Jean Birnbaum « Par­tout où l'is­la­misme a pros­pé­ré, la gauche a fi­ni en sang »

Pro­pos recueillis par Daoud Bou­ghe­za­la, Éli­sa­beth Lé­vy et Gil Mi­hae­ly

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In­tel­lec­tuel de gauche ho­mo­lo­gué, le di­rec­teur du Monde des livres dé­nonce le désar­me­ment de son camp face à l'of­fen­sive is­la­miste. L'eth­no­cen­trisme in­cons­cient de la gauche l'a, dit-il dans son nou­vel es­sai, ren­due aveugle à l'al­té­ri­té. La re­li­gion des faibles est une ode mé­lan­co­lique à un pro­gres­sisme uni­ver­sa­liste conscient de ses ra­cines eu­ro­péennes – et prêt à les dé­fendre.

Cau­seur. Dans votre nou­veau livre La Re­li­gion des faibles : ce que le dji­ha­disme dit de nous (Seuil), vous re­tra­cez la généalogie d'un phé­no­mène bien connu des lec­teurs de Cau­seur : le déni qui consiste à mi­ni­mi­ser l'is­la­misme en re­je­tant la res­pon­sa­bi­li­té sur l'oc­ci­dent. En tant qu'homme de gauche, com­ment ex­pli­quez-vous l'aveu­gle­ment de votre camp face à la mon­tée de l'obs­cu­ran­tisme is­la­miste ? Jean Birnbaum. J’es­saie d’ana­ly­ser le pé­ché d’or­gueil qui désarme ma fa­mille politique : l’idée que nous sommes pour tou­jours au centre du monde et à l’ho­ri­zon de l’his­toire, que toutes les so­cié­tés hu­maines tendent spon­ta­né­ment vers notre mo­dèle. Se­lon cette vi­sion des choses, les « dam­nés de la terre » ne pour­raient re­mettre en cause notre do­mi­na­tion qu’au nom de nos va­leurs (li­ber­té, dé­mo­cra­tie, so­cia­lisme ). Et si d’aven­ture cer­tains d’entre eux semblent re­je­ter nos fa­çons de vivre, nous les consi­dé­rons comme des frus­trés qui en pincent pour ce qu’ils pré­tendent brû­ler. Le phi­lo­sophe Alain Ba­diou, l’un des pro­phètes de cette croyance, af­firme que les dji­ha­distes sont mus par un « dé­sir d’oc­ci­dent ». En ré­su­mé, à l’ins­tant même où ils veulent nous dé­truire, ils nous dé­si­rent. Plus le temps passe, néan­moins, plus le doute s’im­pose. Donc, la « re­li­gion des faibles », c'est le pro­gres­sisme oc­ci­den­tal. Le pro­gres­sisme (l’hu­ma­ni­té est en marche vers le meilleur) et son co­rol­laire, l’oc­ci­den­ta­lo-cen­trisme (cette marche uni­ver­selle se confond avec notre his­toire). Jean-paul Sartre ré­su­mait les choses de fa­çon sa­vou­reuse quand il écri­vait : « Le Pro­grès, ce long che­min ar­du qui mène jus­qu’à moi. » Ce nar­cis­sisme fa­raud s’avance sous le masque de la fra­ter­ni­té, mais dans l’es­prit des « tiers-mon­distes », il n’y a guère de place pour un « tiers ». Ain­si la gauche en est-elle ve­nue à dé­tes­ter beau­coup plus ceux qui s'in­quié­taient de l'is­la­misme que l'is­la­misme lui-même. C'est ce qu'on ap­pelle se trom­per d'ennemi. L’exemple des « pieds-rouges » est em­blé­ma­tique. Moi qui ai été éle­vé dans la mé­moire de la guerre d’al­gé­rie, j’ai dé­cou­vert as­sez tard le par­cours de ces femmes et de ces hommes qui avaient sou­te­nu le com­bat du FLN et qui, après l’in­dé­pen­dance, ont dé­ci­dé de s’ins­tal­ler en Al­gé­rie pour y construire le « so­cia­lisme ». Mais bien­tôt, le ré­gime s’est mis à ara­bi­ser et à is­la­mi­ser le pays à marche for­cée, et ces mi­li­tants fran­çais en ont pris plein la fi­gure, cer­tains ont même été tor­tu­rés. Or, de re­tour en France, ils n’ont pas osé ra­con­ter ce qu’ils avaient vu, crai­gnant de « faire le jeu » des par­ti­sans de « l’al­gé­rie fran­çaise ». Vieille his­toire : de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion, nous avons été éle­vés dans la ter­reur de « faire le jeu de » avec, par­fois, ce risque : faire le jeu de la ter­reur. Quand en avez-vous pris conscience ? 2015 est un mo­ment de bas­cule. Quelques jours après les at­ten­tats contre Char­lie et l’hy­per Ca­cher, je par­ti­ci­pais à une réunion avec des mi­li­tants as­so­cia­tifs, des hauts fonc­tion­naires, des in­tel­lec­tuels... Comme tout le monde, nous étions si­dé­rés. Quel­qu’un a pris la pa­role pour dire que les jeunes ne trouvent pas de tra­vail. Puis d’autres ont dé­plo­ré la crise de la trans­mis­sion, l’in­fluence des ré­seaux so­ciaux ou celle des jeux vi­déo. Alors, je me suis le­vé afin de quit­ter la salle dis­crè­te­ment. Comme on me de­man­dait pour­quoi je par­tais, j’ai ré­pon­du : « Tous les fac­teurs que vous ci­tez ont sans doute joué un rôle, mais si c’était un Brei­vik qui avait com­mis ces at­ten­tats, met­triez-vous tout de suite en avant le chô­mage, Fa­ce­book ou la crise gé­né­ra­tion­nelle ? Non, vous di­riez, nous di­rions tous : “No pa­sa­ran !” Les frères Koua­chi ont pro­non­cé des mots, ils ont pro­cla­mé : “On a ven­gé le pro­phète Mo­ham­med !” Mais vous re­fu­sez de les prendre au sé­rieux. » Je tiens que ce déni est du dé­dain. Voire du ra­cisme. En quoi est-ce ra­ciste ? Parce que cette « com­pré­hen­sion » est gor­gée de mé­pris. Les dji­ha­distes ont beau te­nir un dis­cours uni­fié par­de­là les fron­tières, ils peuvent tou­jours in­vo­quer les mêmes ver­sets que leurs « frères » de Ra­q­qa, de Bruxelles ou de Nai­ro­bi, dans l’ima­gi­naire des Faibles, ils de­meurent des hommes frustes, qui ne savent pas ce qu’ils disent. La gauche qui en­tre­tient une nos­tal­gie hon­teuse de l’époque co­lo­niale, c’est-à-dire d’un temps où l’eu­rope consti­tuait la seule do­mi­na­tion en­vi­sa­geable, la seule op­pres­sion pos­sible, bref le seul ac­teur de l’his­toire. Telle est la per­ver­sion des Faibles : leur bonne conscience est sa­tu­rée de condes­cen­dance, et leur bel al­truisme cache mal un eth­no­cen­trisme ram­pant. Le plus in­croyable, c'est qu'il y a as­sez peu de cy­nisme dans cet aveu­gle­ment, plu­tôt une sorte d'au­to­sug­ges­tion col­lec­tive. Oui, j’y vois sur­tout un déni exal­té, une fer­vente cé­ci­té. Cette re­li­gion a ses fi­dèles, ses ca­len­driers, ses →

lieux saints. On a dé­jà ci­té Al­ger. À la fin des an­nées 1950, les sou­tiens eu­ro­péens du FLN ne pre­naient pas au sé­rieux le dis­cours religieux qui em­bra­sait sa base ru­rale. À leurs yeux, le mot « mu­sul­man » dé­si­gnait sim­ple­ment le com­bat­tant d’une li­bé­ra­tion qui al­lait bien­tôt em­bras­ser les Lu­mières de l’eu­rope laïque, fé­mi­niste et so­cia­liste. Un de­mi-siècle plus tard, cette croyance pèse en­core : par­tout où ils ont pris leurs aises, les is­la­mistes ont as­sas­si­né les syn­di­ca­listes, les fé­mi­nistes, les dé­fen­seurs des droits de l’homme et les mu­sul­mans qui se fai­saient une autre idée de leur re­li­gion, mais dans l’es­prit des Faibles, tout sol­dat qui bran­dit le dra­peau de l’is­lam reste peu ou prou un re­belle du FLN. Les is­la­mistes, eux, se moquent pas mal du mo­ment co­lo­nial. Ils ins­crivent leur pro­jet dans un face-à-face mil­lé­naire avec l’oc­ci­dent. Ce­la ne les em­pêche pas de flat­ter les Faibles et leur nos­tal­gie an­ti-im­pé­ria­liste pour trou­ver par­mi eux des âmes bien­veillantes. Voire, sur le ter­rain idéo­lo­gique, quelques « por­teurs de va­lises ».

Pour­quoi les Faibles, au fait ? Les pro­gres­sistes oc­ci­den­taux sont tout de même les forts dans l'af­faire.

Non. Les va­leurs du pro­gres­sisme oc­ci­den­tal sont de plus en plus mar­gi­na­li­sées, et leur puis­sance de sé­duc­tion semble in­cer­taine. Que le dji­ha­disme soit au­jourd’hui la seule es­pé­rance pour la­quelle des mil­liers de jeunes Eu­ro­péens sont prêts à al­ler mou­rir à l’autre bout du monde en dit long sur notre si­tua­tion. Il est loin, le temps des Bri­gades in­ter­na­tio­nales en Es­pagne. Dans le cha­pitre que je consacre à l’af­faire Sal­man Rushdie, à l’as­sas­si­nat du ci­néaste Theo van Gogh ou à l’exé­cu­tion de Char­lie, on voit bien qui sont les puis­sants et qui sont les vul­né­rables. Pour consta­ter la réa­li­té des rap­ports de force, il suf­fit d’adop­ter un point de vue mon­dial. Mais la gauche, mal­gré son hé­ri­tage in­ter­na­tio­na­liste, conti­nue sou­vent à en­vi­sa­ger ces ques­tions se­lon une grille de lec­ture na­tio­nale, en termes de « mi­no­ri­tés » ou de « par­ti­cu­la­risme ». Or, ce dont les dji­ha­distes sont por­teurs, ce n’est pas d’un par­ti­cu­la­risme mi­no­ri­taire, mais d’un uni­ver­sa­lisme conqué­rant.

Dans les cas de Sal­man Rushdie ou d'asia Bi­bi, on a l'im­pres­sion d'un face-à-face entre un in­di­vi­du me­na­cé de mort et des masses fa­na­ti­sées qui le ter­ro­risent. Une cer­taine gauche qui lâche le pre­mier pour les se­condes fait-elle ce cal­cul pour se ral­lier au plus grand nombre ?

Il faut en ef­fet rap­pe­ler que Rushdie a été lais­sé seul face à une cam­pagne de vio­lence pla­né­taire. Tan­dis que son tra­duc­teur ja­po­nais était as­sas­si­né, et son édi­teur nor­vé­gien at­teint de plu­sieurs balles, ses amis le trai­taient de ra­ciste et d’is­la­mo­phobe, lui l’im­mi­gré an­cré dans la culture mu­sul­mane. Alors, pour­quoi ? D’abord parce que, pour la gauche, cri­ti­quer l’in­té­grisme mu­sul­man, c’était s’en prendre à la re­li­gion des déshé­ri­tés. Mais il y a aus­si un fac­teur plus in­avouable, qui nous ra­mène à la vé­ri­té char­nelle de la politique : l’ef­froi de­vant le nombre, la masse des corps fa­na­ti­sés. En 1989, quand Kho­mey­ni a lan­cé sa fat­wa contre Rushdie, l’eu­rope des Faibles a été im­pres­sion­née par la ca­pa­ci­té des is­la­mistes à dé­clen­cher par­tout des émeutes san­glantes. Ce fut en­core le cas en 2005, au mo­ment de la « crise des ca­ri­ca­tures », or­ches­trée par des or­ga­ni­sa­tions et des États qui étaient tout sauf mi­sé­rables. Ces sou­ve­nirs peuvent ex­pli­quer, en par­tie, les ter­gi­ver­sa­tions au­tour d’asia Bi­bi et de son ac­cueil sur le Vieux Conti­nent. Lui of­frir l’hos­pi­ta­li­té, c’est s’ex­po­ser aux foudres d’une in­ter­na­tio­nale is­la­miste au­jourd’hui sans ri­vale. Ain­si, ce qui fonde la com­plai­sance à l’égard des is­la­mistes, c’est de moins en moins une vi­sion en rose, et de plus en plus une peur bleue.

Pour le coup, Char­lie ne s'était pas trom­pé d'ennemi. D'ailleurs, ce­la lui a été fa­tal.

Là-des­sus, il faut lire le bou­le­ver­sant Lam­beau, de Phi­lippe Lan­çon. Mar­gi­na­li­sé et pré­ca­ri­sé après l’« af­faire des ca­ri­ca­tures », Char­lie a été obli­gé de dé­mé­na­ger dans des lo­caux de plus en plus sor­dides. D’une cer­taine fa­çon, son équipe a mon­tré l’état réel de la gauche dans le rap­port de forces mon­dial : sa ré­dac­tion était com­po­sée d’es­prits cri­tiques, fé­mi­nistes, an­ti­ra­cistes qui étaient en­core en train de s’en­gueu­ler comme des co­pains juste avant d’être abat­tus comme des chiens. Et, au fond, ce que les Faibles ne leur par­donnent pas, c’est peut-être d’avoir ex­hi­bé leur propre vul­né­ra­bi­li­té, d’avoir ré­vé­lé que le pro­gres­sisme est nu, et la gauche en lam­beaux.

Vous ne par­lez que des dji­ha­distes, mais l'arbre ter­ro­riste cache une fo­rêt is­la­miste, ma­jo­ri­tai­re­ment non vio­lente, mais dans une dy­na­mique de sé­ces­sion cultu­relle.

Sur ces ques­tions, on au­rait pu sim­ple­ment écou­ter les mi­li­tants laïques tu­ni­siens, al­gé­riens ou ira­niens. Car voi­là des dé­cen­nies qu’ils dé­noncent la fa­çon dont les in­té­gristes étendent leur em­prise sur la vie quo­ti­dienne, les lieux les plus or­di­naires. Ré­cem­ment, un pré­fet m’a ra­con­té qu’à Mont­pel­lier, non seule­ment les femmes n’étaient plus les bien­ve­nues dans cer­tains ca­fés, mais qu’elles ne pou­vaient même pas pas­ser de­vant, et que des as­so­cia­tions de­vaient or­ga­ni­ser des marches pour que les femmes puissent se ré­ap­pro­prier ces es­paces. Dans mon livre, j’évoque la fa­meuse phrase de Be­noît Ha­mon : « His­to­ri­que­ment, dans les ca­fés ou­vriers, il n’y avait pas de femmes. » En ci­tant les tra­vaux des his­to­riens, je montre que c’est faux, et qu’en fai­sant cette er­reur, Ha­mon a mi­né l’idéal d’éman­ci­pa­tion dont il se ré­clame, puisque le ca­fé est jus­te­ment l’un des ber­ceaux de cet idéal. Au lieu de consi­dé­rer, se­lon une vi­sion naï­ve­ment évo­lu­tion­niste du temps, que chaque ca­fé de l’his­toire doit iné­luc­ta­ble­ment pas­ser d’un stade A (ex­clu­si­ve­ment mas­cu­lin) à un stade B (ou­vert aux femmes), Ha­mon au­rait pu en­tre­voir que le des­tin de ces lieux dé­pend

des êtres qui les fré­quentent et des convic­tions dont ils sont por­teurs. Karl Marx af­fir­mait que la simple fa­çon de vivre des mi­li­tants ou­vriers re­pré­sen­tait la « dis­so­lu­tion en acte » de la so­cié­té bour­geoise. Près de deux siècles plus tard, cer­tains de ces ca­fés ont été in­ves­tis par d’autres ac­ti­vistes, dont les fa­çons d’être re­pré­sentent, cette fois, la « dis­so­lu­tion en acte » de toute so­cié­té dé­mo­cra­tique.

Dans votre livre, vous ré­ha­bi­li­tez une tra­di­tion mar­xiste oc­ci­den­ta­liste au­jourd'hui lar­ge­ment ou­bliée

Je rap­pelle que pour Marx, le so­cia­lisme est in­dis­so­ciable d’un cer­tain es­pace de culture qu’il op­po­sait au « des­po­tisme orien­tal », concept-clef en­ter­ré par Sta­line et ses hé­ri­tiers. Dans le livre, je re­viens sur le des­tin du mou­ve­ment ou­vrier, avec ses or­ga­ni­sa­tions, ses so­cié­tés d’en­traide, ses clubs de lec­ture, pour mon­trer qu’il au­ra re­pré­sen­té la pointe avan­cée d’une aven­ture sin­gu­lière, li­mi­tée dans l’es­pace et peut-être dans le temps, qu’on ap­pelle la ci­vi­li­sa­tion eu­ro­péenne. Même si les gens de gauche l’ou­blient sou­vent, les droits qu’ils dé­fendent, les luttes qui sont les leurs, et jus­qu’à leurs gestes les plus or­di­naires, sont en­ra­ci­nés dans cet es­pace d’ex­pé­riences qui ap­pa­raît de plus en plus, à l’échelle de la pla­nète, comme une sorte de culture lo­cale, de plus en plus me­na­cée.

Vous dé­non­cez la chose, mais n'écri­vez ja­mais le mot « is­la­mo-gau­chisme ». Au­riez­vous des pu­deurs de jeune fille ?

Je n’aime pas ce terme. Son trait d’union im­plique que la gauche au­rait pas­sé une al­liance ex­pli­cite avec les is­la­mistes, et même qu’elle se se­rait sou­mise à eux. Or, ce que je dé­cris dans mon livre, c’est moins une sou­mis­sion vo­lon­taire qu’une ar­ro­gance fré­né­tique. L’un des textes fon­da­teurs du sup­po­sé « is­la­mo-gau­chisme », Le Pro­phète et le Pro­lé­ta­riat, si­gné en 1994 par un trots­kiste an­glais, Ch­ris Har­man, n’af­firme pas qu’il faut prê­ter al­lé­geance aux is­la­mistes, mais que pour triom­pher, les ré­vo­lu­tion­naires doivent faire front com­mun avec eux face à l’impérialis­me. « Avec les is­la­mistes par­fois, avec l’état ja­mais ! », ré­sume-t-il. Mais ce qui frappe, quand on lit ce texte, c’est sa pré­ten­tion exor­bi­tante, ty­pique des Faibles : Har­man et ses ca­ma­rades eu­ro­péens res­tent per­sua­dés de pou­voir sur­clas­ser les is­la­mistes. Quand on connaît les lois de l’his­toire, on sait que les op­pri­més, « en der­nière ins­tance », ne pour­ront que se ral­lier à la gauche ré­vo­lu­tion­naire. Mais ce com­pa­gnon­nage s’est ré­vé­lé bien pé­rilleux. Et un mar­xiste li­ba­nais comme Gil­bert Ach­car l’ad­met : par­tout où l’is­la­misme pros­père, la gauche fi­nit en sang. « En der­nière ins­tance », les do­mi­nés ne sont pas tou­jours ceux qu’on croit.

Êtes-vous tou­jours un homme de gauche ?

S’il est « dans la na­ture de la gauche d’être dé­chi­rée », comme di­sait Dio­nys Mas­co­lo, alors je reste to­ta­le­ment de gauche. La re­li­gion des Faibles, je n’en parle pas de l’ex­té­rieur, je la connais par corps, moi qui ai re­çu en hé­ri­tage l’es­pé­rance d’éman­ci­pa­tion so­ciale et les va­leurs de la tra­di­tion an­ti­co­lo­nia­liste, an­ti­ra­ciste, fé­mi­niste. Mais je constate que cette culture politique est en lam­beaux, et j’es­saie de sur­mon­ter la dé­chi­rure en rac­com­mo­dant un « nous ». Le « nous » que je tisse est un « nous » de toutes ori­gines, un « nous » en mou­ve­ment, qu’il est urgent de re­pri­ser si on ne veut pas que l’eu­rope se re­ferme comme une ligne de bar­be­lés. Mais je dois consta­ter, non sans tris­tesse, que de­puis la pa­ru­tion de mon pré­cé­dent livre, les choses se sont en­core dur­cies, et les lieux de confron­ta­tion loyale de­viennent rares. Dans La Re­li­gion des faibles, je dis­cute avec Alain Ba­diou, Em­ma­nuel Todd ou en­core le Co­mi­té in­vi­sible, mais la gauche ne veut plus de contra­dic­teurs, elle dé­sire seule­ment des en­ne­mis. À l’époque du sta­li­nisme, les in­tel­lec­tuels de la gauche an­ti­to­ta­li­taire, cette li­gnée in­quiète dont je me ré­clame, étaient trai­tés de « ré­ac­tion­naires » par la gauche sa­tis­faite. Sou­vent, ils n’avaient plus d’autre es­pace d’ex­pres­sion que des jour­naux ca­ta­lo­gués à droite. À mon échelle, je connais un peu la même ex­pé­rience. « Sur­tout si vous n’êtes pas d’ac­cord ! » n’est pas la de­vise de L’hu­ma, le jour­nal de ma mère, ou du Monde di­plo, la bible de ma jeu­nesse, c’est le slo­gan de Cau­seur, où je suis main­te­nant convié à cau­ser (par­don, ma­man). •

Jean Birnbaum.

Manifestat­ion à l'ini­tia­tive du par­ti is­la­miste Teh­reeke-lab­baik Pa­kis­tan (TLP) pour pro­tes­ter contre l'ac­quit­te­ment d'asia Bi­bi, La­hore, Pa­kis­tan, 2 no­vembre 2018.

Jean Birnbaum, La Re­li­gion des faibles : ce que le dji­ha­disme dit de nous, Le Seuil, 2018.

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