Tom­beau pour les en­fants qui ne gran­di­ront pas

Fils d'une juive ca­chée sous l'oc­cu­pa­tion, le gra­phiste Phi­lippe Ape­loig consacre un livre mo­nu­men­tal à la mé­moire des vic­times pa­ri­siennes tuées entre 1939 et 1945. Ses En­fants de Pa­ris suivent le par­cours des plaques com­mé­mo­ra­tives po­sées des égouts à l

Causeur - - Sommaire N° 64 – Janvier 2019 - Éli­sa­beth Lé­vy

L «a rue conduit ce­lui qui flâne vers un temps ré­vo­lu. » Cette for­mule de Wal­ter Ben­ja­min, on di­rait que Phi­lippe Ape­loig en a fait l’ex­pé­rience très concrète. C’est bien en flâ­nant dans les rues de Pa­ris où, après sa for­ma­tion amé­ri­caine, il vit et tra­vaille, que ce gra­phiste sur­doué a fait re­vivre un peu du monde dis­pa­ru en 1945. Ce pas­sion­né de lettres et de ca­rac­tères qui a fait de la ty­po­gra­phie un art du si­gni­fiant ne nous donne pas à voir des vi­sages ou des lieux, mais ces plaques com­mé­mo­ra­tives de­ve­nues si fa­mi­lières à nos re­gards d’hé­ri­tiers de la ca­tas­trophe. « Elles sont si nom­breuses, et sou­vent si dis­crètes, qu’il nous ar­rive de les dé­cou­vrir à des en­droits où nous sommes pas­sés cent fois sans les voir, écrit l’ar­tiste. Elles se fondent dans les murs des im­meubles, au point de ne plus re­te­nir l’at­ten­tion. Les plaques sont des mur­mures, pa­ti­nés par le temps et ab­sor­bés dans le chaos vi­suel. » Une li­ta­nie de noms et de dates tisse donc ce ré­cit muet qui sai­sit le lec­teur-spec­ta­teur au coeur sans que l’on com­prenne très bien com­ment de simples ins­crip­tions peuvent avoir une telle puis­sance évo­ca­trice.

En ap­pa­rence, En­fants de Pa­ris 1939-1945 est un livre de pho­tos, de pho­tos sans images puis­qu’on n’y voit que ces plaques, po­sées à la mé­moire des vic­times tuées entre 1939 et 1945. En réa­li­té, c’est un mo­nu­ment de mille pages, un tom­beau pour ces vies vo­lées, mais aus­si un tom­beau pour leur tom­beau, un hom­mage à tous ceux qui ont ap­por­té leur pierre (au sens propre) à ce drôle de par­cours mé­mo­riel dis­sé­mi­né dans toute la ville au fil des dé­cen­nies. « Des sous-sols jus­qu’aux toits, les plaques sont par­tout, ra­conte Ape­loig. Elles tissent la géo­gra­phie et le re­lief de la ville. On en trouve dans les égouts, les cou­loirs du mé­tro, et jus­qu’au som­met de la tour Eif­fel, à 300 m de haut, là même où les pom­piers, le 25 août 1944, au mo­ment de la Li­bé­ra­tion de Pa­ris, avaient his­sé le dra­peau tri­co­lore dans la ca­pi­tale en­core oc­cu­pée. » Elles sont usées et em­bel­lies par les an­nées, ou presque neuves, comme celles qui ont été po­sées dans les écoles pa­ri­siennes dans les an­nées 2000, cer­taines com­portent une croix

de Lor­raine ou une étoile de Da­vid. Quelques-unes ra­content une his­toire, d’autres rap­pellent sim­ple­ment qu’ici un étu­diant, un po­li­cier ou une ré­sis­tante a été ar­rê­té ou tué.

Le titre de cette su­perbe oeuvre gra­phique ne fait pas ré­fé­rence aux pe­tits ar­ra­chés à leurs écoles et as­sas­si­nés, mais aux En­fants du Pa­ra­dis, de Mar­cel Car­né. « Ce titre al­lé­go­rique, ex­plique Ape­loig, a ins­pi­ré ce pro­jet consa­cré aux vic­times des an­nées 1939-1945, nour­ris­sons, ga­mins, ado­les­cents, adultes, vieillards, tous ces En­fants de Pa­ris. » Dont beau­coup étaient comme Sch­mil, le grand-père ma­ter­nel de Phi­lippe Ape­loig, des en­fants d’adop­tion, ve­nus dans la pa­trie des Lu­mières pour fuir les po­groms.

En ef­fet, ce che­mi­ne­ment à tra­vers les noms ins­crits au fron­ton d’im­meubles et de mo­nu­ments est aus­si ce­lui qui re­lie l’au­teur à l’his­toire des siens. Celle de Sch­mil, donc, im­mi­gré de Po­logne, en­ga­gé en 1939, ré­sis­tant, dis­pa­ru en 1993 : « Le pre­mier de notre fa­mille de­puis bien long­temps à mou­rir de mort na­tu­relle, en France, son pays d’adop­tion, heu­reux et se­rein de nous y lais­ser vivre en sé­cu­ri­té et non plus dans la peur », ob­serve Ape­loig. Celle de sa mère Ida, en­fant ca­chée dans un vil­lage du Ber­ry qui, en no­vembre 2004, au terme d’une longue ba­taille contre l’ou­bli, y dé­voi­la une plaque où l’on peut lire ce texte : « MER­CI. Entre 1940 et 1944, une qua­ran­taine de fa­milles juives trou­vèrent re­fuge à Châ­teau­meillant. Tra­quées et pour­sui­vies par le gou­ver­ne­ment de Vi­chy, ain­si que par l’ar­mée al­le­mande qui oc­cu­pait notre pays, elles furent, pour la ma­jo­ri­té d’entre elles, sau­vées par le si­lence et l’ac­tion de la po­pu­la­tion, à l’ex­cep­tion de trois per­sonnes ar­rê­tées et dé­por­tées. Au­jourd’hui, en 2004, les en­fants de ces fa­milles tiennent, en ap­po­sant cette plaque, à ho­no­rer les gens qui, en toute connais­sance des risques en­cou­rus, les sau­vèrent de l’ar­res­ta­tion et de la dé­por­ta­tion. » On pense au gen­darme Ra­veau : lorsque la mi­lice fran­çaise, qui prê­tait main-forte à la Wehr­macht, ap­pro­chait de Châ­teau­meillant, il guet­tait les cour­riers d’ar­res­ta­tion. « Puis, ce com­bat­tant de l’ombre se met­tait à ar­pen­ter les rues au pas de gym­nas­tique en grom­me­lant à la diable : “Triste be­sogne ce soir” – un si­gnal que se trans­met­taient les ha­bi­tants pour ai­der les Juifs à se ca­cher en ur­gence. » En re­fu­sant d’ac­com­plir cette « triste be­sogne », Ra­veau n’a pas seule­ment sau­vé Ida Ro­zen­berg et per­mis à Phi­lippe Ape­loig de naître et de cé­lé­brer la mé­moire des morts, il a main­te­nu vi­vante l’âme de la France. Lui aus­si mé­rite que son nom soit ho­no­ré de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion. •

Phi­lippe Ape­loig, En­fants de Pa­ris 19391945, Gal­li­mard, 2018.

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