Pa­trice Gue­nif­fey, 1789-2019, une his­toire de res­sen­ti­ment

Causeur - - Sommaire N° 64 – Janvier 2019 - Pro­pos re­cueillis par Éli­sa­beth Lé­vy et Gil Mi­hae­ly

Pour l'his­to­rien spé­cia­liste de la Ré­vo­lu­tion Pa­trice Gue­nif­fey, il existe un pacte éga­li­taire mul­ti­sé­cu­laire entre le peuple fran­çais et ses di­ri­geants. En y re­non­çant, nos gou­ver­nants ont ag­gra­vé le res­sen­ti­ment po­pu­laire et se sont éman­ci­pés de la France. Causeur : Les his­to­riens ne cessent d'égre­ner les dif­fé­rences entre l'agi­ta­tion ré­vo­lu­tion­naire de 1789 et la mo­bi­li­sa­tion des « gi­lets jaunes ». D'ac­cord, ce n'est pas du tout la même chose. Mais en termes d'ima­gi­naire col­lec­tif, il y a une forte ré­so­nance. Et on ne peut pas ne pas rap­pro­cher le res­sen­ti­ment af­fi­ché contre les riches de l'es­prit sans­cu­lottes. Fi­na­le­ment, ne se­rions-nous pas un peu en 1789 ?

Pa­trice Gue­nif­fey. Je ne le pense pas, même si quelques res­sem­blances sautent aux yeux. Comme en 1789, la crise naît d’un pro­blème fis­cal, mais sur fond de ma­laise gé­né­ral, rai­son pour la­quelle un grand nombre de re­ven­di­ca­tions, de plus en plus éloi­gnées des ques­tions ini­tia­le­ment po­sées, se sont ex­pri­mées. En 1789, la cause pro­fonde de la crise du sys­tème po­li­tique était son in­ca­pa­ci­té à trou­ver des so­lu­tions au pro­blème de la ban­que­route fi­nan­cière de l’état. Pour qu’une si­tua­tion de­vienne ré­vo­lu­tion­naire, il faut la conjonc­tion de plu­sieurs fac­teurs : une cause im­mé­diate (la crise éco­no­mique et fi­nan­cière in­so­luble), des ré­formes qu’on ne par­vient pas à me­ner et des ins­ti­tu­tions qui ne fonc­tionnent plus, le com­po­sant es­sen­tiel étant une crise de la lé­gi­ti­mi­té po­li­tique.

Par­don, mais tous les in­gré­dients que vous ci­tez sont là, à ce­ci près que la crise fi­nan­cière n'est peut-être pas in­so­luble.

En réa­li­té, du point de vue de la lé­gi­ti­mi­té, notre si­tua­tion est sans doute plus grave. En 1789, le pou­voir royal n’était pas consi­dé­ré comme illé­gi­time, si bien que tout le monde at­ten­dait en­core la so­lu­tion du roi. D’où le re­cours aux États gé­né­raux. Au­jourd’hui, la crise est plus pro­fonde. La grande dif­fé­rence, c’est qu’on ne voit guère d’al­ter­na­tives au sys­tème qui est dé­non­cé. À la veille de la Ré­vo­lu­tion, il exis­tait un dis­cours al­ter­na­tif ar­ti­cu­lé et même plu­sieurs pro­jets cir­cu­laient.

Était-il ques­tion de ré­pu­blique ?

Non. Au dé­but, cette op­tion est ex­trê­me­ment mi­no­ri­taire. Ro­bes­pierre reste roya­liste trois ans après 1789 ! Il existe de tout pe­tits groupes, comme ce­lui de Con­dor­cet, qui ne sont pas du tout is­sus du peuple, et dé­fendent l’avè­ne­ment d’une ré­pu­blique. D’autres, au sein du club des Cor­de­liers, se­ront les fers de lance de la cri­tique de la re­pré­sen­ta­tion. Mais en 1789, tout ce­la est très mi­no­ri­taire.

En somme, il y a au­jourd'hui une sorte d'as­pi­ra­tion ré­vo­lu­tion­naire, mais au­cun pro­jet ré­vo­lu­tion­naire dis­po­nible ?

Pour qu’il y ait un pro­jet ré­vo­lu­tion­naire, il faut croire à l’ave­nir, à la pos­si­bi­li­té de chan­ger les choses. Le mou­ve­ment des « gi­lets jaunes » illustre au contraire la croyance très ré­pan­due et pro­fon­dé­ment an­crée, ag­gra­vée par le ca­tas­tro­phisme éco­lo­giste, dans l’ab­sence d’ave­nir, dans le fait que de­main, s’il y a un de­main, se­ra pire qu’au­jourd’hui. C’est un mou­ve­ment sans pers­pec­tives, si­non le « Vivre dé­cem­ment de notre tra­vail », qui ren­voie à un pas­sé proche mais en­glou­ti. On prête au­jourd’hui aux « gi­lets jaunes » des re­ven­di­ca­tions po­li­tiques, mais elles ont été gref­fées sur le mou­ve­ment, de l’ex­té­rieur.

Une autre dif­fé­rence, peut-être la plus im­por­tante, est qu'à la fin du XVIIIE siècle, il n'y a ni mé­dias de masse, ni in­ter­net, ni ré­seaux so­ciaux…

En ef­fet, la cir­cu­la­tion de l’in­for­ma­tion n’était pas ins­tan­ta­née et glo­bale comme au­jourd’hui. Et con­trai­re­ment à nos pré­si­dents, le roi ne s’adres­sait pas à ses su­jets. La né­ces­si­té de la com­mu­ni­ca­tion n’exis­tait pas. Ce­la se fai­sait par écrit, les gens avaient connais­sance des dis­cours par les jour­naux avec des jours, par­fois des se­maines de re­tard. Au­jourd’hui, Em­ma­nuel Ma­cron doit, en même temps, ap­pa­raître dans une po­si­tion ju­pi­té­rienne et des­cendre au ni­veau de ses ad­mi­nis­trés, des gens qu’au fond de lui-même il consi­dère comme des en­fants in­sup­por­tables et igno­rants. Et ce­la, il ne s’y at­ten­dait pas. Il croyait pré­si­der la Ve Ré­pu­blique, alors que nous en sommes sor­tis de­puis un mo­ment dé­jà.

Ce n'est pas com­plè­te­ment faux que nous sommes un peu pué­rils quand nous pleur­ni­chons ou que nous fai­sons les vexés parce que le pré­sident nous parle mal. Ou en­core, que nous de­man­dons qu'il nous aime.

Il y a du vrai. C’est ce que pen­sait le ré­pu­bli­cain Mi­che­let lors­qu’il voyait les Fran­çais pas­ser de Louis XVI à Ro­bes­pierre et de ce­lui-ci aux deux Na­po­léon. Se­lon lui, c’était là le signe d’une im­ma­tu­ri­té po­li­tique qu’on ne re­trou­vait pas en An­gle­terre, le point de com­pa­rai­son obli­gé à l’époque. Pour­tant, la France est alors une dé­mo­cra­tie, pas l’an­gle­terre, quoi­qu’elle ait réus­si à le faire croire. Mais il est vrai que les Fran­çais sont tou­jours en at­tente d’un →

sau­veur ou d’un homme pro­vi­den­tiel qui les ti­re­ra de l’or­nière. Le li­bé­ra­lisme n’a pas plon­gé de ra­cines dans le sol fran­çais, l’état ad­mi­nis­tra­teur, as­su­ran­tiel, ins­ti­tu­teur, pro­tec­teur, oui.

Un autre fil rouge de notre his­toire est la force du res­sen­ti­ment so­cial. On voit ces jours-ci se ma­ni­fes­ter une haine des riches, qui va au-de­là de la cri­tique so­ciale et po­li­tique. Est-ce spé­ci­fi­que­ment fran­çais ?

C’est en tout cas ce qui nous fait pen­ser à la Ré­vo­lu­tion. Ce res­sen­ti­ment a d’abord été di­ri­gé contre les nobles et les pri­vi­lèges de nais­sance, puis à par­tir de 1793, s’y mêlent res­sen­ti­ment so­cial et mé­fiance en­vers toutes les au­to­ri­tés po­li­tiques. Pre­nons l’exemple de Pa­ris après le 14 juillet 1789. Dès que la mu­ni­ci­pa­li­té tra­di­tion­nelle – consti­tuée de mar­chands – laisse la place à de nou­veaux re­pré­sen­tants, un mou­ve­ment ré­clame la dé­mo­cra­tie di­recte, conteste les re­pré­sen­tants, et monte jus­qu’à l’as­sem­blée en ré­cla­mant le man­dat im­pé­ra­tif. C’est un phé­no­mène ré­cur­rent qui tient à l’éga­li­ta­risme pro­fond de la so­cié­té fran­çaise. On le re­trou­ve­ra en 1848 et lors de la Com­mune tant notre pays re­jette toute in­éga­li­té, même quand elle sanc­tionne le mé­rite. Nous sommes pour la mé­ri­to­cra­tie, du moins tant que notre voi­sin n’en de­vient pas le bé­né­fi­ciaire.

Todd ap­pelle cet af­fect la « pas­sion fran­çaise pour l’éga­li­té » et il y voit un élé­ment très po­si­tif, qui dis­tingue la France de so­cié­tés plus hié­rar­chi­sées. Pour­quoi y voyez-vous un dan­ger ?

L’éga­li­ta­risme est un obs­tacle, y com­pris à la mé­ri­to­cra­tie. Si l’éga­li­té des chances est conçue comme l’éga­li­té des ré­sul­tats, il n’y a plus de mé­ri­to­cra­tie puis­qu’il n’y a plus de ré­com­pense des ef­forts. De plus, il est im­pos­sible d’ima­gi­ner une so­lu­tion po­li­tique qui sa­tis­fasse une de­mande aus­si ra­di­cale d’éga­li­té. On vient de le voir, les conces­sions faites par Ma­cron avec la gé­né­ro­si­té de ce­lui qui n’a pas les moyens de les payer ne sa­tis­font per­sonne.

D'ac­cord, l'éga­li­té ra­di­cale n'est ni sou­hai­table ni pos­sible. Il n'en est pas moins vrai que, de­puis quelques dé­cen­nies, les in­éga­li­tés se sont creu­sées d'une fa­çon in­sou­te­nable – et qui n'a pas grand-chose à voir avec la mé­ri­to­cra­tie.

De­puis vingt ou trente ans, les in­éga­li­tés croissent en ef­fet de ma­nière conti­nue. La chute du com­mu­nisme a per­mis au ca­pi­ta­lisme de s’ébattre en toute li­ber­té et de je­ter aux or­ties une ver­tu d’em­prunt, qui te­nait seule­ment à la peur de la ré­vo­lu­tion. La pro­fonde crise so­ciale dont té­moigne le mou­ve­ment des « gi­lets jaunes » n’est pas seule­ment fran­çaise, elle touche tous les pays qu’on di­sait ja­dis « in­dus­tria­li­sés ». Dans notre cas par­ti­cu­lier, l’éga­li­ta­risme est d’au­tant plus fort qu’il a une très longue his­toire, de­puis le pacte conclu au Moyen Âge entre la cou­ronne et les com­munes, contre les féo­daux.

Quand ce contrat so­cial éga­li­taire a-t-il été scel­lé ?

Il date du mo­ment où la mo­nar­chie s’af­firme – xiiexiiie siècles –, lorsque la féo­da­li­té com­mence à re­cu­ler. Toute l’his­toire de la mo­nar­chie a été mar­quée par de nom­breuses ré­voltes contre un pou­voir éta­tique sou­vent faible. La Ré­vo­lu­tion a don­né un nou­vel élan à ce sen­ti­ment en pro­cla­mant que « Les hommes naissent et de­meurent libres et égaux ». On a vite ou­blié la suite de la ph­rase : « en droits », de­vant la loi. Dès lors, la dé­mo­cra­tie nour­rit une quête d’éga­li­té qui ne peut être sa­tis­faite. C’est pour­quoi nos élites dé­plorent sou­vent que les Fran­çais ne soient pas an­glais : outre-manche, comme on ignore ce que pour­raient bien être les pré­ten­dus « droits » du pré­ten­du « homme », on n’a pas ce pro­blème. On re­grette en ef­fet par­fois de ne pas être an­glais, il s’agit d’une doc­trine tel­le­ment ab­surde.

Mais au­jourd'hui, on a le sen­ti­ment que le mo­narque pac­tise avec la no­blesse plu­tôt qu'avec le peuple ?

C’est toute la dif­fé­rence avec 1789. Outre le désen­chan­te­ment vis-à-vis de l’ave­nir, il s’agit d’une ré­volte contre la col­lu­sion des élites. Les mé­dias ont soi­gneu­se­ment oc­cul­té le thème cen­tral de la contes­ta­tion : l’idéo­lo­gie eu­ro­péenne qui ap­pau­vrit les peuples et dé­truit les em­plois au nom d’une en­ti­té – l’eu­rope – qui n’a ja­mais exis­té, n’existe pas et ne peut exis­ter : l’eu­rope, les « Eu­ro­péens », sont des fic­tions.

Pour­quoi le triomphe de la bour­geoi­sie, aux XIXE et XXE siècles, n'a-t-il pas fait dis­pa­raître ce re­fus de toute in­éga­li­té, même jus­ti­fiée par le mé­rite ?

La bour­geoi­sie est ré­vo­lu­tion­naire par na­ture, puis­qu’elle n’a pas de po­si­tion ins­crite à la nais­sance. C’est la classe de la trans­for­ma­tion per­ma­nente de la so­cié­té. Elle tend à ren­ver­ser toutes les bar­rières qui contra­rient ce qu’on ap­pe­lait au xviiie siècle le « com­merce » et qu’on ap­pelle au­jourd’hui la « glo­ba­li­sa­tion ». La bour­geoi­sie a tou­jours été plus ré­vo­lu­tion­naire que le pro­lé­ta­riat, par na­ture pro­fon­dé­ment conser­va­teur. Elle lutte pour trans­for­mer le monde, mais pas pour y in­tro­duire plus d’éga­li­té. Elle nour­rit ain­si une pro­messe sans ja­mais la sa­tis­faire, ou le moins pos­sible.

Mais il y avait au moins un sen­ti­ment de res­pon­sa­bi­li­té de cette classe à l'égard du reste de la so­cié­té…

Ce sen­ti­ment s’ar­ti­cu­lait à un mo­dèle d’éco­no­mie pa­ter­na­liste dont Mi­che­lin a été le pro­to­type : tout était Mi­che­lin, le gym­nase, la pis­cine, les as­so­cia­tions pour les vieux ou pour les jeunes. Et chez Mi­che­lin, on ne vi­rait pas quel­qu’un parce qu’il était han­di­ca­pé ou parce qu’il avait été ma­lade, on le gar­dait. C’est le monde du dé­but du xxe siècle que dé­crit An­dré

Thi­rion avec beau­coup de nos­tal­gie dans ses sou­ve­nirs, Ré­vo­lu­tion­naires sans ré­vo­lu­tion : le pa­tron était certes le bour­geois, mais aus­si le bien­fai­teur, l’as­su­ran­ce­ma­la­die. Cette bour­geoi­sie-là a dis­pa­ru avec le monde dans le­quel elle s’était épa­nouie.

Si on vous com­prend bien, la crise est plus grave qu'en 1789, parce qu'il n'y a pas d'ailleurs, de monde meilleur, en vue ?

Je ne sais pas si la si­tua­tion ac­tuelle est plus grave, mais sa gra­vi­té par­ti­cu­lière tient à ce que le sys­tème po­li­tique et tout ce qui per­met­tait d’en­ca­drer les luttes so­ciales dans les an­nées pré­cé­dentes a dis­pa­ru. Si, en 1968, il n’y avait pas eu le PCF, ça au­rait pu mal tour­ner ! Au­jourd’hui, la si­tua­tion est dé­li­cate, car il n’y a pas de re­ven­di­ca­tions claires ni d’or­ga­ni­sa­tion. Les par­tis, les syn­di­cats, le Par­le­ment sont in­au­dibles et comme té­ta­ni­sés. Les « gi­lets jaunes » ne re­con­naissent per­sonne comme leur in­ter­prète au­to­ri­sé, pas même is­su de leurs rangs.

Peut-on ima­gi­ner des gens pro­me­ner des têtes de ban­quiers au bout d'une pique ?

Des ban­quiers, je ne crois pas, mais d’un ban­quier, peut-être, et il faut le dé­plo­rer, car c’est bien la tête de Ma­cron que vou­laient les « gi­lets jaunes » qui, ne sa­chant trop où al­ler, n’avaient que l’élysée en ligne de mire. C’est la ran­çon de la dé­com­po­si­tion de notre ré­gime pré­si­den­tiel-par­le­men­taire. Tout ce qui fai­sait écran entre les ci­toyens et le chef de l’état a dis­pa­ru, s’est ef­fon­dré. C’est dé­sor­mais un face-à-face, qui tend à la per­son­na­li­sa­tion et à la ra­di­ca­li­sa­tion de l’af­fron­te­ment et qui té­moigne de la ré­sur­gence de sen­ti­ments ou de pas­sions – la haine – que l’on n’avait pas vues se ma­ni­fes­ter de­puis long­temps. Fran­çois Hol­lande était mé­pri­sé, pas haï.

Les « gi­lets jaunes » té­moignent du fait que le cli­vage Pa­ris/pro­vince se joue au­jourd'hui à fronts ren­ver­sés. La Ré­vo­lu­tion fran­çaise a été es­sen­tiel­le­ment pa­ri­sienne. Au­jourd'hui, ce sont les pro­vinces qui se sou­lèvent et Pa­ris qui in­carne l'ordre éta­bli.

À l’époque, la France, c’est Pa­ris. Le reste ne compte pas vrai­ment, ou si peu. Ce qui se passe à Mar­seille ou Bor­deaux n’a pas d’in­fluence sur la vie po­li­tique du royaume. Et cette si­tua­tion a pré­va­lu jus­qu’à hier. Mai 68, c’est en­core Pa­ris, pas Nantes ou Lyon, même

si autre chose avait dé­jà chan­gé : la qua­si-dis­pa­ri­tion de la pay­san­ne­rie de­puis les an­nées 1950. Le mou­ve­ment ac­tuel té­moigne des mu­ta­tions de la so­cié­té fran­çaise, et d’abord de l’ex­tra­or­di­naire trans­for­ma­tion de Pa­ris, hier ville po­pu­laire et dan­ge­reuse (voir Louis Che­val­lier), au­jourd’hui ville de bo­bos-mol­lusques. La ré­volte des « gi­lets jaunes » n’est pas celle des ban­lieues où vivent les im­mi­grés, ce n’est pas une jac­que­rie pay­sanne, c’est celle de ci­ta­dins chas­sés des centres-villes ou vi­vant dans de pe­tites villes dé­ser­tées par l’état dont je viens de rap­pe­ler l’im­por­tance dans l’his­toire fran­çaise.

Autre mo­tif de co­lère, les « gi­lets jaunes » sentent confu­sé­ment que les États ont per­du la main face aux gros contri­buables… tout comme en 1789 !

De­puis la chute du mur de Ber­lin, les États ont glo­ba­le­ment per­du la main sur l’éco­no­mie. 1789 avait com­men­cé par une le­vée de bou­cliers des pri­vi­lé­giés (la no­blesse), qui ne vou­laient pas payer l’im­pôt. Les contri­buables, c’est-à-dire le tiers état, ne vou­laient pas que leurs im­pôts aug­mentent. Au­jourd’hui, le pro­blème est in­verse : ce ne sont pas les bé­né­fi­ciaires de la sup­pres­sion de L’ISF qui vont se ré­vol­ter. Mais au-de­là de la ques­tion fis­cale s’ex­prime un ma­laise plus pro­fond, une forme d’in­sé­cu­ri­té cultu­relle au sens large.

Le fond de l'af­faire ne tient-il pas au fait qu'une par­tie des Fran­çais ne se sentent plus re­pré­sen­tés po­li­ti­que­ment ?

Ils ne le sont plus. Les deux par­tis au­jourd’hui ma­jo­ri­taires n’ont pas vo­ca­tion à gou­ver­ner – et ne le sou­haitent pas –, quant à ce qui reste de la classe po­li­tique d’avant 2017, elle ap­pa­raît fic­ti­ve­ment di­vi­sée (gauche/droite), mais réel­le­ment unie, par­ta­geant la même idéo­lo­gie et sou­te­nant les mêmes po­li­tiques dic­tées par les contrainte­s eu­ro­péennes : ra­me­ner le dé­fi­cit sous la barre des 3 %, « sau­ver la pla­nète » en fai­sant payer la fac­ture aux contri­buables et im­por­ter une main-d’oeuvre à bas coût qui tire l’en­semble du sys­tème vers le bas, les classes moyennes, ja­dis choyées, étant con­dam­nées à la pau­pé­ri­sa­tion par ce pro­ces­sus. Les « gi­lets jaunes » ne ga­gne­ront pas, bien sûr. Ils ont dé­jà per­du. Ils sont l’ex­pres­sion de la fin de la classe moyenne. Ch­ris­tophe Guilly a tout com­pris.

Notre belle Ré­pu­blique une et in­di­vi­sible es­telle construite sur du sable ?

Non, elle a exis­té, mais uni­que­ment quand l’état était fort ! Les Fran­çais n’ar­rivent pas à exis­ter en tant que peuple par eux-mêmes. Il leur faut un ci­ment. Or, plus la so­cié­té est in­éga­li­taire, di­ver­si­fiée, hé­té­ro­gène, plus sa co­hé­sion est dif­fi­cile et re­quiert un pou­voir po­li­tique ef­fi­cace. En dé­fi­ni­tive, nous n’avons ja­mais rom­pu avec la mo­nar­chie, avec la fi­gure du « roi de jus­tice ». C’est elle que nous cher­chons en per­ma­nence.

Vous re­joi­gnez Todd qui dit que la France a in­ven­té la cen­tra­li­sa­tion ad­mi­nis­tra­tive pour équi­li­brer sa di­ver­si­té an­thro­po­lo­gique. Ré­sul­tat, nous comp­tons 36 000 com­munes, mais pas de « com­mu­ni­ties » au sens an­glo­saxon. Notre pays doit-il al­ler plus loin dans la dé­cen­tra­li­sa­tion ?

Non, ce se­rait contraire à notre ADN. La loi de dé­cen­tra­li­sa­tion vo­tée sous Mit­ter­rand n’était pas une bonne idée. Ce­la a abou­ti à l’anar­chie ad­mi­nis­tra­tive. Dé­sor­mais, on a des ré­gions qui ne cor­res­pondent plus à rien d’or­ga­nique. Le pro­blème ré­side dans la fai­blesse de l’état as­so­ciée à la dé­com­po­si­tion de la so­cié­té ron­gée par les in­té­rêts par­ti­cu­liers, les di­vi­sions confes­sion­nelles et les lob­bies de toutes sortes, des ho­mo­sexuels aux fa­bri­cants d’éo­liennes. Com­ment res­sou­der et faire du na­tio­nal, du com­mun, à par­tir d’in­té­rêts com­plè­te­ment écla­tés ? La France ras­semble plu­sieurs pays en un. C’est pour­quoi nous avons be­soin d’un tu­teur, d’une co­lonne ver­té­brale, et c’est l’état qui la four­nis­sait de­puis, au moins, Louis XI… La crise de l’état-na­tion dé­bouche sur la désa­gré­ga­tion so­ciale.

Vu la fa­çon dont nous nous tour­nons sans cesse vers le mo­narque et vers l'état, ce­la n'est pas près de chan­ger.

Pour­quoi ce­la de­vrait-il chan­ger ? Le pro­blème n’est pas qu’il y a trop d’état, mais que cet État est de­ve­nu une co­quille vide, puis­qu’il n’est plus sou­ve­rain. Bien sûr, des chan­ge­ments de­vraient in­ter­ve­nir : re­créer des corps in­ter­mé­diaires, rendre la fonc­tion po­li­tique de nou­veau at­trac­tive, par exemple en abro­geant les lois an­ti-cu­mul des man­dats qui ont cou­pé tous les liens entre élec­teurs et élus, rendre de l’in­fluence au Par­le­ment, (en re­ve­nant à l’es­prit de la Ve), as­su­rer une re­pré­sen­ta­tion à ceux qui ne sont pas re­pré­sen­tés, même s’ils réunissent des mil­lions de suf­frages, re­voir le prin­cipe du quin­quen­nat. Sans ou­blier l’es­sen­tiel : faire ren­trer les juges dans leurs tri­bu­naux, à com­men­cer par ceux du Con­seil consti­tu­tion­nel et de la Cour de cas­sa­tion. Ce n’est pas le tra­vail qui manque, comme vous voyez.

Que re­pro­chez-vous aux gou­ver­nants d'au­jourd'hui ? Louis XVI était-il meilleur ?

Il était en tout cas, même pas très bien, au ser­vice de la France. Je ne suis pas cer­tain que ce soit le cas de ceux d’au­jourd’hui.

Avons-nous un es­poir de nous dé­li­vrer de cette im­puis­sance ?

Les his­to­riens savent que l’ave­nir garde ja­lou­se­ment ses se­crets. Per­sonne ne sait ce qui peut se pas­ser dans un contexte aus­si in­stable. Mais les his­to­riens savent aus­si que la so­lu­tion prend sou­vent une forme in­at­ten­due. Fran­çois Mau­riac di­sait qu’on pou­vait ré­su­mer très sim­ple­ment l’his­toire de France : « À tel mo­ment, y a-t-il eu, ou non, quel­qu’un ? » Jus­qu’ici, il y a tou­jours eu « quel­qu’un ». Sou­hai­tons que ce soit une nou­velle fois le cas. •

Pa­trice Gue­nif­fey.

Un « gi­let jaune » à Dole (dé­par­te­ment du Ju­ra), 17 no­vembre 2018.

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