Idiss, des po­groms aux rafles

Dans un ré­cit pu­dique et pré­cis, Ro­bert Ba­din­ter nous parle de sa grand-mère ma­ter­nelle, juive née dans la Bes­sa­ra­bie tsa­riste et morte dans la France de Vi­chy. D'un an­ti­sé­mi­tisme à l'autre, cette évo­ca­tion fa­mi­liale a va­leur d'aver­tis­se­ment.

Causeur - - Sommaire N° 64 – Janvier 2019 - Jé­rôme Le­roy

On se­rait bien avi­sé, du cô­té de l’édu­ca­tion na­tio­nale, d’ins­crire aux pro­grammes Idiss, le der­nier livre de Ro­bert Ba­din­ter, et ce, pour au moins deux rai­sons. La pre­mière est que ce ré­cit sur la vie de la grand-mère de l’au­teur est écrit d’une plume pré­cise, sen­sible, où l’émo­tion af­fleure de fa­çon pu­dique pour tra­cer les contours d’une vie, celle d’idiss, née en Bes­sa­ra­bie en 1863 sous le ré­gime tsa­riste et morte en 1942 à Pa­ris, seule ou presque, sous l’oc­cu­pa­tion na­zie. On y dé­couvre un ad­mi­rable por­trait de femme simple et gé­né­reuse, vi­vant entre deux mondes, qui re­trou­ve­ra à la fin de son exis­tence le pé­ril qu’elle avait fui au dé­but. Idiss s’ins­crit dans une tra­di­tion lit­té­raire où l’on trouve aus­si bien Le Livre de ma mère d’al­bert Co­hen que La Pro­messe de l’aube de Ro­main Ga­ry. Se sou­ve­nir des siens, c’est vivre deux fois, c’est re­pen­ser ses ori­gines et sur­tout

ne ja­mais les ou­blier : « Au­jourd’hui, ayant fran­chi son âge, écrit Ro­bert Ba­din­ter, je rêve à son pas­sé qui est un peu le mien. Il m’émeut, mais j’en sou­ris aus­si, comme si un conteur d’his­toires était as­sis de­vant moi et évo­quait le des­tin de ma grand-mère, dans sa langue dont les ac­cents ont ber­cé mon en­fance. » Les temps sont à l’ins­tan­ta­néi­té et ce qu’on ap­pe­lait le pas­sé se dis­sout de plus en plus dans le pré­sent per­pé­tuel des ré­seaux so­ciaux. Alors lire Idiss, c’est prendre le temps de re­trou­ver « l’édi­fice im­mense du sou­ve­nir » cher à Mar­cel Proust. Oui, dé­ci­dé­ment, l’exer­cice se­rait sa­lu­taire pour les jeunes ac­cros au vir­tuel. La se­conde, c’est qu’à l’époque où un an­ti­sé­mi­tisme pro­téi­forme fait son re­tour dans cer­tains quar­tiers de nos villes comme dans des gou­ver­ne­ments d’eu­rope cen­trale ou chez les su­pré­ma­tistes amé­ri­cains, le des­tin d’idiss prend va­leur d’exemple et d’aver­tis­se­ment pour notre temps. Oeuvre de pié­té fa­mi­liale, le livre de Ro­bert Ba­din­ter a aus­si une va­leur émi­nem­ment ci­vique. Soyons pré­cis, nous avons écrit ci­vique, pas édi­fiante ou mo­ra­li­sa­trice. Ro­bert Ba­din­ter n’est pas l’homme de l’ana­thème ou de l’ap­proxi­ma­tion idéo­lo­gique. Comme lors­qu’il me­na et ga­gna son com­bat pour l’abo­li­tion de la peine de mort, il re­fuse de jouer sur le pa­thos. Il dé­roule les faits, les dates, les évé­ne­ments ; il les met en pers­pec­tive et ce­la convainc de ma­nière in­fi­ni­ment plus ef­fi­cace. Idiss est née en At­lan­tide, c’est-à-dire dans un shtetl du Yid­di­sh­land, en Bes­sa­ra­bie, dans les en­vi­rons de Ki­chi­nev. Elle épouse Schu­lim, qui lui donne deux fils avant de par­tir ser­vir dans l’ar­mée russe. Elle se re­trouve seule et comme la bro­de­rie ne suf­fit pas à nour­rir sa fa­mille, la voi­là contre­ban­dière de ta­bac sur la fron­tière rus­so­rou­maine. Un po­li­cier com­pré­hen­sif, après une ar­res­ta­tion, la laisse conti­nuer son tra­fic à condi­tion qu’elle passe une nuit par se­maine en pri­son pour sau­ver les ap­pa­rences. Le re­tour du ma­ri fan­tasque est un grand bon­heur. Une pe­tite fille naît, Chif­fra, la fu­ture mère de Ro­bert Ba­din­ter. Cette Rus­sie des dé­buts du xxe siècle est aus­si celle des po­groms, qui de loin en loin frappent les juifs, et ceux de Ki­chi­nev sont les plus meur­triers. On pense à par­tir en France : mal­gré l’af­faire Drey­fus (ou peut-être grâce à elle), elle reste le pays de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise qui a ac­cor­dé la ci­toyen­ne­té pleine et en­tière aux juifs et où l’on a vu les plus grands in­tel­lec­tuels, Zo­la en tête, ne pas hé­si­ter à prendre la dé­fense d’un pe­tit ca­pi­taine is­raé­lite. C’est donc à Pa­ris qu’ar­rive la fa­mille. C’est l’oc­ca­sion, pour Ro­bert Ba­din­ter, de li­vrer en quelques pages un ta­bleau des plus pré­cis de la si­tua­tion des juifs en France, unis cultu­rel­le­ment par la re­li­gion mais aus­si di­vi­sés en classes so­ciales : les im­mi­grés fraî­che­ment dé­bar­qués, les « Yids », les com­mer­çants de la classe moyenne, les juifs fran­çais de­puis la Ré­vo­lu­tion, mé­de­cins ou hauts fonc­tion­naires, et l’hy­per­classe des ban­quiers et des in­dus­triels. En France, Chif­fra de­vient Char­lotte, elle va à l’école, elle est brillante et illustre ce dé­sir d’as­si­mi­la­tion qui ca­rac­té­rise ces nou­veaux ar­ri­vants, comme le mon­tre­ra leur pa­trio­tisme au mo­ment de la Grande Guerre. Schu­lim fe­ra ain­si par­ler de lui dans les ga­zettes yid­dish pour s’être por­té vo­lon­taire à plus de 50 ans en ar­guant de son ex­pé­rience mi­li­taire. Il se­ra re­fu­sé, comme ses fils qui ne pou­vaient ser­vir ad­mi­nis­tra­ti­ve­ment que dans l’ar­mée russe. Schu­lim meurt en 1920. Ce ma­ri avait en­cou­ra­gé Idiss à s’éman­ci­per, à quit­ter la per­ruque pour lais­ser pous­ser ses che­veux bruns, à rem­pla­cer le fou­lard par le cha­peau cloche et à se pro­me­ner avec lui sur les Grands Bou­le­vards. En les re­gar­dant tous les deux, dit Ro­bert Ba­din­ter, « même le plus pes­si­miste des Yids n’au­rait pu dire que le bon­heur pour les juifs n’est pas de ce monde ». Bien­tôt, au « bal des Bes­sa­ra­biens », la jeune Char­lotte ren­contre le fu­tur père de Ro­bert Ba­din­ter, Si­mon. Ils se ma­rient en 1923. Les an­nées heu­reuses sont néan­moins comp­tées : « La paix exis­tait sur le par­che­min des trai­tés, non dans les es­prits. » Pour les juifs fran­çais, le sio­nisme est une ten­ta­tion face à la mon­tée des pé­rils en Eu­rope, d’au­tant plus que la na­tu­ra­li­sa­tion des pa­rents de Ro­bert Ba­din­ter n’en­traîne pas celle d’idiss. Si­mon fait des af­faires flo­ris­santes dans le com­merce de la four­rure, il sub­ven­tionne les as­so­cia­tions sio­nistes, mais son pays, c’est la France. La fa­mille passe dans les beaux quar­tiers, Ro­bert et son frère Claude sont de brillants élèves : l’as­si­mi­la­tion est par­faite, même si Idiss a gar­dé les re­cettes de la cui­sine ash­ké­naze et, mal­gré ses ef­forts, se sent plus à l’aise en yid­dish qu’en fran­çais. En 1939, la fa­mille se re­plie à Nantes avant de re­ve­nir à Pa­ris en sep­tembre 1940. Le temps des tra­gé­dies va com­men­cer. Il faut s’ins­crire sur les fi­chiers juifs, Idiss prie ou se mure dans le si­lence. Elle se fait tra­duire les af­fiches an­ti­sé­mites of­fi­cielles. Les illu­sions sur la Ré­pu­blique de Si­mon s’ef­fondrent. Les pre­mières rafles com­mencent, les étran­gers, puis les juifs na­tu­ra­li­sés, ne sont plus à l’abri. Si­mon passe le pre­mier la ligne de dé­mar­ca­tion. Puis Char­lotte et ses deux fils. Idiss, elle, est dé­jà gra­ve­ment ma­lade, à peine cons­ciente. Le pe­tit Ro­bert, qui n’a ja­mais fait sa bar-mits­va par pru­dence, avec l’ac­cord du rab­bin, em­brasse une der­nière fois sa grand-mère en­dor­mie. Ro­bert Ba­din­ter con­clut son livre poi­gnant sur trois brèves notes in­di­quant la dé­por­ta­tion et la dis­pa­ri­tion de son père, de son gran­doncle et de sa grand-mère ma­ter­nelle. Il énu­mère en­suite dif­fé­rents dé­crets an­ti­sé­mites pris par Vi­chy et l’oc­cu­pant na­zi. Cette sé­che­resse ad­mi­nis­tra­tive, qui contraste avec l’évo­ca­tion si vi­vante des sil­houettes ai­mées, vaut toutes les dé­mons­tra­tions et ba­laie de ma­nière sal­va­trice les cir­con­vo­lu­tions et autres re­la­ti­vi­sa­tions qui ont cours ces temps-ci. •

Ro­bert Ba­din­ter.

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