Ber­lin über alles ?

La re­ven­di­ca­tion al­le­mande d'un par­tage du siège per­ma­nent de la France au Con­seil de sé­cu­ri­té de L'ONU n'est pas in­no­cente. De­puis son élec­tion, le bou­gisme eu­ro­péen d'em­ma­nuel Ma­cron agace pas­sa­ble­ment l'al­le­magne, au­jourd'hui ten­tée de faire ca­va­lier s

Causeur - - Sommaire N° 64 – Janvier 2019 - Claude Mar­tin

En de­man­dant, il y a quelques jours, que la France re­nonce à son siège de membre per­ma­nent au Con­seil de sé­cu­ri­té, au pro­fit de l’union eu­ro­péenne, le vice-chan­ce­lier al­le­mand Olav Scholz a re­mis sur la table une vieille idée, que l’on croyait dé­fi­ni­ti­ve­ment ran­gée dans le pla­card des fan­tasmes bruxel­lois.

Et don­ner (il faut se de­man­der pour­quoi) une belle gifle à la di­plo­ma­tie fran­çaise.

Qui n’a ja­mais rê­vé de voir les Eu­ro­péens par­ler d’une seule voix sur la scène in­ter­na­tio­nale ? Qui n’a sou­hai­té voir l’eu­rope, po­li­ti­que­ment unie, re­trou­ver un rôle dans les af­faires du monde ? La Com­mu­nau­té eu­ro­péenne était née de cette am­bi­tion : faire de l’eu­rope une puis­sance. Les Six se pro­po­saient d’y par­ve­nir par une dé­marche pro­gres­sive : mar­ché com­mun, union éco­no­mique, union mo­né­taire. De la conver­gence de leurs in­té­rêts naî­trait, pen­sait-on, une com­mune

vo­lon­té po­li­tique. Et celle-ci, en s’af­fir­mant, im­po­se­rait et per­met­trait la mise en place d’une di­plo­ma­tie com­mune.

Quelques suc­cès ont ré­com­pen­sé, dans un pre­mier temps, le choix de cette ap­proche réa­liste. Alors que les ana­lyses et les in­té­rêts stra­té­giques de ses États membres res­taient très di­ver­gents (la plu­part cher­chant leur sa­lut dans L’OTAN alors que la France af­fir­mait son in­dé­pen­dance), la Com­mu­nau­té, sou­dée par les règles et les mé­ca­nismes d’une « po­li­tique com­mer­ciale com­mune », a réus­si à s’im­po­ser, du Ken­ne­dy Round à l’uru­guay Round, comme un ac­teur ma­jeur des grandes né­go­cia­tions éco­no­miques in­ter­na­tio­nales.

Der­rière l’éco­no­mie, c’était bien une am­bi­tion po­li­tique qui s’af­fir­mait : l’eu­rope si­gni­fiait aux Étatsu­nis, mais aus­si à L’URSS, au Ja­pon, à la Chine, comme aux pays d’afrique et d’amé­rique la­tine, qu’elle avait à leur égard une dé­marche so­li­daire et or­ga­ni­sée. Un dé­but de po­li­tique ex­té­rieure com­mune.

Mal­heu­reu­se­ment, tous les ef­forts pour al­ler plus loin, pour per­mettre à l’eu­rope de s’im­pli­quer en tant qu’ac­teur ef­fi­cace et cré­dible dans le rè­gle­ment des crises, se sont ré­vé­lés in­opé­rants, contre-pro­duc­tifs, et par­fois même ri­di­cules. Et les pro­cé­dures plus ou moins lourdes ou sub­tiles, mais tou­jours com­pli­quées, par les­quelles les par­ti­sans d’une di­plo­ma­tie eu­ro­péenne « su­pra­na­tio­nale » ont cher­ché et cherchent en­core à im­po­ser ar­ti­fi­ciel­le­ment aux pays de l’union une uni­té de vues qui n’existe pas, qui ne peut pas exis­ter, sur des su­jets où cer­tains ont une po­si­tion na­tio­nale ori­gi­nale et forte, dic­tée par leur his­toire, leur géo­gra­phie, et bien sûr, la vo­lon­té de leurs peuples, n’y chan­ge­ront rien et ne pour­ront ja­mais rien y chan­ger.

On peut tou­jours éta­blir des prin­cipes de « conver­gence » et de « dis­ci­pline », créer, comme on l’a fait en ap­pli­ca­tion du trai­té de Lis­bonne, un « ser­vice eu­ro­péen d’ac­tion ex­té­rieure », char­ger un « haut re­pré­sen­tant » de por­ter une vague et lé­ni­fiante « po­si­tion com­mune des Eu­ro­péens », sur la plu­part des vrais su­jets qui di­visent le monde, celle-ci ne compte pas, n’im­pres­sionne per­sonne. Et même les Eu­ro­péens ne la res­pectent pas. On se sou­vient de l’al­le­magne, re­con­nais­sant brus­que­ment la Croa­tie, au len­de­main d’une réunion de concer­ta­tion où tous les mi­nistres eu­ro­péens étaient conve­nus d’évi­ter un tel geste. On se sou­vient de la crise ira­kienne, dans la­quelle les États membres de l’union, après une brève ten­ta­tive d’éla­bo­ra­tion d’une po­si­tion com­mune, se sont di­vi­sés et fi­na­le­ment vio­lem­ment dé­chi­rés en deux camps op­po­sés.

Il ne s’agit pas ici de ju­ger le bien-fon­dé des po­si­tions prises par les uns ou les autres, mais de faire un constat : quel que soit notre dé­sir de voir l’eu­rope s’af­fir­mer sur la scène in­ter­na­tio­nale, la di­plo­ma­tie reste et res­te­ra long­temps l’af­faire des États. Quand l’un de ceux-ci ne peut ac­cep­ter une po­si­tion com­mune, rien, au­cune règle ne pour­ra l’y contraindre et bien sûr pas un vote ! Qui peut ima­gi­ner un seul ins­tant, pour prendre en­core une fois l’exemple de l’irak, que la France ou l’al­le­magne au­raient pu être contraintes par un vote ma­jo­ri­taire à se joindre à une guerre dans la­quelle elles ne vou­laient pas s’en­ga­ger ?

Mais si l’on ex­clut le vote, il faut bien se ré­si­gner à une in­con­tour­nable fatalité : il est et se­ra en­core pen­dant long­temps im­pos­sible pour l’union d’avoir, sur de nom­breux su­jets, une po­si­tion com­mune, une vraie po­si­tion « eu­ro­péenne », al­lant au-de­là de ces « dé­cla­ra­tions com­munes » vides, in­si­pides, ou ré­duites à un mi­nus­cule com­mun dé­no­mi­na­teur qu’elle pu­blie de temps à autre pour mas­quer son em­bar­ras et son im­puis­sance.

Est-ce pour lui don­ner la pos­si­bi­li­té d’éta­ler cette im­puis­sance qu’on vou­drait lui don­ner un siège per­ma­nent au Con­seil de sé­cu­ri­té ? Sur les 4/5e des pro­blèmes et des crises dont le Con­seil est sai­si, il n’y a pas de po­si­tion com­mune de l’union. L’eu­rope se­rait tout sim­ple­ment muette. Et la voix de la France se se­rait tue, puisque notre pays se se­rait ef­fa­cé pour lui cé­der la place. Alors que l’autre puis­sance eu­ro­péenne pré­sente, le Royaume-uni, gar­de­rait bien sûr un siège, un sta­tut, un rôle qu’elle ne songe pas un ins­tant à aban­don­ner…

Ar­rê­tons-nous un ins­tant sur cette re­marque. La Grande-bre­tagne est eu­ro­péenne. Il est heu­reux que grâce à sa pré­sence à nos cô­tés, l’union ait pu bé­né­fi­cier jus­qu’ici à New York de deux voix per­ma­nentes et fortes dans les dé­bats et les prises de dé­ci­sion concer­nant le main­tien de la paix dans le monde. Ces deux voix ont sou­vent du mal à s’ac­cor­der, mais quand c’est le cas, elles donnent à l’eu­rope une vi­si­bi­li­té et une au­to­ri­té bien su­pé­rieures à celles qui émanent des fa­meuses « po­si­tions com­munes » de l’union. Tout sim­ple­ment parce que nous sommes ca­pables, à Pa­ris et à Londres, de dé­ci­der vite et de par­ler clai­re­ment et sans longues dé­li­bé­ra­tions, face à des crises qui nous in­ter­pellent dans l’ur­gence, et de mo­bi­li­ser pour les af­fron­ter des moyens d’in­ter­ven­tion et d’in­fluence com­plets, jusque et y com­pris l’arme nu­cléaire. De­puis l’ori­gine des Na­tions unies, il existe un lien évident entre le sta­tut de membre per­ma­nent du Con­seil de sé­cu­ri­té et la pos­ses­sion de cette arme. Per­sonne n’ima­gine, et les Al­le­mands moins que qui­conque, que l’union puisse ja­mais se do­ter d’une force de dis­sua­sion de cette na­ture. C’est donc à nous, États membres na­tu­rel­le­ment pri­vi­lé­giés, qu’il ap­par­tient d’agir pour le bien com­mun, en fai­sant tout, d’une part, pour que le Royaume-uni ne quitte pas notre fa­mille, et s’il doit nous quit­ter, pour que ce di­vorce n’hy­po­thèque pas la so­li­da­ri­té stra­té­gique que nous de­vons dé­ve­lop­per avec lui. →

Con­seil de sé­cu­ri­té des Na­tions unies : vote sur un pro­jet de ré­so­lu­tion concer­nant l'at­taque chi­mique de Khan Chei­khoun en Sy­rie, avril 2017.

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