Lit­té­ra­ture, ce n'est pas la taille qui compte !

Causeur - - Sommaire N° 64 – Janvier 2019 - Jé­rôme Le­roy

Jean-pierre Mon­tal et Jean-ch­ris­tophe Na­pias sont deux per­sonnes émi­nem­ment fré­quen­tables. Mon­tal est dé­jà connu des lec­teurs de Causeur où il signe (trop ra­re­ment) dans nos pages cultures. Écri­vain, il nous a don­né l’ex­cellent Les An­nées Foch où la dé­cen­nie 1990 était vue par un jeune Sté­pha­nois mon­té à Pa­ris pour dé­cou­vrir l’en­vers des beaux quar­tiers et le monde de la nuit, comme un Mo­dia­no qui écou­te­rait Brian Fer­ry en boucle. Éga­le­ment édi­teur, il a fon­dé Rue Fro­men­tin, la mai­son qui a ré­vé­lé no­tam­ment Pa­trice Jean et son Homme sur­nu­mé­raire. Ce même Pa­trice Jean nous a ré­ga­lés du­rant un an avec les aven­tures de Pi­chon­neau, un Bou­vard et Pé­cu­chet à lui tout seul à l’époque des start-up. On le voit, on est en fa­mille. Jean-ch­ris­tophe Na­pias est éga­le­ment édi­teur. On lui se­ra re­con­nais­sant, à l’en­seigne de L’édi­teur sin­gu­lier, d’avoir don­né une se­conde chance aux Ché­ru­bins élec­triques, pa­ru à l’ori­gine en 1983 chez Gras­set. Cet unique ro­man de Guillaume Serp, chan­teur de new­wave mort à 27 ans comme Amy Wi­ne­house ou Jim Mor­ri­son, al­lait de­ve­nir le bré­viaire se­cret des an­nées 1980 pour les amants de la nuit et les vam­pires per­dus du dan­dysme à la mode « club­ber ». C’est que Jeanch­ris­tophe Na­pias est aus­si un in­las­sable chas­seur de cu­rio­si­tés, qui traque chez Bou­li­nier ou les bou­qui­nistes des quais le texte ou­blié, l’au­teur mé­con­nu, l’édi­tion dis­pa­rue et, en ar­chéo­logue res­pec­tueux et émer­veillé, les res­sus­cite pour nous en mon­trer tout l’in­té­rêt. Bref, pour ces deux gar­çons, la lit­té­ra­ture est une af­faire trop grave pour la trai­ter comme un pro­duit sai­son­nier, pé­ri­mé en moins de trois mois. Ne leur dites pas, mais der­rière leurs airs lé­gers, dé­sin­voltes et di­let­tantes, ils font oeuvre de trans­mis­sion et leurs di­lec­tions chics sont, en fait, pa­tri­mo­niales. Il n’est donc pas éton­nant qu’ils co­signent 100 courts chefs-d’oeuvre, une ma­nière de La­garde et Mi­chard où sont re­cen­sés ces livres qui ne sont ni des ro­mans ni des nou­velles, mais quelque chose entre les deux. Les Amé­ri­cains, tou­jours prag­ma­tiques, même en lit­té­ra­ture, ont bap­ti­sé « no­vel­la » ce for­mat in­ter­mé­diaire pour­tant si fré­quent dans nos bi­blio­thèques. La Prin­cesse de Clèves, par exemple, si elle ne fi­gure pas dans leurs 100 courts chefs d’oeuvres, est pour­tant cette no­vel­la qui fonde, pa­ra­doxa­le­ment, le ro­man fran­çais, c’est-à-dire un ré­cit li­néaire, ra­pide, dont la com­plexi­té ré­side avant tout dans l’ana­lyse psy­cho­lo­gique. On peut se de­man­der le pour­quoi du choix d’un tel cri­tère – la taille – pour re­cen­ser des chefs-d’oeuvre ? Pa­resse ? Culte de la ra­pi­di­té à l’époque du zap­ping ? Mise aux normes pro­gres­sives de l’ima­gi­naire, jus­qu’à ce que le ro­man se conforme aux di­men­sions du tweet, cette uto­pie d’un ré­cit concen­tré en 140 ou 280 signes, comme par une contrainte ou­li­pienne dé­li­rante ? Eh bien pas du tout ! Leur en­tre­prise pour­rait même être as­sez vite qua­li­fiée de ré­ac­tion­naire. Dans une pré­face vive et amu­sée, sous forme de dia­logue, ils font le constat comme n’im­porte quel usa­ger des li­brai­ries que la pro­duc­tion li­vresque ac­tuelle est at­teinte d’une obé­si­té mor­bide. Trou­ver un ro­man mince comme une jeune fille de bonne fa­mille de­vient pro­blé­ma­tique. Les Amé­ri­cains, qui mangent mal, et les Scan­di­naves, qui s’en­nuient, sont comme par ha­sard de­ve­nus des spé­cia­listes de ces ro­mans élé­phan­tesques qui ne sont pas pour rien dans votre ex­cé­dent de ba­gages si vous les em­por­tez en avion. L’im­pé­ria­lisme du pa­vé ne s’est ja­mais aus­si bien por­té, même chez les jeunes qui, en­core une idée re­çue, ne li­raient plus : « On di­rait que tous les livres ou presque dé­passent les 500 pages au­jourd’hui. Les ados avalent des sé­ries de trois ou quatre tomes de 800 pages cha­cun. » Pour nos deux com­pères, il était donc temps de ré­agir. D’au­tant plus que cette sur­charge pon­dé­rale du ro­man est aus­si l’une des ex­cuses les plus fré­quem­ment em­ployées par cette es­pèce de gens qui disent avec un air faus­se­ment ca­tas­tro­phé : « Je n’ai plus le temps de lire. » Ils ir­ritent avec rai­son Mon­tal et Na­pias, d’au­tant plus que ce sont les mêmes qui sont ca­pables de →

Avec drô­le­rie et éru­di­tion, Jean-pierre Mon­tal et JeanCh­ris­tophe Na­pias ont éla­bo­ré un La­garde et Mi­chard de grands textes brillant par leur briè­ve­té. À l'époque des ro­mans obèses, il fait bon (re)lire les courtes pé­pites de Mel­ville, Kaf­ka ou Na­bo­kov.

vous ra­con­ter par le me­nu (et de vous spoi­ler) les quatre sai­sons de la sé­rie Net­flix à la mode. En pro­po­sant ces « courts chefs-d’oeuvre », ils coupent l’herbe sous le pied de la mau­vaise foi. Le sous-titre de leur ma­nuel est en ef­fet « À lire en une heure, une soi­rée, une jour­née, le temps d’un voyage en train ». Ils dé­fi­nissent d’ailleurs clai­re­ment les règles du jeu : 150 pages maxi­mum, des textes de fic­tion dis­po­nibles en poche et en vo­lume in­dé­pen­dant. Il n’y au­ra donc pas d’ex­cuse : tout est à por­tée de la main, et pour pas cher. On com­pren­dra à la ri­gueur qu’on n’ait pas en­vie d’en­ta­mer L’édu­ca­tion sen­ti­men­tale à bord d’un Pa­ris-li­moges et que l’on pré­fère jouer à Can­dy Crush sur son por­table, mais pour­quoi ne pas es­sayer de (re)faire connais­sance avec Flau­bert par Un coeur simple (94 pages en Livre de poche), l’his­toire d’une ser­vante, pré­sen­tée ain­si dans les 100 courts chefs-d’oeuvre : « Mal­gré toutes les théo­ries, tous les col­loques, son mys­tère reste in­en­ta­mé : oui, Fé­li­ci­té l’ef­fa­cée en re­montre à Don Qui­chotte, aux Trois Mous­que­taires et à Ju­lien So­rel réunis. Com­ment l’ex­pli­quer : avec un seul nom, Flau­bert. Pour faire au­tant avec si peu, il faut sim­ple­ment être le plus grand. » C’est un des pre­miers in­té­rêts de l’en­tre­prise de Na­pias et Mon­tal que de mon­trer la faus­se­té d’une équa­tion sur la­quelle pros­pèrent nombre de fai­seurs : un gros livre se­rait for­cé­ment la preuve que l’au­teur est un grand écri­vain, un peu comme ces élèves en cours de fran­çais qui noir­cissent des co­pies et des co­pies pour leur ré­dac­tion, per­sua­dés que le pro­fes­seur note au poids et que ce­lui qui fait court fait au mieux preuve d’ai­sance, au pire de fa­ci­li­té, et de­meure tou­jours d’une vir­tuo­si­té sus­pecte, même s’il vous touche au coeur tan­dis que d’autres dé­laient et s’égarent. D’ailleurs plus per­sonne ne consi­dère Un coeur simple comme un texte mi­neur de Flau­bert, ca­pable d’oeu­vrer aus­si bien dans le po­ly­pho­nique que dans le so­lo. Le court est chez lui un choix, voire une né­ces­si­té es­thé­tique. On pour­rait dire la même chose de Mel­ville. On peut s’ins­tal­ler avec une au­then­tique vo­lup­té dans Mo­by Dick et jouir sur des cen­taines de pages de ces noces uniques entre ro­man d’aven­tures et mé­di­ta­tion mé­ta­phy­sique, mais on peut aus­si avoir été in­fi­ni­ment plus mar­qué par le tout aus­si cé­lèbre Bart­le­by le scribe, sé­lec­tion­né par Mon­tal et Na­pias, eux aus­si fas­ci­nés par le « I would pre­fer not to » (« Je pré­fé­re­rais ne pas »), cette pro­fes­sion de foi ra­di­cale de désen­ga­ge­ment dé­fi­ni­tif du per­son­nage : « Il y a aus­si cet étrange mé­lange d’hu­mour, d’ab­surde et de déses­poir qui n’est pas sans évo­quer un cer­tain Franz Kaf­ka, qui pu­blie­ra sa Métamorpho­se une soixan­taine d’an­nées plus tard. » On trou­ve­ra d’ailleurs dans le Mon­tal et Na­pias cette Métamorpho­se qui fait contre­point au Pro­cès, comme on trou­ve­ra La Mort d’ivan Ilitch, de Tol­stoï, moins in­ti­mi­dante mais tout aus­si mar­quante que Guerre et Paix, ou en­core L’en­chan­teur, de Na­bo­kov, une nou­velle de 1939 re­trou­vée seule­ment en 1986, mer­veilleuse de sen­sua­li­té et de per­ver­si­té, qui met dé­jà en place le dis­po­si­tif nar­ra­tif et les thèmes de Lo­li­ta. Avec in­tel­li­gence, Na­pias et Mon­tal ba­laient tous les siècles et tous les genres : on trou­ve­ra du fan­tas­tique avec Hoff­man et son Homme au sable, L’étrange Cas du Dr Je­kyll et de Mr Hyde, de Ste­ven­son, L’in­ven­tion de Mo­rel, de Bioy Ca­sares, le com­plice de Borges ou même Un an, de Jean Eche­noz. On trou­ve­ra aus­si de l’éro­tisme avec His­toire de l’oeil, de Ba­taille, Ma­de­moi­selle Else, de Sch­nitz­ler, Les Belles En­dor­mies, de Ka­wa­ba­ta, ou le trop mé­con­nu Lourdes, lentes, d’an­dré Har­del­let. À ce pro­pos, c’est avec la même in­tel­li­gence que Na­pias et Mon­tal jouent sur les oeuvres consa­crées et celles que nous au­rions tout in­té­rêt à dé­cou­vrir. Nous sou­ve­nir par exemple, que Boule de suif, de Mau­pas­sant, qui marque le triomphe du na­tu­ra­lisme, est contem­po­rain du mer­veilleux Livre de Mo­nelle, de Mar­cel Sch­wob, qui concentre dans des pages proches du poème en prose toute la beau­té à la fois in­no­cente et vé­né­neuse du sym­bo­lisme à tra­vers le des­tin d’une pe­tite pros­ti­tuée qui ins­pi­re­ra à Bre­ton Nad­ja, un des textes fon­da­teurs du sur­réa­lisme. Bien sûr, ces choix, ces jeux de cor­res­pon­dance sont sub­jec­tifs, mais d’une sub­jec­ti­vi­té as­su­mée. Elle a au moins le mé­rite de faire dé­cou­vrir des in­con­nus com­plets qui mé­ritent le dé­tour : qui a lu L’homme sans pos­té­ri­té, d’adal­bert Stif­ter (1845), Les Di­manches de Jean Dé­zert, de Jean de la Ville de Mir­mont (1914), ou Charles dé­goû­té des beef­steaks, de Pierre Gi­rard (1945), pour­tant pré­sen­té ici comme une his­toire d’amour « toute de grâce et de lé­gè­re­té, d’iro­nie et de poé­sie »? D’ailleurs, cette sub­jec­ti­vi­té in­vite ex­pli­ci­te­ment le lec­teur à faire ses propres choix. Dix des 100 livres pro­po­sés ici l’ont été par des amis des au­teurs ou des gens ren­con­trés au ha­sard dans les li­brai­ries ou dans les ca­fés, et ac­cep­tés après vé­ri­fi­ca­tion par Mon­tal et Na­pias. Ce se­ra donc à votre tour, une fois ce livre lu, de par­ache­ver votre propre bi­blio­thèque de « courts chefs-d’oeuvre » que vous pour­rez, en plus, em­por­ter par­tout avec vous : vous ver­rez, le gé­nie n’est pas tou­jours en­com­brant. •

On trou­ve­ra cette Métamorpho­se de Kaf­ka qui fait contre­point au Pro­cès ain­si que La Mort d'ivan Ilitch, de Tol­stoï, moins in­ti­mi­dante mais tout aus­si mar­quante que Guerre et Paix.

Jean-pierre Mon­tal.

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