Être un in­tel­lec­tuel au­jourd'hui

La mis­sion des in­tel­lec­tuels ne consiste plus seule­ment à se battre pour la li­ber­té et la jus­tice, mais pour les faits. Nier les réa­li­tés qui dé­rangent, telle est la nou­velle tra­hi­son des clercs.

Causeur - - Sommaire N° 64 – Janvier 2019 - Alain Finkielkraut

1. S'en­ga­ger

« De­puis qu’ils portent ce nom, les in­tel­lec­tuels n’ont rien fait d’autre que de ces­ser mo­men­ta­né­ment d’être ce qu’ils étaient (écri­vain, sa­vant, ar­tiste) pour ré­pondre à des exi­gences mo­rales à la fois obs­cures et im­pé­rieuses parce qu’elles étaient de jus­tice et de li­ber­té. »

Cette dé­fi­ni­tion don­née par Mau­rice Blan­chot est ma­gni­fique. Mais elle est aus­si dan­ge­reuse car elle peut, et on le voit tous les jours, fa­vo­ri­ser la pos­ture au dé­tri­ment de la pers­pi­ca­ci­té. L’in­tel­lec­tuel, aus­si pres­sante que soit la cause qui le re­quiert, se doit de de­meu­rer in­tel­li­gent. Je m’y ef­force dans la me­sure de mes moyens. En même temps que je suis frap­pé par des in­jus­tices, je me sens mis au dé­fi de pen­ser des évé­ne­ments qui n’ont pas en­core de concept. Car l’his­toire dans la­quelle je me re­trouve em­bar­qué est ré­frac­taire à la phi­lo­so­phie cou­rante de l’his­toire.

À l’oc­ca­sion de mes prises de par­ti, une ques­tion phi­lo­so­phique sur­git en moi. Non pas qu’est-ce que ?, comme dans la mé­ta­phy­sique clas­sique, mais qu’est-ce qui se passe ? que nous ar­rive-t-il ? « La vé­ri­té, di­sait dé­jà Pé­guy, c’est que tout est im­mense, le sa­voir ex­cep­té, sur­tout qu’il faut s’at­tendre à tout, que tout ar­rive, qu’il suf­fit d’avoir un bon es­to­mac. »

Cet ex­cès de l’être sur l’idée a conduit Pé­guy à tra­vailler dans les mi­sères du pré­sent. Il n’a pas mis son au­to­ri­té phi­lo­so­phique au ser­vice d’une cause, il a fait de la phi­lo­so­phie au jour le jour. Il n’a pas in­ter­rom­pu son oeuvre pour s’en­ga­ger. Son oeuvre s’est consti­tuée au tra­vers de ses en­ga­ge­ments.

Ce­la a com­men­cé avec l’af­faire Drey­fus. Pé­guy était so­cia­liste. Or, ce mo­ment his­to­rique a pris à contre­pied la phi­lo­so­phie so­cia­liste de l’his­toire. Voi­là en ef­fet un bon bour­geois per­sé­cu­té par la bour­geoi­sie. Pour ceux qui rai­son­naient ex­clu­si­ve­ment en termes de lutte de classes, une telle in­trigue était in­con­ce­vable, elle ne pou­vait pas avoir eu lieu. Fort de sa connais­sance des lois de l’his­toire, Wil­helm Liebk­necht, le fon­da­teur avec Au­gust Be­bel du Par­ti ou­vrier so­cial­dé­mo­crate al­le­mand, af­fir­mait : « Est-il vrai­sem­blable, est-il ad­mis­sible qu’un of­fi­cier fran­çais dont la fa­mille et les pa­rents sont très in­fluents puisse être condam­né pour un crime de haute tra­hi­son qu’il n’a pas com­mis et dorme sous les ver­rous cinq an­nées du­rant ? » Non, ce­la n’était pas vrai­sem­blable, ce­la n’était pas ad­mis­sible et comme rien n’est sans rai­son, ni­hil est sine ra­tione, Drey­fus était cou­pable. Pé­guy s’est in­sur­gé contre cette lo­gique de fer et il a dé­ci­dé, en fon­dant Les Ca­hiers de la quin­zaine, de suivre les évé­ne­ments, « ex­cellent exer­cice pour se convaincre que les évé­ne­ments ne nous suivent pas ».

Dans son opus­cule Le Rap­pel à l’ordre : en­quête sur les nou­veaux ré­ac­tion­naires, pu­blié en 2002, ré­édi­té en 2016 et sa­lué ré­cem­ment pour sa force pré­mo­ni­toire par Pierre Ro­san­val­lon, le pen­seur de ré­fé­rence du jour­nal de ré­fé­rence, Da­niel Lin­den­berg écrit no­tam­ment que cer­tains in­tel­lec­tuels dé­noncent avec une as­su­rance qui ne laisse guère place au doute ou à la contra­dic­tion une vague d’an­ti­sé­mi­tisme « dont la réa­li­té en tant que telle reste pour­tant su­jette à cau­tion ». Pour­quoi cette réa­li­té est-elle su­jette à cau­tion ? Parce qu’elle n’entre pas dans le cadre, parce qu’elle ne cor­res­pond pas à la re­pré­sen­ta­tion que nous nous fai­sons du ra­cisme et à la lutte des do­mi­nants et des do­mi­nés cen­sée être le mo­teur de l’his­toire. Des « ra­ci­sés » ra­cistes, des do­mi­nés pas tou­jours pré­sen­tables, c’est aus­si in­ad­mis­sible, aus­si in­vrai­sem­blable pour le pro­gres­sisme contem­po­rain que l’achar­ne­ment de la bour­geoi­sie contre un de ses membres pour Liebk­necht. Et comme l’écrit Éric Voe­ge­lin dans Le Conflit entre sys­tème et réa­li­té, c’est la réa­li­té qui doit cé­der le pas face au sys­tème.

Être un in­tel­lec­tuel au­jourd’hui, ce n’est donc pas seule­ment se battre pour la li­ber­té et la jus­tice, mais pour les faits, contre le dé­ni idéo­lo­gique dont ils sont l’ob­jet. Et c’est aus­si mé­di­ter l’échec de la phi­lo­so­phie hé­gé­lia­no-mar­xiste de l’his­toire à sai­sir l’his­toire.

2. La nais­sance des idées

Il n’est pas sûr que pen­ser soit l’exer­cice na­tu­rel d’une fa­cul­té. Si l’on pense, écrit Gilles De­leuze, c’est plu­tôt sous le coup d’un choc que dans l’élan d’un goût : « Il y a dans le monde quelque chose qui force à pen­ser. Ce quelque chose est l’ob­jet d’une ren­contre fon­da­men­tale, et non d’une re­cog­ni­tion. Ce qui est ren­con­tré […] peut être sai­si sous des to­na­li­tés af­fec­tives di­verses, ad­mi­ra­tion, amour, haine, dou­leur. Mais dans son pre­mier ca­rac­tère, et sous n’im­porte quelle to­na­li­té, il ne peut être que sen­ti. » Et De­leuze aime à ci­ter cette ph­rase de Proust : « Les idées sont des suc­cé­da­nés des cha­grins. » Mes idées, et la conscience de mon iden­ti­té, ce que je sais du monde et de moi, sont les en­fants du →

cha­grin. C’est sous la lueur d’orage de la me­nace que j’ai dé­cou­vert la France et que j’ai pris conscience que j’étais fran­çais. La France qui n’était pour moi qu’un pas­se­port s’est rap­pe­lée à mon bon sou­ve­nir quand, de­ve­nue so­cié­té post-na­tio­nale, post­lit­té­raire et post­cul­tu­relle, elle a sem­blé glis­ser dou­ce­ment dans l’ou­bli d’elle-même. De­vant ce pro­ces­sus im­pla­cable, j’ai été étreint par ce que Si­mone Weil ap­pelle un pa­trio­tisme de com­pas­sion : « La ten­dresse pour une chose belle, pré­cieuse, fra­gile et pé­ris­sable. » La mor­ta­li­té de ce que je croyais du­rable, per­ma­nent, éter­nel, voi­là mon cha­grin et ma dé­cou­verte. À l’heure où les plus pro­gres­sistes des pro­gres­sistes veulent ex­tir­per la nos­tal­gie du coeur des hommes, j’ai ti­ré de ce cha­grin, en guise de mé­di­ta­tion et d’en­ga­ge­ment, une éco­lo­gie gé­né­rale : sou­ci de la terre, mais aus­si des bêtes, de la langue mal­me­née, de la trans­mis­sion de la culture et de la beau­té du monde.

3. Hei­deg­ger

Dans son der­nier livre, Notre his­toire in­tel­lec­tuelle et po­li­tique 1968-2018, Pierre Ro­san­val­lon rap­pelle qu’en 1987, Fran­çois Fu­ret, qui di­ri­geait la Fon­da­tion Saint-si­mon, et Mi­lan Kun­de­ra m’ont confié la di­rec­tion d’une nou­velle re­vue : Le Mes­sa­ger eu­ro­péen. Les grands uni­ver­si­taires et les grands pa­trons qui com­po­saient ce think tank at­ten­daient beau­coup de ce pro­jet. Hé­las, dit Ro­san­val­lon, ils ont été dé­çus : « Le ré­sul­tat avait été très éloi­gné de ce qui avait été ini­tia­le­ment en­vi­sa­gé. La sur­prise avait été d’abord ve­nue de la place don­née à un énorme en­semble consa­cré à Hei­deg­ger, dont les ar­ticles s’étaient éta­lés dans les trois pre­miers nu­mé­ros. C’était ain­si sous les aus­pices du dé­non­cia­teur im­pi­toyable des mé­faits de la tech­nique et, plus lar­ge­ment, de la mo­der­ni­té, que la pu­bli­ca­tion s’était pla­cée dès son lan­ce­ment au dé­but de 1987. Si une place était faite aux in­ter­ven­tions de Ian Pa­to­cka ou de Da­ni­lo Kis, (alors que les Mich­nik et Ge­re­mek, dis­si­dents que l’on pour­rait dire “li­bé­raux-pro­gres­sistes”, étaient, eux, igno­rés), c’était sur­tout à la dé­non­cia­tion d’un Oc­ci­dent ju­gé à la dé­rive qu’était consa­crée la pu­bli­ca­tion […]. Tout y était vu au prisme d’un dé­clin, d’un aban­don, d’un consen­te­ment cou­pable à une perte ir­ré­mé­diable. » Sous l’ef­fet de cette stu­peur in­di­gnée, la Fon­da­tion Saint-si­mon, lieu de dé­bats, a sus­pen­du, après trois nu­mé­ros, le sou­tien fi­nan­cier qu’elle avait ac­cor­dé au lan­ce­ment de l’en­tre­prise.

Ré­ta­blis­sons d’abord les faits : Mich­nik et Ge­re­mek ont par­ti­ci­pé à la re­vue pour un dos­sier por­tant sur le lourd conten­tieux ju­déo-po­lo­nais. Et notre sou­ci prio­ri­taire a été tout au long des dix an­nées qu’a du­ré cette re­vue, d’en­trer en re­la­tion avec les in­tel­lec­tuels d’eu­rope cen­trale. Or, il se trouve que la plu­part des dis­si­dents tchèques – Pa­to­cka (mort en 1977 après un bru­tal in­ter­ro­ga­toire po­li­cier), mais aus­si Ha­vel, Ka­rel Ko­sik, Va­clav Bie­loh­rad­sky – ont été très mar­qués par Hei­deg­ger. Voi­là la réa­li­té que n’ont pas su ou vou­lu voir les saint-si­mo­niens qui me re­pro­chaient de dé­lais­ser pour mes lu­bies ré­ac­tion­naires le dia­logue avec la dis­si­dence.

Ko­sik, que j’in­ter­roge en 1993, s’ef­force de ti­rer les le­çons du prin­temps de Prague et dit que cet évé­ne­ment fait tom­ber une lueur (« une simple lueur ») de doute sur le pa­ra­digme de l’époque mo­derne dans sa to­ta­li­té. Et ce pa­ra­digme, c’est pré­ci­sé­ment ce que Hei­deg­ger ap­pelle la tech­nique : non pas seule­ment des mo­teurs et des ma­chines, mais la ma­nière dont la réa­li­té se dé­couvre à nous. Être, à l’heure de la tech­nique, c’est être pro­duc­tible, ma­chi­nable, mal­léable, dis­po­nible.

Dans un de ses sé­mi­naires clan­des­tins, Pa­to­cka de­mande : « À quoi sommes-nous ac­cou­tu­més à l’ère tech­nique ? » Et voi­ci sa ré­ponse : « À re­ven­di­quer constam­ment et en ap­pe­ler à nos droits. Nous croyons avoir le droit d’ex­ploi­ter le monde en­tier, pré­ci­sé­ment nous qui exis­tons main­te­nant sans te­nir compte de ceux qui vien­dront ; nous croyons avoir le droit d’abu­ser de ce que le tra­vail as­si­du et in­cons­cient des so­leils et des étoiles a ac­cu­mu­lé de­puis des mil­liards d’an­nées. Ce droit ne fait pas ques­tion pour nous et nous ne nous de­man­dons pas non plus dans quel but nous gas­pillons tout ce­la. Nous n’en sa­vons rien. » Pa­to­cka a dé­fen­du, au prix de sa vie, les droits de l’homme contre la ty­ran­nie to­ta­li­taire, mais il était as­sez lu­cide pour voir la tech­nique à l’oeuvre dans l’illi­mi­ta­tion de ces droits. Et Pa­to­cka, comme Ha­vel, en ap­pe­lait à un revirement, à une ré­vo­lu­tion exis­ten­tielle.

Si, pour ma part, je consi­dère que la pen­sée de Hei­deg­ger ne peut se ré­duire à son en­ga­ge­ment ca­la­mi­teux, c’est qu’elle dé­crit, mieux que toute autre, la dé­tresse de notre temps et qu’elle entre en ré­son­nance avec cet ap­pel ré­di­gé par Fa­brice Ni­co­li­no et pu­blié dans Char­lie Heb­do : « Nous ne re­con­nais­sons plus notre pays. La na­ture y est souillée. Le tiers des oi­seaux ont dis­pa­ru en quinze ans, la moi­tié des pa­pillons en vingt ans, les abeilles et les pol­li­ni­sa­teurs meurent par mil­liards ; les gre­nouilles et les sau­te­relles semblent comme éva­nouies. Les fleurs sau­vages de­viennent rares. Ce monde qui s’ef­face est le nôtre et chaque cou­leur qui suc­combe, chaque lu­mière qui s’éteint est une dou­leur dé­fi­ni­tive. Ren­dez-nous nos co­que­li­cots ! Ren­dez-nous la beau­té du monde ! »

Pa­to­cka a dé­fen­du les droits de l'homme contre la ty­ran­nie to­ta­li­taire, mais il était as­sez lu­cide pour voir la tech­nique à l'oeuvre dans l'illi­mi­ta­tion de ces droits.

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