Une tra­gé­die sans tra­gé­diens

Caillou dans la chaus­sure de la post­his­toire, la crise des « gi­lets jaunes » rap­pelle à point nom­mé que le gou­ver­ne­ment des hommes ne se ré­duit pas à la froide gou­ver­nance. Il est néan­moins re­gret­table que ces lais­sés­pour-compte de la mon­dia­li­sa­tion ré­cla

Causeur - - Sommaire N° 64 – Janvier 2019 - Fran­çoise Bo­nar­del

Àla ré­pé­ti­tion des drames qui en­deuillent ré­gu­liè­re­ment la France, ré­pondent des com­por­te­ments eux aus­si ré­pé­ti­tifs faits d’émo­tion sin­cère, de ri­tuels co­di­fiés (bou­gies, fleurs et pe­luches), et de dé­cla­ra­tions plus ou moins convain­cantes sur l’acte de « ré­sis­tance » que re­pré­sen­te­rait le fait d’al­ler boire son ca­fé comme si de rien n’était non loin d’une scène de crime. Au train où vont les choses, per­sonne n’ac­cor­de­ra bien­tôt plus

qu’une at­ten­tion flot­tante aux uns et aux autres : à ceux qui tirent aveu­glé­ment dans la foule afin d’im­po­ser leur idéo­lo­gie mor­ti­fère, et à ceux qui en­caissent le coup – stoï­que­ment, lâ­che­ment ? – pour ne pas « faire le jeu des ex­trêmes ». Der­rière ces drames ré­cur­rents qui donnent l’im­pres­sion de voir un mau­vais film tour­ner en boucle de­vant un ma­chi­niste en­dor­mi, se pro­file pour­tant une tra­gé­die dont la ré­bel­lion, bien réelle celle-là, des « gi­lets jaunes » per­met d’en­tre­voir la phy­sio­no­mie ; une tra­gé­die qui, étant d’abord celle du peuple fran­çais, pour­rait bien être aus­si celle de la ci­vi­li­sa­tion oc­ci­den­tale et de toute une époque, dont le poète An­to­nin Ar­taud di­sait en 1935 qu’elle était « tra­gique entre toutes, mais où per­sonne n’est plus à la hau­teur de la tra­gé­die1 ». Qui l’est da­van­tage au­jourd’hui ?

D’une tra­gé­die pour­tant, tous les in­gré­dients sont bien réunis : un peuple à bout de forces et de pa­tience, cla­mant en choeur une plainte aus­si an­cienne que les rap­ports de­puis tou­jours conflic­tuels entre do­mi­nants et as­ser­vis ; un chef d’état dont l’ap­pa­ri­tion mé­dia­tique (et pa­thé­tique) pa­rut celle d’un en­fant au re­gard per­du dont le jouet tant convoi­té ne fonc­tionne plus ; un tis­su so­cial hé­té­ro­clite de­ve­nu in­con­trô­lable, à l’image de la pe­tite ar­mée de cas­seurs sur­gis de l’ombre, sou­vent mieux équi­pés que les forces de po­lice et ci­blant les bou­tiques de luxe comme pour mieux mar­quer la dif­fé­rence entre les ploucs qui tra­vaillent et en sont en­core à de­man­der du pou­voir d’achat, et la nou­velle « aris­to­cra­tie » is­sue de la pègre qui roule en Mer­cedes et porte des Ro­lex. L’un d’eux, vê­tu d’un su­perbe blou­son vo­lé la veille, n’af­fi­chait-il pas ré­cem­ment de­vant les ca­mé­ras sa vo­lon­té de com­plé­ter son bu­tin lors de la pro­chaine ma­nif ?

La tra­gé­die com­mence à vrai dire quand l’in­no­cent fait fi­gure de cou­pable sans que l’on sache exac­te­ment de quoi, et sans doute d’être tout sim­ple­ment là où il ne fal­lait pas ; et quand on n’ose même plus dire du cou­pable qu’il l’est vrai­ment, ou du bout des lèvres et parce qu’on ne peut pas faire au­tre­ment. C’est alors le temps lui-même qui semble sor­ti de ses gonds comme Sha­kes­peare le fit dire à Ham­let, conscient de la cor­rup­tion qui gan­gre­nait le royaume de Da­ne­mark du fait de ses propres man­que­ments. Quand le corps so­cial est à ce point dé­ré­glé, tout de­vient pos­sible : un nou­vel at­ten­tat bien évi­dem­ment, ve­nant à point nom­mé contre­car­rer l’of­fen­sive des « gi­lets jaunes ». Au­rait-on dé­jà ou­blié que les is­la­mistes ra­di­caux se vantent d’or­ga­ni­ser tôt ou tard le chaos, ou de ti­rer pro­fit de ce­lui dé­jà exis­tant ? On parle au­jourd’hui de « com­plot », comme on évo­quait ja­dis le des­tin ou la Pro­vi­dence, tant une si­tua­tion chao­tique ac­croît le be­soin d’at­tri­buer à un ordre mys­té­rieux, mais sou­ve­rain, l’ab­sur­di­té tra­gique de cer­tains faits.

À com­men­cer par la souf­france du peuple fran­çais se sen­tant chaque jour da­van­tage pri­vé du droit de dis­po­ser li­bre­ment de lui-même, chè­re­ment ac­quis par ses an­cêtres au prix de luttes san­glantes, et de­puis lors gé­né­reu­se­ment of­fert à tous les peuples de la Terre comme le fleu­ron le plus pur de l’hu­ma­nisme, dont la France se porte vo­lon­tiers ga­rante, tout en se mon­trant de plus en plus in­ca­pable de faire ré­gner sur son ter­ri­toire l’ordre ré­pu­bli­cain. Tra­gé­die in­time aus­si, de ne plus oser af­fi­cher un pa­trio­tisme dont le dé­ni au­rait conduit au pe­lo­ton d’exé­cu­tion ces sol­dats des deux der­nières guerres, qui res­tent pour cha­cun(e) de nous des as­cen­dants en­core proches. Par la faible te­neur idéo­lo­gique de leurs re­ven­di­ca­tions, les « gi­lets jaunes » semblent certes po­li­ti­que­ment ir­ré­cu­pé­rables, et ce n’en est que plus dé­sta­bi­li­sant pour une opi­nion pu­blique ha­bi­tuée au cli­vage somme toute ras­su­rant entre les bons et les mé­chants. Ces gens-là, que les « élites » au­to­pro­cla­mées re­gardent de haut, se­raien­tils tout juste des êtres hu­mains exas­pé­rés d’avoir été trop long­temps hu­mi­liés et ma­ni­pu­lés ?

Telle pour­rait bien être la tra­gé­die d’une ca­té­go­rie so­ciale en voie d’ex­pan­sion dans toute l’eu­rope – celle des « tra­vailleurs pauvres » –, coin­cée entre ceux qui pos­sèdent dé­jà tout et ceux pour qui le tra­vail n’est qu’une cor­vée oc­ca­sion­nelle. Le sen­ti­ment de pau­vre­té a lui aus­si évo­lué de­puis le temps où Charles Pé­guy s’in­sur­geait, au nom du so­cia­lisme, contre les bour­geois voyant hy­po­cri­te­ment dans la mi­sère des classes la­bo­rieuses « un moyen de culture, un exer­cice de ver­tu2 ». De cette ver­tu­là, per­sonne par­mi les tra­vailleurs d’au­jourd’hui ne veut plus, et pas da­van­tage de la pau­vre­té qui en­lai­dit et as­ser­vit. En dé­pit des quelques écarts de lan­gage consta­tés çà et là, le dis­cours des « gi­lets jaunes » té­moigne dans l’en­semble d’une grande ma­tu­ri­té et so­brié­té quant au seuil de di­gni­té en de­çà du­quel on ne sau­rait des­cendre dans une so­cié­té comme la nôtre, qui af­fiche un idéal d’éga­li­té et de par­tage et mul­ti­plie pa­ral­lè­le­ment ses ap­pels à la consom­ma­tion, dès lors per­çus comme de vé­ri­tables pro­vo­ca­tions. Se sen­tir pauvre est à la fois une réa­li­té au re­gard des fac­tures im­payées et des fins de mois dif­fi­ciles, et un manque – à ga­gner et à jouir – sciem­ment en­tre­te­nu par le cy­nisme mar­chand qui fa­brique les « pauvres » né­ces­saires à son en­ri­chis­se­ment.

Pauvre, on au­ra donc tou­jours le sen­ti­ment de l’être plus ou moins tant qu’on n’au­ra pas re­fu­sé le sta­tut de « consom­ma­teur », im­po­sé par la so­cié­té mar­chande à ceux et celles qui res­sen­ti­raient sans doute moins leur dé­clas­se­ment éco­no­mique s’ils pou­vaient tout sim­ple­ment ache­ter ce dont ils ont réel­le­ment be­soin, et s’en trou­vaient bien. C’est là où les « gi­lets jaunes » sont plus proches des femmes du peuple bien dé­ci­dées à ra­me­ner de Ver­sailles à Pa­ris « le bou­lan­ger, la bou­lan­gère, et le pe­tit mi­tron » (5 oc­tobre 1789), que des idéo­logues de Mai 68 s’en­ivrant de pa­roles sur les bar­ri­cades éri­gées dans les beaux quar­tiers. Mais c’est aus­si la li­mite de cette in­sur­rec­tion émi­nem­ment po­pu­laire de n’en­vi­sa­ger jus­qu’alors au­cune re­mise en cause ra­di­cale de la so­cié­té de consom­ma­tion, fer de lance des ré­voltes soixante-hui­tardes. On ai­me­rait par­fois ré­en­tendre, dans les cam­pe­ments oc­cu­pés par les pro­tes­ta- →

taires, la voix de Guy De­bord ou de Jean Bau­drillard3, même si leurs ana­lyses dé­ca­pantes n’ont pas in­ver­sé le cours des choses, et si ce sont tou­jours et plus que ja­mais les bo­bos qui s’offrent des va­cances de rêve et mangent bio.

Quand une ci­vi­li­sa­tion se dé­fi­nit es­sen­tiel­le­ment par la consom­ma­tion, elle se tire elle-même une balle dans le pied en dé­clas­sant une par­tie aus­si im­por­tante de sa po­pu­la­tion, et en ba­fouant ain­si ou­ver­te­ment le seul idéal col­lec­tif qu’elle ait été ca­pable de se don­ner. Peu­têtre est-ce même sa tra­gé­die se­crète de vivre en por­teà-faux per­ma­nent entre ce qu’elle donne et ce qu’elle pro­met. Si « tra­gé­die de la culture4 » il y a bien der­rière ce qui mo­tive la ré­volte des « gi­lets jaunes », les re­ven­di­ca­tions ac­tuelles té­moignent qu’on a (pro­vi­soi­re­ment ?) tour­né le dos aux pers­pec­tives cri­tiques qui font la force des ana­lyses de Han­nah Arendt, Georg Sim­mel ou Gün­ther An­ders : tous ceux qui ne peuvent vivre du fruit de leur tra­vail ré­clament du pain, mais qu’en se­ra-t-il à l’ave­nir des jeux ? Quelle que soit fi­na­le­ment la mo­des­tie des re­quêtes for­mu­lées par ces nou­veaux « tra­vailleurs pauvres », la ma­chine à consom­mer conti­nue en ef­fet à tour­ner sans eux à plein ré­gime, tout juste pon­dé­rée par le sou­ci éco­lo­gique qui en de­vient in­di­rec­te­ment la cau­tion : consom­mer « propre », est-ce en­core consom­mer ou me­ner la vie qua­si an­gé­lique d’un in­di­vi­du conscient de ses res­pon­sa­bi­li­tés d’éco­ci­toyen ? L’ab­sence de ce jar­gon consen­suel et au­to­sa­tis­fait dans les as­sem­blées de « gi­lets jaunes », où le prag­ma­tisme fé­mi­nin semble par ailleurs sou­vent s’im­po­ser, a de ce point de vue quelque chose de re­vi­go­rant ; per­sonne ne pou­vant pour l’heure éva­luer la charge po­li­tique de ce mou­ve­ment, même et sur­tout parce qu’il se dé­fend d’en por­ter une. •

1. An­to­nin Ar­taud, Oeuvres com­plètes, t. v, Gal­li­mard, 1964, p. 51. 2. Charles Pé­guy, « De Jean Coste » (1902), Oeuvres en prose com­plètes I, « la Pléiade », Gal­li­mard, pp. 1 017-1 018. 3. Le pre­mier est l'au­teur de La So­cié­té du spec­tacle (1967), le se­cond de La So­cié­té de consom­ma­tion (1970). 4. Titre de l'es­sai de Georg Sim­mel, Die Tragö­die der Kul­tur, 1911.

Troi­sième sa­me­di de ma­ni­fes­ta­tion des « gi­lets jaunes » à Pa­ris, 1er dé­cembre 2018.

Scènes de pillage bou­le­vard Hauss­mann, à Pa­ris, lors de la ma­ni­fes­ta­tion des « gi­lets jaunes » du sa­me­di 8 dé­cembre.

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