Do­ro­thea Lange, l'amé­rique des su­per­men or­di­naires

Jus­qu'au 27 jan­vier, le mu­sée du Jeu de Paume consacre une ex­po­si­tion à la grande pho­to­graphe amé­ri­caine Do­ro­thea Lange (1895-1965). Fille d'im­mi­grés al­le­mands, cette fille mère à l'exis­tence mo­deste est res­tée cé­lèbre pour ses cli­chés de l'amé­rique la­bor

Causeur - - Sommaire N° 64 – Janvier 2019 - Pau­li­na Dal­mayer

Sous la di­rec­tion de Mar­ta Gi­li, le mu­sée du Jeu de Paume a gran­de­ment contri­bué à fa­mi­lia­ri­ser l’oeil des vi­si­teurs avec la pho­to­gra­phie so­ciale et en­ga­gée. Après avoir pré­sen­té Ro­bert Frank et sa fas­ci­nante sé­rie « Amé­ri­cains », après nous avoir fait dé­cou­vrir le tra­vail de Gar­ry Wi­no­grand, chro­ni­queur in­fa­ti­gable de l’amé­rique de l’après-guerre, mon­tré les images de Be­re­nice Ab­bott, Vi­vian Maier, Diane Ar­bus ou en­core celles de la pion­nière de la « Street Pho­to­gra­phy », Li­sette Mo­del, Mar­ta Gi­li vient de quit­ter ses fonc­tions en beau­té avec une ex­po­si­tion consa­crée à l’icône du pho­to­jour­na­lisme, Do­ro­thea Lange. Qui est no­tam­ment l’au­teur du cli­ché le plus cher d’un

pho­to­graphe du xxe siècle ja­mais ven­du aux en­chères à So­the­by’s – White An­gel Bread­line est par­ti pour la mo­dique somme de plus de 800 000 dol­lars en 2005. Lange s’est im­po­sée comme une fi­gure in­con­tour­nable de l’his­toire de la pho­to­gra­phie, mais aus­si comme por­trai­tiste des heures les plus sombres de la so­cié­té amé­ri­caine. De même que Mort d’un sol­dat ré­pu­bli­cain de Ro­bert Ca­pa re­pré­sente dans l’ima­gi­naire col­lec­tif la guerre ci­vile en Es­pagne, l’image qu’on as­so­cie à la Grande Dé­pres­sion aux États-unis est Mi­grant Mo­ther (1936) de Lange. Pour­quoi cette pho­to­gra­phie-là et non pas une de celles prises par Wal­ker Evans qui, lui aus­si, a pho­to­gra­phié l’amé­rique en pleine crise des an­nées 1930 ? Sans doute parce qu’il y a chez Lange une proxi­mi­té émo­tion­nelle, une com­pas­sion et sur­tout le sou­ci, si­non l’ob­ses­sion, de mon­trer la di­gni­té de ses su­jets dans leur in­son­dable mi­sère, qui fait la dif­fé­rence. S’il ne s’agit nul­le­ment d’une mise en scène, l’his­toire de la pho­to prouve la vo­lon­té de son au­teur de sus­ci­ter, au­près du pu­blic, de l’em­pa­thie plu­tôt que de la pi­tié pour ses pro­ta­go­nistes. Se­lon Lin­da Gor­don, bio­graphe et spé­cia­liste de l’oeuvre de Lange, la pho­to­graphe a fait des choix dé­ci­sifs pour la cé­lé­bri­té de Mi­grant Mo­ther. Belle, dé­fiante, avec quelque chose d’à la fois dur et obs­ti­né dans son re­gard per­du au loin, Flo­rence Thomp­son, qui se cache der­rière la « mère », a été prise en pho­to dans le « Pea-pi­ckers Camp » près de la ville de Ni­po­mo. Lange sillon­nait alors le nord de la route 101, en Ca­li­for­nie. Sa mis­sion consis­tait à pho­to­gra­phier, pour le compte de la Farm Se­cu­ri­ty Ad­mi­nis­tra­tion – un des pro­grammes du New Deal vi­sant à lut­ter contre les consé­quences de la ré­ces­sion –, la vie des tra­vailleurs agri­coles mi­grants du Middle West. Les « Okies », comme on les ap­pe­lait, pas­saient de pé­riodes de la­beur épui­santes à celles d’in­ac­ti­vi­té, aus­si dures psy­cho­lo­gi­que­ment, sur­tout qu’elles n’étaient pas ré­mu­né­rées. Lange a ren­con­tré Thomp­son en plein hi­ver, sur le seuil de sa tente de for­tune. La femme nour­ris­sait ses 11 en­fants, dont cinq nés hors ma­riage, de lé­gumes trou­vés dans les champs. Elle avait 32 ans à l’époque. Lange a no­té à son adresse : « Elle était as­sise là, ses en­fants blot­tis contre elle, et sem­blait sa­voir que mes pho­to­gra­phies pour­raient l’ai­der. » Ce ne fut pas exac­te­ment le cas, bien que la pu­bli­ca­tion de la pho­to­gra­phie dans le San Fran­cis­co News ait sou­le­vé une im­mense vague de sym­pa­thie et pous­sé le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral à le­ver des fonds pour la construc­tion de camps et la dis­tri­bu­tion d’une aide ali­men­taire. Ce­la n’au­rait peut-être pas été pos­sible, si tous les en­fants avaient fi­gu­ré sur le cli­ché. C’est pour évi­ter que l’opi­nion pu­blique prenne les Okies pour d’ir­res­pon­sables « white trash » que Lange a mon­tré seule­ment trois en­fants. Les deux plus jeunes ont en outre été priés de dé­tour­ner leurs vi­sages de l’ob­jec­tif, ren­for­çant ain­si l’im­pres­sion que leurs pe­tits corps dé­pen­daient en­tiè­re­ment de la dé­brouillar­dise de leur mère. Re­trou­vée long­temps après, Flo­rence Thomp­son igno­rait tout du suc­cès de son por­trait : « Je n’en ai rien ob­te­nu, confie­ra-t-elle. J’au­rais pré­fé­ré qu’elle ne m’ait pas prise en pho­to. » On dit par­fois que le tra­vail de Lange, dé­cé­dée en 1965, a per­du de sa force après la Se­conde Guerre mon­diale. L’ex­po­si­tion du Jeu de Paume di­vise la pé­riode qui suit la grande crise en trois sec­tions res­pec­ti­ve­ment consa­crées à la construc­tion des chan­tiers na­vals Kai­ser à Rich­mond entre 1942 et 1944, à l’in­ter­ne­ment des ci­toyens amé­ri­cains d’ori­gine ja­po­naise à la suite de l’at­taque de Pearl Har­bor et, en­fin, à l’ins­ti­tu­tion de l’avo­cat com­mis d’of­fice dans plu­sieurs États amé­ri­cains, dont le com­té d’ala­me­da, près d’oak­land, où Lange a sui­vi, ap­pa­reil en main, un avo­cat d’ori­gine you­go­slave pen­dant deux ans (1955-1957). Comme dans ses pho­to­gra­phies da­tant des an­nées 1930, Lange conti­nuait à faire pré­va­loir l’in­di­vi­duel, ex­cel­lait dans l’art de don­ner un vi­sage sin­gu­lier à un phé­no­mène col­lec­tif, per­sis­tait à ma­gni­fier ses pro­ta­go­nistes. Il en res­sort une Amé­rique que l’on ad­mire et que l’on en­vie. Une Amé­rique de su­per­men or­di­naires, de pion­niers par né­ces­si­té et non par goût de l’aven­ture, d’ou­vriers noirs, de toutes ces pe­tites gens in­ébran­lables dans leur foi de leur « rêve amé­ri­cain », pour­tant in­ac­ces­sible à la plu­part d’entre eux. Chaque cli­ché pro­jette une sorte d’op­ti­misme, di­rait-on, fa­ta­liste. À moins que Lange n’ait réus­si à sai­sir ce quelque chose que l’on nomme le « ca­rac­tère na­tio­nal », dont elle était d’ailleurs une par­faite per­son­ni­fi­ca­tion. Née Nutz­horn, dans une fa­mille d’im­mi­grants al­le­mands de la deuxième gé­né­ra­tion, Lange a gran­di sans père, le­quel avait aban­don­né le foyer. À ses dé­buts d’au­to­di­dacte en pho­to­gra­phie, elle a tra­ver­sé tout le pays, de New York à San Fran­cis­co où, âgée d’à peine 18 ans, elle a ou­vert un stu­dio de por­traits. Son pre­mier ma­riage avec May­nard Dixon s’est sol­dé par un échec et une nou­velle bles­sure af­fec­tive lorsque Lange s’est re­trou­vée seule à éle­ver deux en­fants is­sus de cette union. Les an­nées pas­sées à par­cou­rir les routes pour son tra­vail l’ont for­cée à adop­ter un mode de vie qui ne dif­fé­rait pas ra­di­ca­le­ment de ce­lui des gens qui po­saient de­vant l’ob­jec­tif de son Gra­flex. « C’était dur, très dur », a-t-elle consi­gné dans un de ses car­nets qui l’ac­com­pa­gnaient par­tout. Dans un autre, elle a no­té le pro­pos d’une femme en­ceinte de l’ok­la­ho­ma, em­por­tée par l’exode ru­ral vers la côte Ouest : « C’est loin en­core, Tran­qui­li­ty, en Ca­li­for­nie ? » Les pho­to­gra­phies de Do­ro­thea Lange ne nous le disent pas. Mais ce­la doit bien exis­ter, un lieu ap­pe­lé Tran­qui­li­ty, en Ca­li­for­nie. •

Drought Re­fu­gees, vers 1935, Do­ro­thea Lange.

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