TANT QU'IL Y AU­RA DES FILMS

« Le cri­tique de ci­né­ma, c’est l’ins­pec­teur des tra­vaux fi­nis », di­sait Fran­çois Truf­faut. Chaque mois, Jean Chau­vet par­le­ra des chan­tiers en cours.

Causeur - - Tant Qu'il Y Aura Des Films Par Jean Chauvet - Par Jean Chau­vet

Qua­tuor à cordes sen­sibles Doubles vies, d’oli­vier As­sayas Sor­tie le 16 jan­vier 2019

Alain (Guillaume Ca­net), la qua­ran­taine, di­rige une cé­lèbre mai­son d’édi­tion où il pu­blie les ro­mans de son ami Léo­nard, écri­vain bo­hème (Vincent Ma­caigne). La femme d’alain, Sé­lé­na (Ju­liette Bi­noche) est la ve­dette d’une sé­rie té­lé po­pu­laire et Va­lé­rie (No­ra Ham­za­wi) as­siste vaillam­ment un homme po­li­tique. Bien qu’ils soient amis de longue date, Alain s’ap­prête à re­fu­ser le nou­veau ma­nus­crit de Léo­nard. Les re­la­tions entre les deux couples, plus en­tre­la­cées qu’il n’y pa­raît, vont se com­pli­quer… On de­vrait tou­jours ci­ter ain­si le ré­su­mé d’un film dont on s’ap­prête à dire du bien, his­toire de prou­ver qu’un sy­nop­sis ne dit rien ou presque. Ce­lui du nou­veau film d’oli­vier As­sayas ne dé­roge pas à la règle et c’est tant mieux. Cô­té droit, ce­la pour­rait don­ner du Da­nielle Thom­son bou­le­var­dier, cô­té gauche, du Agnès Jaoui conve­nu. Heu­reu­se­ment, on est chez As­sayas qui, quand il est au mieux de sa forme, comme ici, s’em­ploie à faire de ré­jouis­sants pas de cô­té. L’en­fant ché­ri par in­ter­mit­tence des In­rocks avait ain­si tu­toyé les gouffres de l’ex­com­mu­ni­ca­tion avec sa mer­veilleuse adap­ta­tion des Des­ti­nées sen­ti­men­tales, de Jacques Char­donne (et pour­quoi pas Cé­line, tant qu’on y était ?!...). Puis il avait, entre autres, mis à mal la mo­der­ni­té vir­tuelle dans De­mon­lo­ver, chan­té les louanges de la nos­tal­gie fa­mi­liale avec L’heure d’été, re­fu­sé le chant com­plai­sant du hé­ros avec son Car­los et don­né l’un de ses plus beaux rôles à Ju­liette Bi­noche, en­fin non lar­moyante, dans Sils Ma­ria. Au­jourd’hui, avec ce Doubles vies, il avance à vi­sage dé­cou­vert à tra­vers un film qui est d’abord et avant tout un suc­cu­lent fes­tin de pa­roles dans le pay­sage des co­mé­dies fran­çaises dé­vas­té par des oeuvres sou­vent anal­pha­bètes et vul­gaires. On se croi­rait chez Gui­try et ce­la fait bi­gre­ment du bien aux oreilles comme aux yeux. Mais le film ne s’ar­rête pas au ba­var­dage mon­dain et brillant de Sa­cha et se fait roh­mé­rien ten­dance L’arbre, le maire et la mé­dia­thèque. Ce Roh­mer dont le ma­li­cieux et ci­né­phile Jean Dou­chet dit qu’il a « in­ven­té le ci­né­ma par­lant ». On parle donc mo­der­ni­té et nu­mé­rique à tra­vers no­tam­ment le por­trait de Léo­nard, pe­tit cou­sin de ma­dame An­got dans l’au­to­fic­tion et vic­time ex­pia­toire des ré­seaux so­ciaux et cen­seurs. As­sayas, comme Roh­mer en son temps, re­ven­dique le film d’idées, à l’heure où une par­tie du ci­né­ma fran­çais sombre dans le film d’idiots adeptes de la nage syn­chro­ni­sée ou dans le film d’ados en tout genre. Il ne craint pas d’évo­quer ain­si la fi­gure de l’in­tel­lec­tuel si sou­vent mo­quée, voire conspuée par ailleurs. L’hom­mage as­su­mé à ces deux ci­néastes pré­ten­du­ment ré­acs est la preuve ul­time de l’ex­trême li­ber­té de ton que cultive As­sayas. Et puis com­ment ne pas lui sa­voir gré de par­ler des re­la­tions de couple au­tre­ment que comme cette guerre des sexes dont on voit bien que cer­tains vou­draient la ral­lu­mer tous les ma­tins ? Dans Doubles vies, au contraire, les couples tentent de vivre, de sur­vivre et de se ré­in­ven­ter. Si la ques­tion de la fi­dé­li­té se pose, si la ré­ponse peut être im­mo­rale, il n’em­pêche que le film se clôt sur autre chose, une pro­messe. Et pour ser­vir ces im­pec­cables dis­cours, As­sayas fait ap­pel à une dis­tri­bu­tion qui est tout sim­ple­ment un sans faute. Même Guillaume Ca­net, sor­ti du si­nistre grand bain, fait ici des étin­celles,

tout comme Ma­caigne, Bi­noche et Ch­ris­ta Thé­ret. Mais la vraie ré­vé­la­tion du film, c’est No­ra Ham­za­wi, vue jus­qu’ici sur les pla­teaux de té­lé, de ra­dio et de théâtre. Son per­son­nage, les deux pieds dans la glaise, est un peu notre porte-pa­role à la fa­çon d’un choeur lu­cide. Et dans ce rôle, l’ac­trice éblouit lit­té­ra­le­ment par sa jus­tesse ab­so­lue. Elle est l’âme sen­sible de ces doubles vies qui sont aus­si les nôtres. •

Ju­liette Bi­noche et Vincent Ma­caigne dans Doubles Vies, d'oli­vier As­sayas.

Doubles vies, d'oli­vier As­sayas.

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