés et les slo­gans contre le « pré­sident des riches ». Puis beau­coup, dans ses rangs, se sont aper­çus que le peuple qui se sou­le­vait leur était, en réa­li­té, as­sez pro­fon­dé­ment étranger. Sans doute parce que, comme on l’ex­plique doc­te­ment dans un ar­ticle de Li­bé­ra­tion in­ti­tu­lé « “C’était mieux avant”, car­bu­rant des po­pu­lismes5 », les di­verses ré­voltes, élec­to­rales ou pas, que l’on qua­li­fie de po­pu­listes, ont aus­si en com­mun de ré­vé­ler chez leurs pro­ta­go­nistes, « des Brexi­ters an­glais aux ro­do­mon­tades de Bol­so­na­ro », un goût cou­pable pour la nos­tal­gie. « À l’ère des po­pu­lismes sen­sa­tion­na­listes, peut-on no­tam­ment y lire, on com­prend mieux pour­quoi le re­cours à une rhé­to­rique nos­tal­gique sur fond de dé­cli­nisme ap­pa­raît le plus à même de sé­duire une po­pu­la­tion oc­ci­den­tale vieillis­sante et crain­tive face à la mo­der­ni­té et au pro­grès tech­nique qui la mar­gi­na­lise. » Ces sa­lauds, ils n’ont même pas le bon goût d’ap­plau­dir à leur propre ef­fa­ce­ment. Ce­pen­dant, si la gauche a congé­dié ce peuple cou­pable de re­gret­ter un monde où il avait le sen­ti­ment de comp­ter, il faut bien dire que le reste de l’échiquier idéo­lo­gique ne l’at­ten­dait pas là où il s’est ma­ni­fes­té. Alors que, d’un bout à l’autre de l’eu­rope, les peuples de la pé­ri­phé­rie clament leur vo­lon­té de res­ter des peuples et pour ce­la de contrô­ler et d’in­té­grer, voire de stop­per, les flux mi­gra­toires, beau­coup, comme votre ser­vante, an­non­çaient (ou sou­hai­taient) un sur­saut cultu­rel. Contre le sé­pa­ra­tisme is­la­miste, les me­naces sur la laï­ci­té, le vivre-en­semble en ruine, le par­ti de la conti­nui­té his­to­rique, toutes ori­gines et toutes condi­tions confon­dues, al­lait se le­ver et dire « ça suf­fit ». « On est chez nous » – ce « on » in­cluant tous ceux qui veulent être ac­cueillis dans la culture et les moeurs fran­çaises. L’homme, rap­pe­lait-on, ne vit pas que de pain, il a aus­si be­soin d’iden­ti­té. On avait ou­blié qu’il vit d’abord de pain, de chauffage et de tout le reste. Quand on compte – en mi­nutes – le temps pen­dant le­quel on laisse un ra­dia­teur d’ap­point al­lu­mé dans la chambre de son môme, quand toute l’éner­gie est mo­bi­li­sée pour se pro­cu­rer l’in­dis­pen­sable, il n’y a guère de place pour se de­man­der s’il y a quelque chose de plus grand, de plus col­lec­tif, que soi. Pré­oc­cu­pa­tion qui a d’ailleurs lar­ge­ment dé­ser­té les beaux quar­tiers, mais pour d’autres rai­sons. Quand le suc­cès se me­sure à la dé­ten­tion d’une Ro­lex et le bon­heur au der­nier ip­hone, le ré­tré­cis­se­ment de la vie n’est pas qu’une af­faire de pauvres, comme le re­marque Jean-pierre Le Goff dans l’en­tre­tien dé­jà ci­té : « La dé­cul­tu­ra­tion ne concerne pas qu’une par­tie des élites, elle me pa­raît lar­ge­ment trans­ver­sale aux dif­fé­rentes ca­té­go­ries so­ciales. La com­bi­nai­son du chô­mage de masse et du bou­le­ver­se­ment du ter­reau so­cio-édu­ca­tif a pro­duit des ef­fets de dé­struc­tu­ra­tion an­thro­po­lo­gique in­di­vi­duelle et so­ciale au sein des couches po­pu­laires. Par­ler d’“in­sur­rec­tion ci­toyenne” comme le fait Mé­len­chon, c’est non seule­ment prendre ses dé­si­rs pour des réa­li­tés, mais aus­si ver­ser de l’huile sur un feu dif­fi­ci­le­ment maî­tri­sable. » Reste en ef­fet à po­ser la vieille ques­tion lé­ni­niste. Que faire pour ré­pondre à des in­quié­tudes à la fois si pro­fondes et si va­riées dans leurs ob­jets ? En réa­li­té, et c’est le plus an­gois­sant, on a l’im­pres­sion que per­sonne n’en sait fich­tre­ment rien, ni ceux qui, comme Ma­cron, pensent que le bon­heur est au bout du che­min eu­ro­péiste et mon­dia­liste, ni ceux qui, à l’ins­tar de Le Pen, pré­tendent res­tau­rer la sou­ve­rai­ne­té des na­tions. Il y a trente ans, on di­sait, à pro­pos du Front na­tio­nal : « Bonnes ques­tions, mau­vaises ré­ponses. » Puis, on a cru éli­mi­ner le pro­blème en re­gar­dant ailleurs et on a dé­ci­dé qu’il n’y avait pas de ques­tions. Au­jourd’hui que les ques­tions nous ex­plosent à la fi­gure, on se dit qu’il n’y a pas de bonnes ré­ponses. En ef­fet, quand on ne les ché­rit pas, on s’in­ter­roge peu sur les causes qui pro­duisent les ef­fets qu’on abhorre. Or, il y a quelques rai­sons de pen­ser que c’est l’al­liance du libre-échan­gisme gé­né­ra­li­sé et du ca­pi­ta­lisme fi­nan­cia­ri­sé qui ex­plique que, d’un bout à l’autre du monde dé­ve­lop­pé et même en par­tie émergent, les usines aient été fer­mées et les classes moyennes la­mi­nées. Seule­ment, à sup­po­ser qu’on en ait la vo­lon­té, on ne voit pas vrai­ment com­ment re­mettre le den­ti­frice dans le tube. S’in­sur­geant contre le « il n’y a pas d’al­ter­na­tive » that­ché­rien, Na­ta­cha Po­lo­ny nous ré­pond (pages 54-59) : « Il n’y a pas d’autre monde, mais il y a d’autres po­li­tiques pos­sibles. Si­non, au­tant abo­lir tout de suite la dé­mo­cra­tie. » Quand tant de ci­toyens pensent que la politique se fait sans eux, voire contre eux, la dé­mo­cra­tie est dé­jà mal en point. Sur­tout, que ce soit du cô­té de la France in­sou­mise ou de ce­lui du Ras­sem­ble­ment na­tio­nal, on ne voit pas plus poin­ter une al­ter­na­tive en­viable et cré­dible qu’on ne croit à la grande ré­forme fis­cale pro­mise de­puis des an­nées. Ce qu’on voit, en re­vanche, c’est que les gens de quelque part re­fusent de n’être plus per­sonne. Le peuple, bien sûr, n’a pas tou­jours rai­son. L’en­nui c’est qu’en dé­mo­cra­tie, on ne peut pas le gou­ver­ner du­ra­ble­ment en dé­cré­tant qu’il a tort. • 1. « Gi­lets jaunes » : « Une France, me­na­cée de dé­clas­se­ment, qui se per­çoit comme in­vi­sible », Phi­lippe Ge­nes­tier, Le Monde, 20 no­vembre 2018. 2. Ne pas ra­ter, sur les comptes Fa­ce­book et Twit­ter de Ba­sile de Koch, l'hi­la­rant film réa­li­sé par Bas­tien Tel­lenne (fils du pré­sident) sur la manifestat­ion de Ja­lons le 17 no­vembre. 3. « Les gi­lets jaunes, la re­vanche de ceux que l’on a trai­tés de “beaufs” et de “rin­gards” », Jean-pierre Le Goff, Le Fi­ga­ro, 26 no­vembre 2018. 4. « Lettre ou­verte à un pré­sident haï (bis) », Fran­çois Ruf­fin , dé­pu­té (LFI) de la Somme, Li­bé­ra­tion, 27 no­vembre 2018. 5. « “C’était mieux avant”, car­bu­rant des po­pu­lismes », Si­mon Blin, Li­bé­ra­tion, 27 no­vembre 2018

Manifestat­ion pro-brexit à Londres, 23 juin 2018.

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