Qui va dé­cro­cher le po­pu­lo ?

Causeur - - Sommaire N° 64 – Janvier 2019 - Éli­sa­beth Lé­vy

L'idée d'un ré­fé­ren­dum d'ini­tia­tive ci­toyenne, et d'une dé­mo­cra­tie ré­no­vée par la par­ti­ci­pa­tion, est qua­si una­ni­me­ment sa­luée comme une is­sue à la crise des « gi­lets jaunes ». Mais plu­tôt que de cé­der à l'illu­sion ci­toyenne, le pré­sident de­vrait prendre le tour­nant po­pu­liste qu'il a es­quis­sé le 10 dé­cembre. Sau­ra-t-il rompre avec le fa­na­tisme pro­gres­siste des classes di­ri­geantes pour ré­in­té­grer tous ceux qui n'ont pas vo­té pour lui ?

Rendre le gou­ver­ne­ment au peuple : qui pour­rait s’op­po­ser à une si belle am­bi­tion ? Après des se­maines d’un af­fron­te­ment hou­leux, mou­vant et sou­vent violent, entre un pou­voir désem­pa­ré et des « gi­lets jaunes » très re­mon­tés, le mi­racle a eu lieu. Alors que, jus­qu’au dé­but de dé­cembre, le mou­ve­ment som­mait l’exé­cu­tif de sa­tis­faire des re­ven­di­ca­tions sur les­quelles il était in­ca­pable de s’ac­cor­der et com­mu­niait dans le re­fus de pro­po­si­tions qu’il re­fu­sait d’écou­ter, du haut en bas de l’échelle so­ciale, des pa­lais de la Ré­pu­blique aux bis­trots, sans ou­blier les salles de ré­dac­tion, on s’est pas­sion­né pour le nou­veau ho­chet po­li­tique ap­pe­lé RIC (ré­fé­ren­dum d’ini­tia­tive ci­toyenne, comme nul ne peut plus l’igno­rer) et, plus gé­né­ra­le­ment, pour tout ce qui pour­rait édi­fier une dé­mo­cra­tie ré­no­vée par l’ac­ti­visme ci­toyen. En vé­ri­té, ces élé­ments de lan­gage du mé­len­cho­nisme sont ar­ri­vés au mo­ment où, comme l’a bien ob­ser­vé Zem­mour, « les “gi­lets jaunes” se sont fait pi­quer leur mou­ve­ment par La France in­sou­mise ». L’en­thou­siasme pour une ten­dance qui a l’avan­tage de ré­con­ci­lier le po­pu­lo avec la mo­der­ni­té n’est guère sur­pre­nant. Quoi de plus mo­derne, en ef­fet, qu’une dé­mo­cra­tie ho­ri­zon­tale cal­quée sur le fonc­tion­ne­ment des ré­seaux so­ciaux et sa­tis­fai­sant le nar­cis­sisme éga­li­taire de Fran­çais tous plus ou moins fa­ciles à convaincre que, s’ils étaient au pou­voir, ils fe­raient mieux ? L’autre pro­messe sor­tie du cha­peau pré­si­den­tiel pour cal­mer la grogne de nos belles pro­vinces, l’or­ga­ni­sa­tion d’un grand dé­bat na­tio­nal ré­ac­ti­vant les ca­hiers de do­léances au­tre­fois adres­sés au roi, s’ins­crit dans la même veine par­ti­ci­pa­tive et ci­toyenne que cha­cun feint sou­dain de ré­vé­rer, la pa­role du peuple étant au­jourd’hui aus­si sanc­ti­fiée qu’elle était hier mé­pri­sée. De sorte que per­sonne n’a osé dire tout haut ce qu’il pen­sait tout bas, à sa­voir que ce grand hap­pe­ning sous hou­lette mu­ni­ci­pale avait toutes les chances de dé­ri­ver au fil des se­maines en fes­ti­val des in­té­rêts par­ti­cu­liers où cha­cun dé­fen­dra sa grande cause ou son bout de gras, voire en réunion de co­pro­prié­taires où ce sont sou­vent les pires en­qui­qui­neurs qui prennent le pou­voir. Quand on voit à quel point il est dif­fi­cile d’or­ga­ni­ser, sur un pla­teau de té­lé­vi­sion, une dis­cus­sion se­reine entre six per­sonnes, on peut craindre que le grand dé­bat na­tio­nal per­mette sur­tout de dis­cré­di­ter la co­lère, pour­tant lé­gi­time, de nom­breux Fran­çais qui voient que, de­puis des an­nées, on gou­verne non seule­ment sans eux, mais sou­vent contre eux. Et voi­là qu’on pré­tend main­te­nant les consul­ter à tout bout de champ. Il y a un loup. On di­ra que nous ne sommes ja­mais con­tents. De­puis des an­nées, nous en­ra­geons que les mé­dias et les gou­ver­nants n’écoutent pas les de­mandes et les in­quié­tudes de la France in­vi­sible – quand ils ne leur op­posent pas le mé­pris bien­séant des es­prits ou­verts pour les →

Pré­tendre que la na­tion doit se re­fon­der dans un ré­fé­ren­dum de tous les jours, c'est avouer qu'elle n'a plus d'ho­ri­zon com­mun à pro­po­ser.

ploucs à l’es­prit étroit. Avons-nous as­sez tem­pê­té, par ailleurs, contre l’in­sulte au suf­frage uni­ver­sel faite après le « non » au ré­fé­ren­dum de 2005 ? Aus­si, il ne s’agit nul­le­ment de ré­cu­ser l’usage du ré­fé­ren­dum, qui peut no­tam­ment per­mettre au chef de l’état de re­fon­der sa lé­gi­ti­mi­té ou de consul­ter le peuple fran­çais sur les grandes orien­ta­tions po­li­tiques, voire sur d’éven­tuels chan­ge­ments de cap, sans pas­ser par les tru­che­ments mé­dia­tiques ou par­ti­sans. En re­vanche, l’idée se­lon la­quelle le peuple pour­rait écrire les lois, com­man­der les ar­mées, voire, dans la ver­sion mé­len­cho­niste du ré­fé­ren­dum ci­toyen, ré­vo­quer ses di­ri­geants, en somme être di­rec­te­ment aux ma­nettes, est soit une en­tour­loupe, soit une pro­messe de ter­reur.

Face aux très lé­gères ré­ti­cences ex­pri­mées par le Pre­mier mi­nistre, rap­pe­lant dans son en­tre­tien aux Échos que « le ré­fé­ren­dum peut être un bon ins­tru­ment dans une dé­mo­cra­tie, mais pas sur n’im­porte quel su­jet ni dans n’im­porte quelles condi­tions », les sou­ve­rai­nistes ont eu beau jeu de ri­ca­ner de ce pou­voir qui a peur de l’in­tel­li­gence col­lec­tive des Fran­çais. Sauf que, s’il y avait un moyen fa­cile de trans­for­mer une foule d’in­di­vi­dus en un être rai­son­nable dé­fen­dant le bien com­mun, on n’au­rait pas in­ven­té la dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive. Ac­ces­soi­re­ment, le ré­jouis­sant feuille­ton que nous a of­fert la mise en mu­sique des dé­ci­sions pré­si­den­tielles rap­pelle que le pou­voir mo­derne, qui s’exerce dé­jà sous le re­gard pan­op­tique et per­ma­nent des mé­dias, vit en outre sous la double contrainte de la rai­son tech­no­cra­tique et de la so­phis­ti­ca­tion tech­no­lo­gique. La ph­rase qu’un pré­sident de la Ré­pu­blique ou un mi­nistre en­tend le plus, dit-on, est : « Ça ne va pas être pos­sible. » Il n’y a pas de bou­ton sur le­quel ap­puyer pour aug­men­ter les smi­cards ou ré­duire l’im­pôt sur la CSG pour les pe­tites re­traites. Bref, l’in­ten­dance ne suit plus. Dans ces condi­tions, faire croire aux gens qu’ils se­ront im­pli­qués dans les dé­ci­sions les concer­nant, c’est se payer leur tête. Dans une col­lec­ti­vi­té, qu’il s’agisse d’un par­ti, d’une en­tre­prise ou d’un jour­nal, ce n’est ja­mais le co­mi­té cen­tral (ou la confé­rence de ré­dac­tion) qui prend les dé­ci­sions, mais le Po­lit­bu­ro, voire son éma­na­tion la plus res­treinte.

Et pour­tant, c’est ju­ré, dé­sor­mais, « tout vien­dra du ter­rain » – qui, lui ne ment pas. La pro­messe d’ho­ri­zon­ta­li­té faite aux lais­sés-pour-compte qui exigent d’être pris en compte té­moigne d’une er­reur de diag­nos­tic, elle-même ré­vé­la­trice d’une étrange amné­sie col­lec­tive. Il y a dix-huit mois, au dé­but du quin­quen­nat Ma­cron, il n’était ques­tion que de ver­ti­ca­li­té res­tau­rée et d’au­to­ri­té re­trou­vée. Il y a quelques se­maines en­core, après l’in­ci­dent de Cré­teil où un élève avait me­na­cé un pro­fes­seur avec un pis­to­let (fac­tice), le pays ré­cla­mait plus de fer­me­té contre les au­teurs de ce qu’on ap­pelle po­li­ment les « in­ci­vi­li­tés ». Face aux pe­tits voyous, aux ap­pren­tis ter­ro­ristes ou aux cas­seurs, c’est la loi qui pro­tège les faibles. Les sans-grade aiment l’ordre. On a du mal à croire qu’en quelques mois, ils aient tro­qué cette as­pi­ra­tion fon­da­men­tale contre la pas­sion de la co­dé­ci­sion.

En réa­li­té, le re­por­tage de Daoud Bou­ghe­za­la à Is­sou­dun (pages 42-47) en té­moigne, ce que les peuples, pro­fon­dé­ment, re­prochent à leurs gou­ver­nants de­puis trente ans, ce n’est pas leur ex­cès d’au­to­ri­té, mais leur im­puis­sance. Et leur in­ca­pa­ci­té à in­ven­ter une po­li­tique de la mon­dia­li­sa­tion qui ne se tra­duise pas mé­ca­ni­que­ment par le sa­cri­fice des classes moyennes. L’état est par­tout, mais pour tour­men­ter, ponc­tion­ner et ap­pli­quer à l’aveugle des règles im­pos­sibles à maî­tri­ser pour le com­mun des mor­tels (et pour nombre de fonc­tion­naires) – il faut lire sur ce point l’édi­fiant re­por­tage en Ab­sur­die d’er­wan Sez­nec (pages 34-41). Mais quand il s’agit de pro­té­ger, il ad­met qu’il ne peut pas tout, comme l’avait dit Jos­pin, ce qui veut dire qu’il ne peut pas grand-chose. Vos usines ferment, vous de­ve­nez un étran­ger dans votre ville, votre langue s’ap­pau­vrit ? Tant pis, vous se­rine l’état de­puis des an­nées, vous de­vez non seule­ment vous adap­ter au chan­ge­ment, mais aus­si pro­cla­mer que vous l’ai­mez. L’exer­cice du pou­voir se ré­sume alors à sur­fer sur la vague.

Si l’au­to­ri­té des gou­ver­nants est au­jourd’hui contes­tée, ce n’est pas dans son prin­cipe même, mais parce qu’elle n’est plus lé­gi­time. Et elle n’est plus lé­gi­time parce qu’elle n’ex­prime plus un in­té­rêt gé­né­ral trans­cen­dant les in­té­rêts des lob­bys, co­te­ries, com­mu­nau­tés et autres aris­to­cra­ties qui com­posent et ex­priment les dif­fé­rentes pa­lettes de la di­ver­si­té fran­çaise. L’une des ori­gines du mal se trouve sans doute dans les ins­ti­tu­tions. Gil Mi­hae­ly ob­serve (page 33) que celles de la Ve Ré­pu­blique (dé­voyées de sur­croît par le quin­quen­nat) sont de­ve­nues in­ca­pables d’as­su­rer leur mis­sion es­sen­tielle qui est de fa­bri­quer de la lé­gi­ti­mi­té. Dé­pour­vu de toute per­ti­nence idéo­lo­gique de­puis des lustres, le par­tage entre la droite et la gauche, pé­ren­ni­sé par le scru­tin ma­jo­ri­taire et ren­for­cé par la bien­séance mé­dia­tique, a pri­vé de re­pré­sen­ta­tion une par­tie du peuple fran­çais, dont on a pu dire sans honte qu’elle de­vait être iso­lée par un cor­don sa­ni­taire élec­to­ral. Em­ma­nuel Ma­cron a-t-il be­soin d’une usine à gaz par­ti­ci­pa­tive pour sa­voir que ces pes­ti­fé­rés en­tendent ne plus l’être – et in­tro­duire en consé­quence une bonne dose de pro­por­tion­nelle dans le mode de scru­tin ? Pré­tendre que la na­tion doit se re­fon­der dans un ré­fé­ren­dum de tous les jours, pour pa­ra­phra­ser Re­nan, c’est avouer qu’elle n’a plus d’ho­ri­zon com­mun à pro­po­ser.

Faut-il une IVE Ré­pu­blique, une VIE ou une Ve bis ? On

ne pré­ten­dra pas tran­cher ici ces sa­vants dé­bats. Au-de­là de l’ar­chi­tec­ture ins­ti­tu­tion­nelle, ou plu­tôt dans son sou­bas­se­ment, il y a le pacte éga­li­taire noué il y a des siècles entre le pou­voir royal et le peuple contre les féo­da­li­tés, que Pa­trice Gue­nif­fey ana­lyse brillam­ment (pages 28-35). Réac­ti­vé en 1789, fa­na­ti­sé en 1793, ce pacte a été rom­pu dans les an­nées 1980, quand les gou­ver­nants pac­ti­saient avec les nou­velles féo­da­li­tés trans­na­tio­nales contre le peuple, et plus pré­ci­sé­ment contre le po­pu­lo, sans doute avec la sin­cère am­bi­tion de faire son bien mal­gré lui. Phi­lippe Co­hen l’avait ana­ly­sé dans son pré­mo­ni­toire Pro­té­ger ou Dis­pa­raître (Gal­li­mard, 1999), de­puis Chi­rac – en fait de­puis Mit­ter­rand II –, tous nos chefs d’état ont été élus sur un men­songe : tan­dis qu’ils ju­raient de dé­fendre le peuple fran­çais, ils pro­met­taient à leurs vé­ri­tables maîtres – mar­chés, Com­mis­sion eu­ro­péenne, tech­no­struc­ture et élites mon­dia­li­sées au sens large – de conduire ces Gau­lois ré­frac­taires vers le nir­va­na de la ré­forme pour tous. Sans doute croyaient-ils vrai­ment que la fin (heu­reuse) de l’his­toire était au bout de la route. D’ailleurs, ce se­rait peut-être le cas, si nous étions les êtres de rai­son et d’éco­no­mie que fan­tasment sans le sa­voir une bonne par­tie de nos élites, ac­cro­chées au triste man­tra du pou­voir d’achat ou du ni­veau de vie, re­gistre sé­man­tique ré­vé­la­teur du ré­tré­cis­se­ment de nos exis­tences éva­luées à la seule aune du re­ve­nu ou de la ca­pa­ci­té de consom­mer.

Le pro­blème n’est pas que le pré­sident nous parle mal, nous vexe ou nous fasse de peine, nous n’avons pas be­soin d’un père ou d’un co­pain à l’élysée. La fo­ca­li­sa­tion sur ces mi­cro­ques­tions de forme té­moigne plu­tôt de l’in­fan­ti­li­sa­tion gé­né­rale d’une so­cié­té où cha­cun passe son temps à vé­ri­fier que per­sonne ne re­garde son nom­bril de tra­vers et, plus en­core, à s’as­su­rer que l’as­siette de son voi­sin n’est pas mieux gar­nie que la sienne (ré­flexe té­moi­gnant d’une concep­tion très en­fan­tine de la jus­tice).

Dans son adresse à la na­tion du 10 dé­cembre, Em­ma­nuel Ma­cron a dé­cla­ré que rien ne se­rait plus comme avant. L’en­jeu cru­cial du chan­ge­ment n’est pas de don­ner l’illu­sion qu’on met en place le gou­ver­ne­ment par le peuple. Le gou­ver­ne­ment pour le peuple, ce ne se­rait dé­jà pas mal. Si, comme le montre le po­li­to­logue Jé­rôme Sainte-ma­rie (pages 48-49), le mou­ve­ment des gi­lets jaunes est la nou­velle ex­pres­sion d’un po­pu­lisme à la fran­çaise, peut-être « le mo­ment po­pu­liste », pour re­prendre le titre d’un ou­vrage d’alain de Be­noist, est-il ve­nu. Ce­la pour­rait être la chance d’em­ma­nuel Ma­cron de de­ve­nir un pré­sident pour le peuple. Ce qui, au pas­sage, ne si­gni­fie pas non plus dis­tri­buer des aug­men­ta­tions à tout-va, mais c’est une autre his­toire.

Le tour­nant po­pu­liste de Ma­cron, vous rê­vez la nuit ! De prime abord, le pré­sident semble bien le plus mal pla­cé pour re­nouer le pacte avec le peuple, lui qui est l’in­car­na­tion, cer­tains pensent l’otage, des nou­velles no­blesses de l’ar­gent et du sa­voir. En ef­fet, il se­rait ab­surde et in­juste d’af­fir­mer que nos élites n’ont plus rien de mé­ri­to­cra­tiques : le pro­blème n’est pas d’où elles viennent, mais où elles vont. On ne sau­rait dé­cré­ter d’em­blée qu’em­ma­nuel Ma­cron est in­ca­pable de s’af­fran­chir de ceux qui l’ont por­té au pou­voir – et de son mi­lieu de pre­miers de la classe – pour ré­pondre aux at­tentes de ceux qui l’ont élu.

Le chef de l’état a évo­qué « les modes de vie qui créent des bar­rières » et « la laï­ci­té bous­cu­lée », une fa­çon po­lie de par­ler de l’is­lam ra­di­cal, preuve que, con­trai­re­ment à ses thu­ri­fé­raires qui al­laient de mé­dia en mé­dia ré­pé­tant triom­pha­le­ment que les « gi­lets jaunes » se fi­chaient des ques­tions iden­ti­taires, il a en­ten­du, ou en­ten­du par­ler de ce qui se di­sait sur les ronds-points quand les ca­mé­ras n’y étaient pas. Au-de­là des très réels pro­blèmes de fins de mois, il a pro­ba­ble­ment com­pris que, pour conqué­rir la confiance des Fran­çais qui ne l’ont pas choi­si au pre­mier tour, il doit rompre avec le fa­na­tisme pro­gres­siste des classes di­ri­geantes. Une aus­si haute mis­sion pour­rait conve­nir à une âme aus­si exal­tée que la sienne. C’était un peu le sens du ré­cit po­pu­la­ri­sé par l’élysée dé­but dé­cembre, op­po­sant un Pre­mier mi­nistre jup­péi­sé, ac­cro­ché à ses vé­ri­tés tech­no­cra­tiques, à un Ma­cron à l’écoute, ju­rant qu’il res­sen­tait « comme juste, à bien des égards », la co­lère des Fran­çais. Le pré­sident élu en pro­met­tant plus d’eu­rope n’a-t-il pas conclu son pro­pos, le 10 dé­cembre, en af­fir­mant : « Notre seule ba­taille, c’est pour la France » ?

On ai­me­rait croire qu’em­ma­nuel Ma­cron peut in­ven­ter un po­pu­lisme d’élite sus­cep­tible de ré­con­ci­lier la France avec l’ave­nir sans exi­ger pour ce­la qu’elle rompe avec son pas­sé. On a promp­te­ment com­men­cé à dé­chan­ter. Le 10 dé­cembre, le pré­sident a sou­hai­té que nous abor­dions tous en­semble les ques­tions es­sen­tielles à la na­tion, au rang des­quelles fi­gu­raient notre « iden­ti­té pro­fonde » et « l’im­mi­gra­tion ». Ce der­nier thème avait donc, au dé­part, été ins­crit à l’ordre du jour du grand dé­bat na­tio­nal. Il a suf­fi des ha­bi­tuelles éruc­ta­tions de la gauche, mais aus­si, à en croire Le Fi­ga­ro, « un lob­bying in­tense des dé­pu­tés Bi­sou­nours » de LREM pour le faire dis­pa­raître. Une ten­dance dé­non­cée par la dé­pu­tée ma­cro­niste plu­tôt aty­pique Claire O’pe­tit (pages 60-61). Après Jean-luc Mé­len­chon ex­pri­mant sa « tris­tesse », et Be­noît Ha­mon es­ti­mant que ce choix était dic­té par des « cal­culs à vi­sée élec­to­rale », le so­cia­liste Oli­vier Faure a osé, dans l’hé­mi­cycle : « Puisque les riches ne doivent pas être in­quié­tés der­rière leur bou­clier fis­cal, alors vous leur of­frez comme boucs émis­saires les Fran­çais d’ori­gine étran­gère. Il y a quelque chose de ras­sis dans cette fa­çon de faire de la po­li­tique. » Il y a sur­tout quelque chose de gla­çant dans cet en­tê­te­ment de re­pré­sen­tants du peuple à ex­pli­quer doc­te­ment qu’il n’est pas ques­tion de par­ler de ce qui l’in­té­resse. Alors qu’il n’est même pas ques­tion d’un en­jeu réel, le re­cul du pou­voir de­vant trois jap­pe­ments in­cline à pen­ser que le gou­ver­ne­ment pour le peuple n’est pas pour de­main. Ma­rine Le Pen, qui a d’ailleurs fait un sans-faute dans cette crise, n’a pas trop de sou­ci à se faire. •

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