Claire O'pe­tit, dé­pu­tée LREM : « Je com­prends le ras-le-bol des Fran­çais »

Ex-com­mer­çante, la dé­pu­tée LREM de l'eure Claire O'pe­tit est l'une des rares grandes gueules de la ma­jo­ri­té. Celle qui pré­sente le pro­fil so­cio­lo­gique des « gi­lets jaunes » dé­nonce la dé­con­nexion entre cer­taines élites pa­ri­siennes et le quo­ti­dien des clas

Causeur - - Sommaire N° 64 – Janvier 2019 - Pro­pos re­cueillis par Daoud Bou­ghe­za­la et Gil Mi­hae­ly

Causeur. En tant que dé­pu­tée La Ré­pu­blique en marche (LREM) très pré­sente sur le ter­rain, avez-vous vu ve­nir le mou­ve­ment des « gi­lets jaunes » ?

Claire O'pe­tit. Je n’ai pas cette pré­ten­tion. Néan­moins, avant même le dé­clen­che­ment de la crise, je sen­tais un grand mé­con­ten­te­ment. L’été der­nier, sur les mar­chés, dans les vide-gre­niers et lors de mes per­ma­nences, tout le monde me par­lait de la li­mi­ta­tion à 80 km/h de la vi­tesse au­to­ri­sée sur les pe­tites routes. Et le plus in­quié­tant, c’était le dé­ca­lage entre deux vi­sions des choses : à Pa­ris, le gou­ver­ne­ment s’est jus­ti­fié au nom de la sé­cu­ri­té, car ce­la évite des morts, mais nous n’avons à au­cun mo­ment dé­bat­tu de la por­tée so­ciale de cette me­sure. Quand on fait 60 km par jour pour al­ler tra­vailler, cinq mi­nutes sup­plé­men­taires de trans­port com­pliquent consi­dé­ra­ble­ment la vie. Il suf­fit d’un im­pon­dé­rable qui fait perdre du temps, oblige à ac­cé­lé­rer pour se re­trou­ver fla­shé par un ra­dar. Chaque ex­cès de vi­tesse vaut un point de per­mis et un PV de 45 ou 90 eu­ros. C’est dé­jà ça en moins sur le pou­voir d’achat ! Quand vous avez per­du deux ou trois points, vous crai­gnez de perdre votre per­mis et de ne plus pou­voir al­ler tra­vailler. L’aug­men­ta­tion des taxes car­bone n’a fait qu’en­flam­mer la co­lère qui cou­vait.

Vous ve­nez d'un mi­lieu mo­deste et votre par­cours de vie res­semble à ce­lui de nom­breux « gi­lets jaunes ». Si vous n'étiez pas dé­pu­tée, au­riez-vous oc­cu­pé un rond-point ?

Je n’au­rais pas été sur un rond-point ni par­ti­ci­pé à une ma­ni­fes­ta­tion non dé­cla­rée. Au cours de ma vie, j’ai par­ti­ci­pé à des grèves et des mou­ve­ments so­ciaux sans ja­mais en­freindre la loi ni faire usage de vio­lence ou dé­gra­der des biens. Ce­la dit, je com­prends la dé­tresse et le ras-le-bol des Fran­çais qui n’en peuvent plus. Après l’adop­tion des 80 km/h, nous étions quelques dé­pu­tés de la ma­jo­ri­té à voir que ce­la ne pas­sait pas en pro­vince. Nous avons aus­si fait re­mon­ter au som­met le mé­con­ten­te­ment des re­trai­tés. Au dé­part, même

nous, les élus, n’avions pas com­pris que la hausse de la CSG tou­che­rait des re­traites aus­si basses ! Pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle, il ne nous a ja­mais été ex­pli­qué qu’un couple de re­trai­tés, avec une femme tou­chant une pen­sion de 500 eu­ros par mois et le ma­ri 1 200 eu­ros, al­lait être af­fec­té par la hausse de la CSG.

Au-de­là de la frac­ture éco­no­mique et so­ciale, on a le sen­ti­ment d'un fos­sé cultu­rel entre les par­le­men­taires LREM et la France pé­ri­phé­rique. Par­ta­gez-vous ce constat ?

Oui. Au point que j’ai pen­sé quit­ter le groupe par­le­men­taire, bien que je sou­tienne en­core à 100 % le pro­gramme d’em­ma­nuel Ma­cron. Il faut dire que je ne me sens pas écou­tée ni res­pec­tée par cer­tains. Ce­la s’ex­plique peut-être par le fait qu’au sein de LREM, nous ne nous connais­sions pas, exac­te­ment comme les « gi­lets jaunes » ! Reste une ph­rase du pré­sident que je garde constam­ment en tête : « Je veux que les Fran­çais à la fin de mon man­dat vivent mieux qu’au dé­but. »

C'est mal par­ti…

Ne le croyez pas. Beau­coup de choses ont été faites. Dans un pre­mier temps, le gou­ver­ne­ment a choi­si de fa­vo­ri­ser le main­tien et l’im­plan­ta­tion des en­tre­prises en France afin de créer des em­plois. Ce­la n’a pas em­pê­ché cer­taines er­reurs de com­mu­ni­ca­tion, qu’ont no­tam­ment com­mises de jeunes dé­pu­tés LREM qui pas­saient dans les mé­dias en en­joi­gnant aux re­trai­tés : « Certes, vous ga­gnez moins, mais pen­sez à l’ave­nir de vos pe­tits-en­fants… » Si j’avais en­ten­du mon pe­tit­fils de 30 ans bien coif­fé dire ce­la à la té­lé­vi­sion, je lui au­rais mis mon pied au cul !

À quels autres signes voyez-vous que la plu­part des élus, no­tam­ment LREM, sont dé­con­nec­tés de la base ?

Cer­tains dé­pu­tés par­tagent une per­ma­nence avec d’autres so­cié­tés, comme s’ils étaient une start-up ! Dans ces condi­tions, com­ment vou­lez-vous re­ce­voir des ci­toyens qui veulent vous par­ler de leurs dif­fi­cul­tés avec l’ad­mi­nis­tra­tion ? Chaque se­maine, je re­çois au moins une ving­taine de Fran­çais qui ont des pro­blèmes avec une banque ou les ser­vices so­ciaux. Ils ne vien­draient sû­re­ment pas s’ex­pri­mer si j’ac­cueillais des so­cié­tés dans la même pièce. D’autres dé­pu­tés ont une per­ma­nence ca­chée au fond d’une cour que per­sonne ne connaît. Il m’a été dit que cer­tains n’avaient même pas en­core de per­ma­nence, un an et de­mi après leur élec­tion !

Re­ve­nons au fond de la ques­tion so­ciale. Les an­nonces pré­si­den­tielles (an­nu­la­tion de la taxe car­bone, 100 eu­ros de plus sur le SMIC, baisse de la CSG pour cer­tains re­trai­tés) suf­fi­ront-elles à cal­mer la ten­sion ?

Em­ma­nuel Ma­cron a eu le ton, la gra­vi­té et l’em­pa­thie né­ces­saires. Pour bien connaître notre pré­sident, je peux vous as­su­rer qu’il a en­ten­du les « gi­lets jaunes ». Il a fait le maxi­mum pos­sible dans la li­mite des contraintes fi­nan­cières. Au quo­ti­dien, il se bat pied à pied pour ob­te­nir les 100 eu­ros de hausse du SMIC, ain­si que la prime de fin d’an­née des en­tre­prises aux sa­la­riés. Cer­tains sa­la­riés ont ob­te­nu jus­qu’à 1 000 eu­ros de prime, bien que ce ne soit pas fa­cile pour les PME. Les em­ployés des pe­tites en­tre­prises n’ont rien en de­hors des congés payés obli­ga­toires, ni ti­ckets res­tau­rant, ni primes spé­ciales… Certes, toutes ces an­nonces ne suf­fisent pas à ap­por­ter une ré­ponse de long terme. Mais ce n’est que le dé­but d’une grande né­go­cia­tion. À cette fin, le pré­sident a créé les condi­tions fa­vo­rables à l’ou­ver­ture d’un dé­bat so­cial de trois mois avec chaque cor­po­ra­tion. Il faut ab­so­lu­ment qu’un consen­sus rai­son­nable émerge.

Votre par­ti est-il en me­sure de par­ti­ci­per à ces né­go­cia­tions ?

À l’heure ac­tuelle, LREM n’est pas struc­tu­ré pour le faire. Au dé­part, Ch­ris­tophe Cas­ta­ner a été élu dé­lé­gué gé­né­ral. Il de­vait y res­ter. Mais après sa no­mi­na­tion Place Beau­vau, des res­pon­sables tra­vaillant au siège, très struc­tu­ré po­li­ti­que­ment, ont été nom­més dans dif­fé­rentes ad­mi­nis­tra­tions. Ce noyau-là nous manque cruel­le­ment. Le nou­veau dé­lé­gué gé­né­ral, Sta­nis­las Gue­ri­ni, n’est ab­so­lu­ment pas en cause. C’est un pro­blème de quan­ti­té. Je pense à ces dé­pu­tés qui n’ont pas été élus au sein du par­ti, mais nom­més à des postes de vice-pré­sident. Ils prennent la grosse tête et per­turbent la mise en place de cette di­rec­tion.

Dans son dis­cours, le pré­sident a évo­qué la ques­tion mi­gra­toire et la laï­ci­té. Il doit donc sa­voir que la re­ven­di­ca­tion des « gi­lets jaunes » concerne tout un mode de vie. Jusque-là, il in­car­nait le camp des ou­verts, des mo­dernes, face aux po­pu­listes à l'es­prit étroit. Doit-il de­ve­nir un peu po­pu­liste ?

Po­pu­liste, non. Ce­la re­vien­drait à flat­ter les Fran­çais, à les faire rê­ver et à pro­po­ser des ac­tions qui, si elles étaient ap­pli­quées, condui­raient notre pays à la ruine. Les po­pu­listes sont des ir­res­pon­sables. Par contre, on peut res­ter pro­gres­siste sans pour au­tant ou­blier les classes les plus po­pu­laires. Ça, notre pré­sident le sait très bien. Par ailleurs, notre mou­ve­ment doit en­ta­mer sa mue pour se trans­for­mer en un mou­ve­ment de masse qui lui per­met­tra de s’ins­crire du­ra­ble­ment dans le pay­sage po­li­tique. Au sein du groupe LREM, je compte im­pul­ser la créa­tion d’un pôle po­pu­laire et ru­ral pour évi­ter des dé­con­nexions fu­tures avec la réa­li­té. •

« Cer­tains dé­pu­tés LREM par­tagent une per­ma­nence avec d'autres so­cié­tés, comme s'ils étaient une start-up ! »

Claire O'pe­tit est dé­pu­tée LREM de l'eure.

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