Car­los Ghosn, vic­time du sui­cide in­dus­triel fra­çais

Causeur - - Sommaire N° 65 – Février 2019 - Loïk Le Floch-prigent

L'in­car­cé­ra­tion de Car­los Ghosn au Ja­pon est une af­faire grave. Quelles que soient les charges re­te­nues contre lui, le PDG de Res­sault-nis­san a fait de ce groupe ja­dis en crise l'un de nos fleu­rons in­dus­triels. Son lâ­chage par la France ré­vèle le dés­in­té­rêt de nos po­li­tiques pour l'in­dus­trie.

Les si­tua­tions de crise nous ap­prennent beau­coup, à la fois sur nous-même et sur les autres. Ce que l'on peut dé­sor­mais ap­pe­ler « l'af­faire Car­los Ghosn » est riche d'en­sei­gne­ments sur l'aban­don par la France de son am­bi­tion in­dus­trielle. Tout d'abord, voi­ci un chef d'en­tre­prise in­dus­trielle, dont les suc­cès sont in­con­tes­tables, qui est in­car­cé­ré bru­ta­le­ment en terre étran­gère et qui re­çoit ins­tan­ta­né­ment de la part des mé­dias fran­çais des ton­neaux d'im­mon­dices sans que ses pairs, les in­dus­triels fran­çais, ne viennent tem­pé­rer les ju­ge­ments hâ­tifs. Ain­si se construit l'image d'un pa­tron trop payé, trop avide et dé­pen­sier, tan­dis que sont pas­sées sous si­lence ses ac­tions sur plus de vingt ans pour construire le pre­mier groupe mon­dial d'au­to­mo­biles. Lâ­che­té des hommes, ja­lou­sie, in­gra­ti­tude, peur des pairs de se re­trou­ver en pre­mière ligne mé­dia­tique s'ils parlent, certes, mais dans notre Hexa­gone, plus gé­né­ra­le­ment, igno­rance et dé­ni de réa­li­té. Nis­san était au plus mal avant que Car­los Ghosn ne s'en oc­cupe, et il a ré­veillé Re­nault en en fai­sant une en­tre­prise in­ter­na­tio­nale. Beau­coup de di­ri­geants d'en­tre­prises ne peuvent pas s'en­or­gueillir d'un tel ré­sul­tat.

Il est clair aus­si que nous n'ar­ri­vons pas à di­gé­rer le « mar­ché » des pa­trons, alors que ce­lui des foot­bal­leurs ne nous étonne plus ou, pire, nous rend fiers lorsque nos « na­tio­naux » sont ache­tés à des prix exor­bi­tants par des bourses exo­tiques. Je suis moi-même gê­né par les chiffres af­fi­chés par les nou­veaux princes de l'in­dus­trie, sur­tout parce que la qua­li­té des pré­ten­dants est sou­vent usur­pée par l'ap­par­te­nance à une caste, dont je dé­nonce sou­vent le manque de com­pé­tence et d'ef­fi­ca­ci­té. Mais la vo­lon­té de la nou­velle gé­né­ra­tion de mon­trer et de me­su­rer sa va­leur ne de­vrait pas la conduire à conclure que tous ceux qui l'ont pré­cé­dée doivent être je­tés en pri­son dans des condi­tions hu­maines et ju­di­ciaires in­ac­cep­tables.

Le deuxième point est ce­lui de notre ca­pa­ci­té en tant que pays à nous faire res­pec­ter sur la scène in­ter­na­tio­nale par les ju­ri­dic­tions, certes au­to­nomes et par­ti­cu­lières, mais ap­par­te­nant au monde « glo­ba­li­sé » qui est le nôtre. Ain­si, un haut cadre d'al­stom, Fré­dé­ric Pie­ruc­ci, a-t-il été in­car­cé­ré vingt-cinq mois aux Étatsu­nis pour faire plier notre pays et lui faire ac­cep­ter la vente du dé­par­te­ment éner­gie à Ge­ne­ral Elec­tric. Il vient de pu­blier Le Piège amé­ri­cain, tan­dis que le pré­sident de la com­mis­sion par­le­men­taire sur Al­stom de­mande à la justice de rou­vrir le dos­sier pour ap­pré­cier les res­pon­sa­bi­li­tés, y com­pris celle du pré­sident de la Ré­pu­blique lors­qu'il était à Ber­cy. On pour­rait aus­si ci­ter les amendes co­los­sales in­fli­gées à des en­tre­prises fran­çaises opé­rant aux États-unis, la BNP en tête – près de 9 mil­liards de dol­lars –, mais aus­si la So­cié­té gé­né­rale, Tech­nip, To­tal… Et là, ce sont les Ja­po­nais qui veulent re­trou­ver l'in­dé­pen­dance de Nis­san alors que cette so­cié­té a été sau­vée par l'en­ga­ge­ment fi­nan­cier de Re­nault (ain­si que par la ges­tion de Car­los Ghosn). Or, non seule­ment, la France dis­pose chez Nis­san d'une mi­no­ri­té im­por­tante de 43,4 %, qui fait de cette so­cié­té une « qua­si-fi­liale » de Re­nault, mais les mar­chés eu­ro­péens et fran­çais sont im­por­tants pour So­ny, To­shi­ba, Mit­su­bi­shi, Mit­sui, Hi­ta­chi, Toyo­ta, Hon­da, Ya­ma­ha. Je ne doute pas que nous ayons quelques me­sures de ré­ci­pro­ci­té à faire va­loir dis­crè­te­ment. Il ne s'agit pas d'être « trans­pa­rents », comme on nous le se­rine quo­ti­dien­ne­ment, mais sim­ple­ment ef­fi­caces.

Le troi­sième point est en­core plus grave car les com­men­taires, qu'ils soient po­li­tiques ou jour­na­lis­tiques, nous montrent à quel point nous n'avons pas conscience du monde dans le­quel nous vi­vons et moins en­core de son évo­lu­tion. Si notre pays a du mal à payer ceux qui tra­vaillent et à faire di­mi­nuer le chô­mage, c'est qu'il n'a pas com­pris, en son temps, que l'in­dus­trie était fon­da­men­tale pour son éco­no­mie. Il s'est lais­sé en­dor­mir par les pers­pec­tives d'une mon­dia­li­sa­tion qui al­lait faire fa­bri­quer dans des pays à faible coût de main-d'oeuvre des pro­duits dont nous al­lions maî­tri­ser la concep­tion et donc les di­vi­dendes. Avec la dis­pa­ri­tion de nos usines, notre so­cié­té al­lait de­ve­nir une so­cié­té de « ser­vices » et nous conti­nue­rions tran­quille­ment à do­mi­ner le monde grâce à nos cer­veaux su­pé­rieurs. Bien évi­dem­ment, ce­la n'a pas été le cas, et les pays du monde oc­ci­den­tal qui s'en sortent le mieux sont ceux qui ont mi­sé sur la fa­bri­ca­tion et le main­tien du sa­voir-faire et d'une force de tra­vail na­tio­nale.

Cette ob­ser­va­tion de la réa­li­té de notre pays est es­sen­tielle pour rec­ti­fier le tir. Nous avons sau­vé Nis­san avec notre ar­gent et notre sa­voir-faire, dé­sor­mais Nis­san, Re­nault et Mit­su­bi­shi sont im­bri­qués dans un ave­nir com­mun, car les uns aident les autres et la masse des 10 mil­lions de vé­hi­cules ven­dus à tra­vers le monde per­met d'en­vi­sa­ger les in­ves­tis­se­ments de re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment, et la construc­tion d'usines dans de nou­veaux pays… sans avoir peur de som­brer pour une seule mau­vaise dé­ci­sion. C'est ce­la la réa­li­té de la grande in­dus­trie dont nous sommes ha­bi­tués à perdre chaque an­née des mor­ceaux, comme nous l'avons fait avec Al­stom, après avoir aban­don­né Rhône-pou­lenc, Pe­chi­ney, Al­ca­tel, Ar­ce­lor. Reste à es­pé­rer, pour que notre pays sur­vive, que nous par­vien­drons à nous ac­cro­cher à Mi­che­lin, Air Li­quide, Peu­geot, Das­sault, To­tal... Les ca­pa­ci­tés de sous-trai­tance de ces grandes en­tre­prises sont im­menses, aus­si une grande par­tie des PME qui ir­riguent notre ter­ri­toire na­tio­nal son­telles dé­pen­dantes de la mon­dia­li­sa­tion réus­sie de nos grands groupes na­tio­naux et du main­tien de leurs ac­ti­vi­tés de pro­duc­tion dans notre pays. La vi­sion, la ca­pa­ci­té de dé­ci­sion, le cha­risme des chefs d'en­tre­prise sont des fac­teurs es­sen­tiels, quoique non suf­fi­sants, de leur suc­cès. C'est pour­quoi il n'est pas né­ces­saire de les érein­ter conti­nuel­le­ment, quand bien même leurs ego peuvent être ir­ri­tants.

Conti­nuer à op­po­ser grandes, moyennes et pe­tites en­tre­prises n'a au­cun sens quand il est urgent de ré­flé­chir col­lec­ti­ve­ment à ce que peut être l'in­dus­trie du fu­tur. Il y au­ra tou­jours des pro­duc­tions mon­diales et des pro­duc­tions de niches, d'un cô­té des marges in­fimes que seul le nombre de pro­duits ven­dus peut faire es­pé­rer, de l'autre des pro­duits spé­ci­fiques mais in­dis­pen­sables sur les­quels il est plus fa­cile de dé­ga­ger une ren­ta­bi­li­té. En re­vanche, nous vi­vons un chan­ge­ment de taille avec l'usage qui rem­place la pos­ses­sion, le dé­ve­lop­pe­ment du­rable qui doit se pré­fé­rer au je­table, le re­cy­clable à la dé­charge. Le di­gi­tal, le nu­mé­rique, l'in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle sont des élé­ments clés de notre fu­tur, mais nous ne pou­vons pas nous conten­ter des dis­cours ly­riques et des pos­tures, il nous faut construire et pro­duire, construire des ate­liers et des usines de fa­bri­ca­tion. Ce­la né­ces­site des ca­pi­taux et nous de­vons en­cou­ra­ger tous ceux qui ont un bas de laine à le ris­quer dans le dé­ve­lop­pe­ment de l'in­dus­trie de notre pays au lieu d'es­pé­rer que les fonds exo­tiques at­ti­rés par le châ­teau de Ver­sailles viennent à notre se­cours. Nous avons les res­sources né­ces­saires à notre ave­nir, mais nous conti­nuons à pré­fé­rer la pierre à l'in­dus­trie. Si nous n'ac­com­plis­sons pas notre ré­vo­lu­tion cultu­relle, nous n'y sur­vi­vrons pas et nous per­drons aus­si la pierre qui se­ra ra­che­tée par ceux qui au­ront com­pris com­ment va le monde. •

Cro­quis d'au­dience re­pré­sen­tant Car­los Ghosn lors de sa pre­mière com­pa­ru­tion, dif­fu­sée sur une chaîne de té­lé­vi­sion nip­ponne, To­kyo, 8 jan­vier 2019.

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