La vio­lence po­li­cière est lé­gi­time

Face aux dé­bor­de­ments de cer­tains « gi­lets jaunes » et à la vio­lence crois­sante des cas­seurs, les forces de l'ordre exercent le mo­no­pole de la vio­lence phy­sique lé­gi­time en pro­té­geant ci­vils et com­merces. Sous le feu des cri­tiques et la sur­veillance des c

Causeur - - Sommaire N° 64 – Janvier 2019 - Ha­drien De­suin

Ma­cron dé­chaîne la ré­pres­sion » : ce titre, don­né à une vi­déo du Me­dia TV, ré­sume la jour­née du sa­me­di 8 dé­cembre sur les Champs-ély­sées. Le jour­na­liste qui com­mente les images re­grette dès les pre­mières mi­nutes que les masques et lu­nettes de plon­gée soient sai­sis à l’oc­ca­sion de fouilles de sac et de pré­fil­trages. Comme on pou­vait s’y at­tendre, le re­por­ter re­vient lon­gue­ment sur les « vio­lences po­li­cières » et fait l’im­passe sur les cas­seurs qui sac­cagent les ave­nues de Pa­ris le soir même. À chaque mou­ve­ment so­cial, sur­tout s’il est violent, les forces de l’ordre sont ac­cu­sées, au choix, de bru­ta­li­té gra­tuite, d’in­com­pé­tence ou de mani­pu­lation. Quand on ne parle pas tout sim­ple­ment d’état po­li­cier et de dic­ta­ture ca­pi­ta­liste. Tel té­moin a re­con­nu des po­li­ciers en ci­vil, cas­qués, ar­més et sans bras­sard (on n’in­filtre pas des cas­seurs avec un bras­sard ap­pa­rent...). Tel autre a vu une vi­trine se bri­ser sans que la po­lice n’in­ter­vienne. L’arc de Triomphe a été sac­ca­gé, mais ce n’est pas le fruit du ha­sard : « S’il y a des in­ci­dents, la res­pon­sa­bi­li­té en in­combe d’abord au gou­ver­ne­ment qui ne bouge pas... », ex­plique Jean-fran­çois Bar­na­ba, fi­gure des « gi­lets jaunes » et fonc­tion­naire sans ac­ti­vi­té de­puis des an­nées.

Ces com­men­taires que l’on re­trouve ad nau­seam sur les ré­seaux so­ciaux, les forces de l’ordre y sont ha­bi­tuées et n’y font presque plus at­ten­tion. Elles font leur tra­vail : l’exer­cice du « mo­no­pole de la vio­lence lé­gi­time », pour re­prendre l’ex­pres­sion for­gée par Max We­ber. La cri­tique est fa­cile tan­dis que le com­man­de­ment est un art dif­fi­cile. Le ci­vil, qui n’a pas tou­jours fait son ser­vice mi­li­taire, ne réa­lise pas com­bien il est com­pli­qué de faire ma­noeu­vrer des troupes, com­bien il est lent de co­or­don­ner des ap­puis-feu et du sou­tien lo­gis­tique avec des jeunes re­crues, du stress et de la fa­tigue ac­cu­mu­lés. Il faut en­suite sup­por­ter l’ex­ploi­ta­tion mé­dia­tique d’un dé­ra­page iso­lé, le plus sou­vent des « ba­queux » (bri­gades an­ti­cri­mi­na­li­té ou BAC), plus ha­bi­tués aux in­ter­pel­la­tions vi­gou­reuses dans les quar­tiers dif­fi­ciles qu’à la ges­tion d’une grande ma­ni­fes­ta­tion po­li­tique.

Autre lieu com­mun en­ten­du ici et là : le po­li­cier ou gen­darme n’est pas res­pon­sable de la ré­pres­sion, car il obéi­rait à des ordres in­cen­diaires ou à des stra­té­gies po­li­ti­ciennes à trois bandes. En réa­li­té, les uni­tés dis­posent dans l’ac­tion d’une au­to­no­mie cer­taine : plus c’est com­pli­qué sur le ter­rain et plus les salles de com­man­de­ment ont du mal à di­ri­ger les uni­tés qu’elles ne connaissen­t pas tou­jours. Dans l’ur­gence, le ré­seau ra­dio et té­lé­pho­nique est sa­tu­ré. Mal­gré les ca­mé­ras, les au­to­ri­tés n’ont d’autre choix que de faire confiance aux com­man­dants de la troupe pour as­su­rer le ré­ta­blis­se­ment de l’ordre du mieux qu’ils peuvent. L’acte IV a été mieux gé­ré que l’acte III parce que les forces de l’ordre avaient plus de li­ber­té d’ac­tion. L’at­ten­tion des au­to­ri­tés a pu se concen­trer sur le trai­te­ment mé­dia­tique de l’évé­ne­ment plu­tôt que sur telle ou telle ma­noeuvre dans une rue ad­ja­cente. Le ra­tio jour­na­liste/émeu­tier étant par­fois égal ou su­pé­rieur à un, il faut sa­voir com­mu­ni­quer ra­pi­de­ment.

Certes, les pe­tits com­mer­çants ont le sen­ti­ment d’être aban­don­nés, car l’at­ten­tion des forces de l’ordre est fo­ca­li­sée sur les vio­lences aux per­sonnes. Mais on ne pour­ra ja­mais pla­cer un ef­fec­tif de­vant chaque de­van­ture. Ce­la n’ex­clut pas les re­mises en ques­tion. Les mi­li­taires de la gen­dar­me­rie agissent à vi­sage dé­cou­vert et ont l’ha­bi­tude de ré­di­ger des rap­ports qui sont au­tant de jus­ti­fi­ca­tions ou de « re­tours d’ex­pé­rience » (re­tex) sur la fa­çon de faire de la foule et les nou­velles tac­tiques pour s’y adap­ter. En plus des blin­dés, des ca­nons à eau et des dis­po­si­tifs de « re­te­nue du pu­blic » (grands murs dé­pliables en plexi­glas), les ex­pé­ri­men­ta­tions se sont mul­ti­pliées : dé­ploie­ments de drones, d’hé­li­co­ptères, de chiens, de mo­tos, de che­vaux. Équi­pés de pro­tec­tions, ces der­niers pour­raient être en­core plus ef­fi­caces contre des cas­seurs si le ca­va­lier avait des moyens de coer­ci­tion adap­tés. Pour le mo­ment, sa mis­sion prin­ci­pale est de dis­sua­der et ren­sei­gner.

La mis­sion est d’au­tant plus dif­fi­cile que l’op­po­sant en co­lère est dis­pa­rate et désor­ga­ni­sé. Le « gi­let jaune » le plus pa­ci­fiste, qui n’a pas conscience de par­ti­ci­per à un at­trou­pe­ment pu­ni par la loi, est en­traî­né ou mê­lé à des mi­li­tants ra­di­caux qui s’at­taquent au pou­voir pu­blic, voire au mo­bi­lier ur­bain et aux com­merces. En­fin, pro­fi­tant du désordre, se trouvent les pillards, le plus sou­vent des pe­tits dé­lin­quants de ban­lieue. Ils viennent cas­ser et vo­ler en fin de ma­nif, par simple plai­sir de dé­truire ou de s’en­ri­chir. La ra­caille sa­lit la lé­gi­time co­lère d’une ma­ni­fes­ta­tion pa­ci­fique. Mais per­sonne ne leur a de­man­dé de ve­nir, ni les or­ga­ni­sa­teurs ni les au­to­ri­tés.

Face à ce­la, les forces de l’ordre doivent faire res­pec­ter la loi, y com­pris celle qui en­cadre leur ac­tion dans le Code de la sé­cu­ri­té in­té­rieure (CSI). En France, la tech­nique la plus ré­pan­due est la dif­fu­sion de gaz la­cry­mo­gène (gre­nade à main ou pro­pul­sé en tir courbe à 50, 100 ou 200 mètres). Un pro­duit qui, lors­qu’il est concen­tré, in­ter­dit à la foule in­dis­cri­mi­née toute ac­tion autre que celle de sor­tir du nuage le plus vite pos­sible. Mais l’émeu­tier s’adapte. Il est de plus en plus équi­pé pour y ré­sis­ter. Il a par­fois une ra­quette de ten­nis pour ren­voyer les pe­tits plots de la­cry­mo­gène CM6 vers le ti­reur de lance-gre­nade « Cou­gar ». Ef­fets per­ni­cieux dans les es­paces confi­nés et ur­bains : le nuage de fu­mi­gène peut em­pê­cher les po­li­ciers et gen­darmes de consta­ter une dégradatio­n, un caillas­sage ou une voi­ture mise à feu. Mais c’est un pro­duit qui reste in­con­tour­nable pour dis­per­ser une ma­ni­fes­ta­tion qui dé­gé­nère en in­sur­rec­tion.

Pour dé­ga­ger un ad­ver­saire par­ti­cu­liè­re­ment co­riace, il existe par ailleurs deux types d’armes pri­vi­lé­giés : le lan­ceur de balle de dé­fense (LBD, par­fois ap­pe­lé « Flash-ball ») et la gre­nade as­sour­dis­sante de type F4, pro­gres­si­ve­ment rem­pla­cée par la GM2L. Non lé­tales, ces armes sont très dan­ge­reuses si l’émeu­tier est tou­ché à la tête ou ra­masse la gre­nade. Dans la pré­ci­pi­ta­tion et la confu­sion du mou­ve­ment de foule, ti­rer juste n’est pas si simple. Il faut donc les ma­ni­pu­ler avec pré­cau­tion.

La ten­dance est au­jourd’hui à la ju­di­cia­ri­sa­tion du main­tien de l’ordre. On de­mande de plus en plus aux troupes de fil­mer et do­cu­men­ter les exac­tions et sur­tout d’in­ter­pel­ler. La ba­taille des images a été cru­ciale à Notre-dame-des-landes. Mais une in­ter­pel­la­tion avec re­mise à OPJ (of­fi­cier de po­lice ju­di­ciaire), sui­vie d’une garde à vue est par­ti­cu­liè­re­ment consom­ma­trice de temps et de moyens. Quant à la ré­ponse pé­nale, elle est fi­na­le­ment as­sez peu dis­sua­sive.

Quoi qu’il en soit, la plus pe­tite des ba­vures est re­dou­tée pour une rai­son très simple : ceux qui re­prochent aux forces de l’ordre de ma­ni­pu­ler les cas­seurs contre le peuple ne sup­portent pas non plus qu’on les mette à ge­noux. •

Pa­ris, 8 dé­cembre 2018.

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