Un mois de sa­me­dis

Causeur - - Sommaire N° 64 – Janvier 2019 - Re­por­tage pho­to de Sté­phane Edel­son

L’ef­fet de sur­prise, c’est la règle nu­mé­ro un d’une bonne ré­vo­lu­tion à la fran­çaise. Sur ce point, les « gi­lets jaunes » avec leurs cha­subles sans manches n’ont pas dé­çu, Cas­ta­ner en sait quelque chose. C’est à un drôle de dia­logue entre le pou­voir et le peuple que nous avons as­sis­té en cette fin d’au­tomne. Un dia­logue qui a fait fi de toute règle, tout en ré­ac­ti­vant les tra­di­tions, les images et les pra­tiques d’une his­toire conflic­tuelle. D’une ré­gle­men­ta­tion contrai­gnante im­po­sant un gi­let fluo dans chaque voi­ture, les dam­nés du ga­zole ont fait leur éten­dard. Dans un Pa­ris vi­dé de ces classes in­ter­mé­diaires, où la voi­ture est un signe ex­té­rieur de pau­vre­té, ils sont en­trés, d’abord dou­ce­ment puis, sa­me­di après sa­me­di, comme une dé­fer­lante, tan­dis que le pu­blic dé­cou­vrait le di­manche les dé­pré­da­tions – ou dé­vas­ta­tions – oc­ca­sion­nées par leur pas­sage. Ces ma­ni­fes­tants dé­am­bu­lant plus qu’ils ne dé­fi­laient ont uti­li­sé toute la pa­no­plie des sup­ports : slo­gans, graf­fi­tis, bar­ri­cades, tout ce qui pou­vait faire une bonne image y est pas­sé. En face, on s’est adap­té : vi­si­tes­sur­prise des mi­nistres, la­cry­mo en abon­dance, charges de CRS, blin­dés, in­ter­pel­la­tions en masse de dan­ge­reux dé­ten­teurs de lu­nettes de pis­cine, pa­role du chef à la té­lé­vi­sion, sans ou­blier la voi­rie et pro­pre­té de Pa­ris en ac­tion pour re­mettre le dé­cor en place avant une nou­velle re­pré­sen­ta­tion. Un mois de sa­me­dis. Le 17 no­vembre, place de la Con­corde, nous étions ve­nus voir la fin d’un épi­phé­no­mène né sur les ré­seaux so­ciaux d’un ras-le-bol de ces Fran­çais qui roulent en ba­gnole. En dix mi­nutes, ne soyons pas ra­din, en 22, les CRS avaient fait re­mon­ter du Rond-point des Champs-ély­sées jus­qu’à l’étoile la pe­tite foule des « gi­lets jaunes » qui es­sayaient de blo­quer la cir­cu­la­tion au royaume du ba­ron Hauss­mann. Le 24 no­vembre, les Pa­ri­siens furent donc tout sur­pris de voir la po­lice dé­bor­dée et s’ex­cu­ser d’avoir été prise de court dès po­tron-mi­net par un groupe d’hy­per­ac­tifs. Puis, les 1er et 8 dé­cembre, les Pa­ri­siens, avec un at­ten­tisme digne de juin 40, se sont ter­rés pour at­tendre l’ar­ri­vée des bar­bares ve­nus de nos pro­vinces. Mo­tards en co­lère, pe­tits ar­ti­sans aux fins de mois im­pos­sibles, vieille garde du GUD, mé­len­cho­nistes ra­vi­go­tés, an­ti­ca­pi­ta­listes sur le re­tour et cas­seurs op­por­tu­nistes se sont of­fert le pa­vé pa­ri­sien toute la jour­née. À dé­faut d’une cause com­mune, cha­cun fai­sait preuve de bien­veillance pour celle du voi­sin. Ce conglo­mé­rat de mé­con­tents avait le vent en poupe et, pour­tant, une se­maine plus tard, le 15 dé­cembre « il n’y avait dé­jà plus per­sonne ! », au­rait pu pro­cla­mer Ja­lons. Dé­but d’un chan­ge­ment de fond ou fin ul­time d’une jac­que­rie contre le nou­veau monde ? À mi-che­min entre Jules Mi­che­let et Pierre Bel­le­mare, l’his­to­rien de 2030 nous comp­te­ra peut-être l’ex­tra­or­di­naire his­toire des « gi­lets jaunes ».

Pour l’heure plon­gée dans les ma­ni­fes­ta­tions de ces der­nières se­maines. •

Dans les yeux d'un flic.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.