Laurent Jo­ly : « Vi­chy a li­vré aux na­zis des juifs qu'ils ne de­man­daient pas »

Lors des cé­lé­bra­tions du 11-No­vembre, Em­ma­nuel Ma­cron a (in­vo­lon­tai­re­ment) re­lan­cé les po­lé­miques sur Pé­tain. Afin de mettre les points sur les i, sans com­plai­sance ni ana­chro­nisme, l'his­to­rien Laurent Jo­ly re­place les per­sé­cu­tions an­ti­sé­mites de Vi­chy da

Causeur - - Sommaire N° 64 – Janvier 2019 - Pro­pos re­cueillis par Daoud Bou­ghe­za­la

Causeur. L'une des thèses cen­trales de votre livre, L’état contre les juifs : Vi­chy, les na­zis et la per­sé­cu­tion an­ti­sé­mite (Gras­set), peut se ré­su­mer ain­si : con­trai­re­ment à ce qu'écrit Éric Zem­mour, Vi­chy n'a pas « sau­vé » les juifs fran­çais en ac­cep­tant de li­vrer les juifs étran­gers aux Al­le­mands. Com­ment l'étayez-vous ?

Laurent Jo­ly. L’idée que le mo­teur de la po­li­tique de Vi­chy était de pro­té­ger les juifs fran­çais re­lève du mythe. Un vieux mythe d’ailleurs, que Zem­mour re­met au goût du jour puisque c’est la jus­ti­fi­ca­tion du chef de l’état fran­çais Pé­tain, du pré­sident du Con­seil La­val ou du se­cré­taire gé­né­ral à la po­lice Bous­quet : à la Li­bé­ra­tion, de­vant leurs juges, tous as­surent n’avoir vou­lu que sau­ver les juifs fran­çais… Mais cette dé­fense ne ré­siste pas à l’exa­men de leurs mo­ti­va­tions au mo­ment des faits. D’abord, à l’été 1942, Vi­chy a li­vré aux na­zis des juifs qu’ils ne de­man­daient pas, à sa­voir les juifs apa­trides (ex-po­lo­nais, Al­le­mands, Au­tri­chiens, etc.) de zone libre, pla­cés sous sou­ve­rai­ne­té fran­çaise. Mais, sur­tout, quand La­val et Bous­quet les livrent aux na­zis, ils ne le jus­ti­fient pas en di­sant qu’ils le font pour sau­ver les juifs fran­çais. Non, ils as­sument, as­su­rant que c’est l’in­té­rêt de la France de se dé­bar­ras­ser de ces in­dé­si­rables, en­ne­mis de la Ré­vo­lu­tion na­tio­nale. Pré­ci­sons en­fin que la plu­part des en­fants li­vrés étaient nés en France et étaient fran­çais à titre dé­fi­ni­tif. Vi­chy n’en tient au­cun compte. Dès le prin­temps 1941, le vice-pré­sident du Con­seil, l’ami­ral Dar­lan, s’en fé­li­ci­tait à l’avance : « Grâce aux Al­le­mands, on va pou­voir se dé­bar­ras­ser des juifs étran­gers et des na­tu­ra­li­sés » ! Il est vrai ce­pen­dant que Vi­chy n’a pas l’in­ten­tion de tuer les juifs ni de dé­por­ter les juifs fran­çais en­ra­ci­nés.

Quels sont les res­sorts de l'an­ti­sé­mi­tisme vi­chyste ?

Vi­chy ex­prime un an­ti­sé­mi­tisme tra­di­tion­nel qui re­monte à l’af­faire Drey­fus. De ce point de vue, l’état fran­çais per­çoit avant tout la « ques­tion juive » comme un pro­blème d’étran­gers in­dé­si­rables. L’idée qu’il y a trop de juifs étran­gers ar­ri­vés en France dans les an­nées 1930 fait consen­sus dans l’opi­nion conser­va­trice. À ce titre, la po­si­tion du co­lo­nel de La Rocque, fi­gure de proue de la droite na­tio­na­liste de la fin des an­nées 1930, est ré­vé­la­trice. Il prône l’ex­pul­sion des « in­dé­si­rables », ain­si que la dé­na­tu­ra­li­sa­tion au cas par cas des juifs na­tu­ra­li­sés ayant « dé­mé­ri­té », mais il juge in­juste de re­cou­rir à un sta­tut des juifs et de s’en prendre aux juifs fran­çais. C’est cet an­ti­sé­mi­tisme avant tout xé­no­phobe qu’un gou­ver­ne­ment au­to­nome fran­çais se se­rait sans doute conten­té de suivre. Et c’est ce que La­val prône dès l’été 1940 : Vi­chy in­ter­dit aux na­tu­ra­li­sés d’être membres de ca­bi­nets mi­nis­té­riels, puis leur ferme l’ac­cès à la fonc­tion pu­blique, aux mé­tiers d’avo­cat et de mé­de­cin. Ce­la vise les juifs sans les nom­mer car le ré­gime, es­ti­mant que le pays n’est « pas an­ti­sé­mite », hé­site à adop­ter une loi ra­ciale.

Cette hé­si­ta­tion n'a pas du­ré long­temps, car dès l'au­tomne 1940, l'état fran­çais, imi­tant les lois na­zies de Nu­rem­berg, pro­mulgue un sta­tut des juifs ex­cluant les is­raé­lites fran­çais de plu­sieurs pro­fes­sions, un texte que Pé­tain a per­son­nel­le­ment dur­ci, comme l'a mon­tré une vi­déo d'ar­chives ex­hu­mée en 2010…

Oui, le ma­ré­chal Pé­tain a es­ti­mé qu’il fal­lait éli­mi­ner tous les juifs, y com­pris les an­ciens com­bat­tants, de l’édu­ca­tion na­tio­nale, et pas seule­ment les plus hauts fonc­tion­naires (ins­pec­teurs d’aca­dé­mie, rec­teurs, etc.). Ce­la a consi­dé­ra­ble­ment ag­gra­vé la por­tée du sta­tut, puisque tous les en­sei­gnants juifs, de l’uni­ver­si­taire à l’ins­ti­tu­teur, ont été ren­voyés. Dans mon livre, je dé­fends l’idée que l’adop­tion du sta­tut des juifs a lar­ge­ment obéi à une lo­gique d’ali­gne­ment sur l’al­le­magne – dy­na­mique ir­ré­sis­tible, qui s’im­pose par­tout en Eu­rope, même dans des pays sans tra­di­tion an­ti­sé­mite comme l’ita­lie.

Si je vous suis, La­val et Bous­quet ont re­dou­blé d'ar­deur dans les rafles an­ti­juives pour com­plaire aux Al­le­mands…

Là, on fait un bond vers 1942, et le contexte très par­ti­cu­lier du re­tour de Pierre La­val au pou­voir (avril), puis de l’exi­gence sou­daine des SS concer­nant les juifs (40 000 qu’ils veulent dé­por­ter). Très clai­re­ment, à ce mo­ment-là de la guerre, La­val doit plus que ja­mais don­ner des gages. Son idée : ali­men­ter à tout prix la po­li­tique de col­la­bo­ra­tion et sa­tis­faire Hit­ler afin →

d’ob­te­nir un trai­té de paix fa­vo­rable à la France une fois que le IIIE Reich au­ra conquis tout le conti­nent. Le reste passe par pertes et pro­fits, comme le dit Bous­quet : « L’his­toire nous don­ne­ra rai­son. » Dans ce cadre, Vi­chy tient à ce que ses po­li­ciers agissent en pleine au­to­no­mie. C’est que, de­puis deux ans, au mé­pris de la conven­tion d’ar­mis­tice – et donc de la sup­po­sée sou­ve­rai­ne­té de l’état fran­çais –, les Al­le­mands s’em­parent de dos­siers dans les ser­vices, prennent des otages dans nos pri­sons. Bous­quet a ju­gé les rafles « mixtes » fran­co-al­le­mandes d’août et de dé­cembre 1941 hu­mi­liantes pour la po­lice fran­çaise. Aus­si convainc-t-il le gé­né­ral SS Oberg, chef de la po­lice al­le­mande en zone oc­cu­pée, de l’in­té­rêt de lais­ser la po­lice fran­çaise agir seule. Les juifs apa­trides se­ront la mon­naie d’échange de Vi­chy contre le res­pect de sa sou­ve­rai­ne­té ad­mi­nis­tra­tive. C’est ce qui ex­plique que, de ma­nière aber­rante, ce soit Bous­quet qui or­donne of­fi­ciel­le­ment la rafle du 16 juillet 1942 et que pas un seul Al­le­mand n’y prenne part, alors que tout a été pla­ni­fié par les SS !

C'est exac­te­ment ce qu'a dé­cla­ré Em­ma­nuel Ma­cron lors de la com­mé­mo­ra­tion de la rafle du Vel' d'hiv'. Pour­quoi cri­ti­quez-vous son dis­cours dans votre livre ?

Le 16 juillet 2017, le pré­sident Ma­cron a com­mé­mo­ré les soixante-quinze ans du Vel’ d’hiv’ en dé­non­çant lé­gi­ti­me­ment l’an­ti­sé­mi­tisme de Vi­chy qui l’a conduit à li­vrer les juifs étran­gers. Mais il n’a pas men­tion­né le contexte d’oc­cu­pa­tion al­le­mande et a ci­té plu­sieurs idéo­logues an­ti­sé­mites, dont le com­mis­saire gé­né­ral aux ques­tions juives Dar­quier de Pel­le­poix qui n’a rien dé­ci­dé du tout. C’est une er­reur que d’im­pu­ter les rafles de l’été 1942 à quelques an­ti­sé­mites fa­na­tiques. Les or­ga­ni­sa­teurs et agents de la rafle du Vel’ d’hiv’ ne sont pas des an­ti­sé­mites, mais des tech­no­crates et des po­li­ciers or­di­naires. Ain­si, les com­mis­saires aux ma­nettes à l’état-ma­jor de la po­lice mu­ni­ci­pale ont tous été pro­mus sous le Front po­pu­laire. D’ailleurs, les ré­pu­bli­cains cen­tristes que sont La­val et Bous­quet dé­testent les ex­ci­tés d’ex­trême droite, im­po­sés par les Al­le­mands, comme Dar­quier...

Si la rafle du Vel' d'hiv' n'a vi­sé que les juifs apa­trides, est-ce grâce à Bous­quet ?

Non. Dès 1941, les Al­le­mands font le choix de ci­bler les apa­trides, qui pré­sentent l’avan­tage de n’avoir au­cun État pour les dé­fendre. En juillet 1942, le res­pon­sable du « fi­chier juif » à la pré­fec­ture de po­lice, An­dré Tu­lard, as­sure qu’il y a suf­fi­sam­ment de juifs apa­trides pour at­teindre l’ob­jec­tif de 22 000 juifs pa­ri­siens, fixé par les SS. Le pro­blème est donc ré­glé à la sa­tis­fac­tion de tout le monde. Mal­gré ce­la, la rafle du Vel’ d’hiv’ s’est sol­dée sur un de­mi-échec. Mon livre ré­vèle que les deux tiers des juifs vi­sés y ont échap­pé (27 000 fiches d’ar­res­ta­tions pour 9 000 juifs « adultes » ar­rê­tés).

Pour­quoi ?

Quelque 13 000 juifs, dont 4 000 en­fants, ont été ar­rê­tés. Or, ce sont des po­li­ciers or­di­naires, pas des mi­li­tants an­ti­sé­mites, qui ont agi. Beau­coup ont pré­ve­nu des juifs qu’ils connais­saient. D’un ar­ron­dis­se­ment à l’autre, les com­mis­saires ont trans­mis les ordres de ma­nière très dif­fé­rente, ce qui ex­plique la dis­pa­ri­té des ré­sul­tats. Par exemple, le com­mis­saire du 2e a fait fui­ter les in­for­ma­tions de sorte que seuls 20 % des juifs de l’ar­ron­dis­se­ment ont été ra­flés. In­ver­se­ment, dans le 12e, le com­mis­saire était sur le ter­rain, der­rière ses hommes, afin de s’as­su­rer que ses ordres étaient exé­cu­tés : les ar­res­ta­tions ont tou­ché 63 % des juifs vi­sés.

Les or­ga­ni­sa­teurs de la rafle savent-ils qu'ils conduisent les juifs à la mort ?

Bous­quet et La­val ne peuvent igno­rer que les juifs dé­por­tés sont des­ti­nés à mou­rir, mais ils ont choi­si de se men­tir à eux-mêmes. Dans leur lo­gique, on ne fait pas d’ome­lette sans cas­ser des oeufs. À l’été 1942, la BBC dif­fuse des in­for­ma­tions pré­cises sur l’ex­ter­mi­na­tion sys­té­ma­tique des juifs. En dé­cembre, une dé­cla­ra­tion des Al­liés an­nonce que les res­pon­sables du gé­no-

« Les deux tiers des juifs vi­sés par la rafle du Vel'd'hiv' y ont échap­pé. »

cide (comme on ne l’ap­pelle pas en­core) au­ront des comptes à rendre à la jus­tice in­ter­na­tio­nale. Il y avait vrai­ment beau­coup d’in­dices d’une po­li­tique cri­mi­nelle, dont l’am­pleur et les mo­da­li­tés (les chambres à gaz) ne se­ront connues qu’après 1945.

Quand le ré­gime de Vi­chy com­mence-t-il à s'éman­ci­per des Al­le­mands ?

Quand le vent tourne. À par­tir de l’été 1943, sen­tant la dé­faite du Reich iné­luc­table, La­val es­saie de ga­gner du temps, Bous­quet re­tourne sa veste.

Peut-on au moins mettre au cré­dit de Vi­chy le fait de ne pas avoir dé­na­tu­ra­li­sé les juifs de­ve­nus fran­çais dans les an­nées 1930, comme l'exi­geaient les na­zis ?

Mais Vi­chy a si­gné en juin 1943 ce fa­meux dé­cret de dé­na­tu­ra­li­sa­tion ! Ce sont les Al­le­mands qui mettent alors leur ve­to à sa pu­bli­ca­tion au Jour­nal of­fi­ciel, car ils craignent que les juifs concer­nés leur échappent. Mau­vais cal­cul. Un mois plus tard, le ren­ver­se­ment de Mus­so­li­ni est un tour­nant de la guerre. Vi­chy fait ma­chine ar­rière. Les SS sont fu­rieux. Pour au­tant, la prio­ri­té de la po­li­tique al­le­mande reste à l’ef­fort de guerre. Si bien que lorsque les SS dé­cident de tra­quer di­rec­te­ment les juifs, Ber­lin re­fuse d’en­voyer des ren­forts à Pa­ris !

Quelques mois plus tôt, en no­vembre 1942, la zone libre gé­rée par Vi­chy a été en­va­hie par les troupes al­le­mandes. Qu'est-ce que ce­la change pour les juifs ?

C’est une ca­tas­trophe, mais aus­si une au­baine pro­vi­soire. Une ca­tas­trophe, parce que dans l’ex-zone libre, Vi­chy re­fuse d’ap­pli­quer l’étoile jaune, mais édicte une loi qui marque les pièces d’iden­ti­té et les cartes de ra­vi­taille­ment. Cette me­sure change tout pour le quo­ti­dien des juifs, obli­gés de se faire connaître de l’ad­mi­nis­tra­tion pour se ra­vi­tailler. Le choix est ter­rible : bas­cu­ler dans la clan­des­ti­ni­té ou res­ter fa­ci­le­ment re­pé­rables. Mais c’est aus­si une au­baine, car l’ita­lie oc­cupe jus­qu’en sep­tembre 1943 une di­zaine de dé­par­te­ments dans le Sud-est et pro­tège les juifs contre Vi­chy et les na­zis. Quand les Al­le­mands oc­cupent tout le ter­ri­toire, c’est la traque des juifs. Dar­nand rem­place Bous­quet et Vi­chy donne l’ordre à sa po­lice d’ar­rê­ter des juifs fran­çais, comme à Bor­deaux.

L'état fran­çais pou­vait-il faire au­tre­ment ?

Le cas da­nois prouve que oui. Tan­dis que le Da­ne­mark, oc­cu­pé par le Reich et qui a éga­le­ment fait le choix de la col­la­bo­ra­tion d’état, re­fuse de per­sé­cu­ter les juifs, la France de Vi­chy mène des rafles, parce qu’elle veut se dé­bar­ras­ser des juifs étran­gers. Même l’ita­lie fas­ciste, mal­gré l’adop­tion de lois ra­ciales en 1938, re­fuse de dé­por­ter les juifs. Ce­la montre que l’on peut être an­ti­sé­mite, per­sé­cu­ter les juifs, mais re­fu­ser de col­la­bo­rer à leur mise à mort. Pour em­pê­cher le pire, en 1942, Vi­chy avait de mul­tiples res­sources : in­vo­quer la conven­tion de La Haye qui in­ter­dit de s’en prendre aux po­pu­la­tions oc­cu­pées pour des rai­sons re­li­gieuses, faire va­loir que beau­coup de juifs apa­trides avaient des en­fants fran­çais, pro­po­ser d’étu­dier les dos­siers au cas par cas (comme il le fe­ra l’an­née sui­vante)… De­vant un Vi­chy ré­tif en juillet 1942, les SS au­raient don­né leurs ordres di­rec­te­ment à la po­lice pa­ri­sienne, comme en 1941. Beau­coup de juifs au­raient été ar­rê­tés, mais Vi­chy ne se se­rait pas désho­no­ré en pre­nant en charge ces opé­ra­tions, puis en li­vrant 10 000 juifs de zone libre. Bref, ce qui condamne mo­ra­le­ment Vi­chy, c’est d’avoir col­la­bo­ré de ma­nière aus­si ac­tive à l’été 1942. En huit se­maines, Bous­quet a fait ar­rê­ter le tiers du to­tal des juifs dé­por­tés (26 000 juifs), soit da­van­tage que du­rant les treize der­niers mois de l’oc­cu­pa­tion !

À la Li­bé­ra­tion, les tri­bu­naux d'épu­ra­tion fran­çais sanc­tionnent-ils les per­sé­cu­tions an­ti­juives ?

Les juges font ce qu’ils peuvent. Alors que la no­tion de crime contre l’hu­ma­ni­té n’existe pas en­core en droit fran­çais, les ma­gis­trats lancent des cen­taines de pro­cé­dures pour ju­ger des « col­la­bo­ra­teurs » ac­cu­sés d’avoir ré­pri­mé les juifs. Les prin­ci­paux res­pon­sables du Com­mis­sa­riat gé­né­ral aux ques­tions juives sont lour­de­ment condam­nés. Le di­rec­teur de la po­lice mu­ni­ci­pale qui a di­ri­gé la rafle du Vel’ d’hiv’ écope de huit ans de tra­vaux for­cés, le pré­fet de po­lice est condam­né aux tra­vaux for­cés à per­pé­tui­té, et des di­zaines de po­li­ciers an­ti­juifs sont ju­gés. Mais beau­coup passent entre les gouttes : ceux que j’ap­pelle les « an­ti­sé­mites de bu­reau », tels les res­pon­sables ad­mi­nis­tra­tifs des « fi­chiers juifs », de Dran­cy, ceux qui ont don­né des ordres cri­mi­nels sans se sa­lir les mains.

Tra­duit en Haute Cour de jus­tice, com­ment Bous­quet s'en sort-il ?

Bous­quet pro­mène le juge char­gé de son ins­truc­tion, puis les ju­rés de la Haute Cour. Puis­qu’il n’est pas is­su de l’ex­trême droite et n’a ja­mais adhé­ré à un par­ti de la col­la­bo­ra­tion, il bé­né­fi­cie d’un pré­ju­gé fa­vo­rable. En prime, il se pré­sente comme un « dé­por­té », tan­dis qu’en réa­li­té, Oberg l’a en­voyé se mettre au vert dans une villa en Au­triche… Alors que le Par­ti com­mu­niste ap­pelle à l’exé­cu­ter en 1944-1945, Bous­quet fait jouer ses brillants avo­cats et son car­net d’adresses. L’ins­truc­tion traîne en lon­gueur. Quand il est ju­gé en 1949, en pleine guerre froide, les par­le­men­taires com­mu­nistes ont dé­ser­té la Haute Cour et Bous­quet bé­né­fi­cie du sou­tien de ses amis ra­di­caux. C’est ain­si qu’il est ac­quit­té. Avec le re­cul, cet ac­quit­te­ment ap­pa­raît comme l’un des plus grands ra­tés de l’épu­ra­tion. •

Laurent Jo­ly est his­to­rien, spé­cia­liste de l'an­ti­sé­mi­tisme fran­çais pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale.

Re­né Bous­quet aux cô­tés d'of­fi­ciers al­le­mands du­rant la rafle de Mar­seille, jan­vier 1943.

L'état contre les juifs, Laurent Jo­ly, Édi­tions Gras­set, 2018.

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