Mo­len­beek, une his­toire belge

Causeur - - Sommaire N° 65 – Février 2019 - Daoud Bou­ghe­za­la

Tris­te­ment cé­lèbre de­puis les at­ten­tats de 2015 et 2016, la com­mune bruxel­loise de Mo­len­beek pré­sente un double vi­sage. Bo­bo d'un cô­té, ghet­to is­la­mi­sé de l'autre, la ville d'ori­gine de nom­breux ter­ro­ristes re­flète les contra­dic­tions de la Bel­gique. Re­por­tage.

Q «uand Trump dit que Mo­len­beek est un trou à rats et Zem­mour qu’il faut nous bom­bar­der, ça va loin ! » s'in­surge Ali, 30 ans. De­puis quelques an­nées, Mo­len­beek-saint-jean s'est at­ti­ré la ré­pu­ta­tion de plaque tour­nante du dji­ha­disme. Et pour cause : le noyau dur du com­man­do de l'état is­la­mique à l'ori­gine des at­ten­tats de no­vembre 2015 (Pa­ris) et sep­tembre 2016 (Bruxelles) a gran­di dans cette com­mune de 100 000 ha­bi­tants. Pas­sés de par­cours dé­lin­quants ou cri­mi­nels à Daech, Ab­del­ha­mid Abaaoud, les frères Ab­des­lam et Mo­ha­med Abri­ni for­maient une bande de co­pains mo­len­bee­kois ori­gi­naires du Ma­roc, comme 60 % de la po­pu­la­tion lo­cale. Leur équi­pée bar­bare a sym­bo­li­que­ment pris fin le 18 mars 2016, jour de la cap­ture de Sa­lah Ab­des­lam dans la cave de son cou­sin… à Mo­len­beek. Der­nier scan­dale en date, la pu­bli­ca­tion d'un prêche de 2009 au cours du­quel le rec­teur de la grande mos­quée Al Kha­lil de Mo­len­beek ap­pe­lait à « brû­ler les sio­nistes ». De tels pro­pos font dé­sordre dans la bouche du pré­sident de la Ligue des imams de Bel­gique, qui a pi­gnon sur rue à Bruxelles. Car, comme Mar­seille, la ca­pi­tale du royaume a conser­vé ses quar­tiers po­pu­laires et im­mi­grés dans son en­ceinte au lieu de les re­je­ter en pé­ri­phé­rie. Plu­sieurs des 19 com­munes bruxel­loises consti­tuent ain­si des pe­tits Mo­len­beek où les mi­no­ri­tés turques (Saint-josse, Schaer­beek, Lae­ken) et ma­ro­caines (An­der­lecht, Fo­rest) tendent à consti­tuer des ma­jo­ri­tés lo­cales. À un jet de pierre de la Grand-place, lon­gé par un tramway, le ca­nal de Wille­broeck sé­pare Bruxelles-ville de la tris­te­ment cé­lèbre Mo­len­beek. Sur les quais, la belle brique rouge du centre pour de­man­deurs d'asile du Pe­tit-châ­teau voi­sine avec une fresque éro­tique. En face, des por­traits pop art de qui­dams lu­net­tés ou voi­lés ornent l'en­trée de Mo­len­beek. Pour l'heure, les seuls ra­di­ca­li­sés que je croise sont des cy­clistes pé­da­lant comme des dé­ra­tés sur la piste face au Phare du Ka­naal, un bar et « es­pace de co­wor­king » à la fa­çade peinte fa­çon BD. Le lieu est pri­sé des bo­bos. À quelques en­ca­blures, dans le foyer as­so­cia­tif du quar­tier Ma­ri­time où il of­fi­cie, Ali s'agace de l'image de coupe-gorge qui colle à la peau de sa ville : « Au Nou­vel An, il y a eu des voi­tures, des pou­belles et des ap­par­te­ments brû­lés dans tout Bruxelles, mais on n’a par­lé que de Mo­len­beek. Puisque c’est ven­deur pour les mé­dias, tout ce qui s’y passe est dé­mul­ti­plié. » La nuit de la Saint-syl­vestre, de jeunes Mo­len­bee­kois ont in­cen­dié des pou­belles, un sa­pin de Noël, caillas­sé une voi­ture de pom­piers, pillé une phar­ma­cie, dé­vas­té du mo­bi­lier ur­bain. Au len­de­main de ces dé­pré­da­tions, la nou­velle bourg­mestre Ca­the­rine Mou­reaux a certes ré­cla­mé la fin du sen­ti­ment d'im­pu­ni­té, mais sur­tout stu­pé­fait l'opi­nion pu­blique en dé­cla­rant : « Si nous n’or­ga­ni­sons pas de fête, les jeunes font leur propre fête ! » De bon ma­tin, dans ces rues dé­sertes, on ima­gine mal la dé­lin­quance, les tra­fics, le ra­cket qui peuvent sé­vir nui­tam­ment aux abords du mé­tro Étangs noirs. Des quais, la rue de l'ave­nir et ses friches nous plongent dans le pas­sé la­bo­rieux de ce pe­tit Man­ches­ter au­jourd'hui dés­in­dus­tria­li­sé. Dès 1964, des ou­vriers ma­ro­cains et turcs s'y sont ins­tal­lés pour ve­nir tra­vailler dans les mines de char­bon en ver­tu des conven­tions si­gnées avec leur pays d'ori­gine. Leurs fa­milles sui­vront à l'ins­tau­ra­tion du grou­pe­ment fa­mi­lial en 1973. →

À me­sure que l'on s'éloigne du ca­nal, le dé­cor et la po­pu­la­tion changent. Le vieux Mo­len­beek dé­ploie ses en­seignes qui fleurent bon le bled : pâ­tis­se­ries orien­tales, bou­che­ries hal­lal, agences de voyages vers le Ma­roc, li­brai­ries is­la­miques, ma­ga­sin de chaus­sures El-qods, ca­fés bran­chés sur Al-ja­zi­ra, coif­feuses pour ma­riées, mar­chands de bon­dieu­se­ries co­ra­niques… Nombre de li­brai­ries is­la­miques sont pa­voi­sées aux cou­leurs de Jé­ru­sa­lem. D'in­nom­brables bro­chures re­li­gieuses du type « Daoud, roi et pro­phète » (mer­ci pour l'ego !), « La Pa­les­tine nous unit », « Être une bonne épouse mu­sul­mane » ou « Com­ment faire ses ablu­tions » gar­nissent les rayon­nages. « C’est ce que j’ap­pelle l’is­lam mu­muse. Le ma­rais des mu­sul­mans est en quête de normes is­la­miques, d’une or­tho­praxie dans des livres qui contiennen­t des pres­crip­tions quo­ti­diennes très pro­saïques et des hor­reurs, no­tam­ment contre les juifs », sou­pire un jeune in­tel­lec­tuel ré­for­ma­teur mu­sul­man qui pré­fère res­ter ano­nyme. Com­ment lui don­ner tort ? On ne compte plus les com­merces com­mu­nau­taires dans ce coeur de ville où les femmes voi­lées cô­toient leurs co­re­li­gion­naires en sur­vê­te­ment ou qa­mis. Comme la fa­mille d'ali, la plu­part de ces Bel­go­ma­ro­cains viennent du Rif, au nord du Ma­roc na­guère co­lo­ni­sé par l'es­pagne. Ré­pu­tés d'un na­tu­rel fron­deur et conser­va­teur, les Ri­fains ins­tal­lés en Bel­gique n'ont pour­tant pas tou­jours ma­ni­fes­té une si grande pié­té. « Ici, les femmes voi­lées n’exis­taient pas dans les an­nées 1970 et 1980, jus­qu’au dé­but des an­nées 1990. Les im­mi­grés sor­taient, bu­vaient leur pe­tit verre, sa­vaient s’amu­ser et vi­vaient nor­ma­le­ment », at­teste Ha­mid Be­ni­chou, co­fon­da­teur du Centre ci­toyen belge mu­sul­man laïque. Au fil des ans, ce vé­té­ran d'ori­gine al­gé­rienne a vu Mo­len­beek s'is­la­mi­ser « comme Oran et toutes les autres villes de la rive sud de la Mé­di­ter­ra­née » ! L'an­cien po­li­cier ne re­con­naît plus sa ville d'adop­tion mé­ta­mor­pho­sée par la pré­di­ca­tion des prê­cheurs is­la­mistes – Frères mu­sul­mans et sa­la­fistes. Dans son en­quête En im­mer­sion à Mo­len­beek (2006), la jour­na­liste Hind Frai­hi dé­crit mi­nu­tieu­se­ment le mode de vie com­mu­nau­taire qu'adoptent nombre de mu­sul­mans : de la phar­ma­cie au club de sport aux ho­raires sé­pa­rés en pas­sant par la bou­che­rie, le res­tau­rant et le site de ren­contres entre mu­sul­mans, le la­bel hal­lal ap­porte une onc­tion re­li­gieuse, mais aus­si iden­ti­taire. Et la de­mande ne fai­blit pas. Sym­bole de ce sé­pa­ra­tisme cultu­rel, sur la Place com­mu­nale, au nu­mé­ro 30, an­cienne adresse de la fa­mille Ab­des­lam, une hon­nête com­mer­çante pa­kis­ta­naise vend des robes de ma­riée orien­tales sans par­ler un seul mot de fran­çais ou de néer­lan­dais. Mais qu'en est-il des deuxième, troi­sième ou qua­trième gé­né­ra­tions ? Is­su d'une fra­trie de huit gar­çons, Ali est le fils d'un ou­vrier ri­fain ori­gi­naire d'un pe­tit vil­lage ama­zigh. S'il parle ber­bère à ses pa­rents et ne re­nie pas ses ra­cines, le jeune tra­vailleur so­cial se consi­dère avant tout comme belge. « On est im­pré­gné de cul­ture oc­ci­den­tale. Le di­vorce, pour la gé­né­ra­tion de mes pa­rents, c’était quelque chose d’in­ima­gi­nable. Les fa­milles changent,

de­viennent re­com­po­sées ou mo­no­pa­ren­tales. » Certes, l'in­di­vi­dua­lisme pro­gresse, mais le contrôle so­cial de la com­mu­nau­té plane au-des­sus de l'im­mi­gra­tion ara­bo-mu­sul­mane. L'an­cien par­le­men­taire vert fla­mand Lu­ckas Van­der Tae­len ap­puie cette hy­po­thèse : « Un jour, la pré­si­dente du par­ti Groen, Mey­rem Al­ma­ci, d’ori­gine turque, m’a dit : “Dans votre cul­ture, il y a crime et ju­ge­ment. Chez nous, hon­neur et honte.” » Face aux dé­rives cri­mi­nelles ou ter­ro­ristes de cer­tains jeunes, plu­tôt que de les dé­non­cer aux au­to­ri­tés, leurs proches s'en­ferrent trop sou­vent dans le dé­ni. La honte est trop grande pour as­su­mer. Sur un plan plus an­thro­po­lo­gique, Ali m'as­sure que la tra­di­tion du ma­riage entre cou­sins de la même tri­bu n'a plus droit de ci­té chez les moins de 30 ans. De même, il est de plus en plus rare qu'un Bel­go-ma­ro­cain ra­mène une fille du pays pour se ma­rier. Les ma­riages mixtes sont-ils pour au­tant en­trés dans les moeurs ? En règle gé­né­rale, un Bel­go-ma­ro­cain a la li­ber­té d'épou­ser une Bel­go-belge qu'il conver­ti­ra mais, cha­ria oblige, la ré­ci­proque se ré­vèle bien plus com­pli­quée… « Je n’ar­rive pas à ob­te­nir le nombre de ma­riages mixtes. C’est un chiffre qu’on ne veut pas don­ner parce qu’il y en a très peu. On voit de su­perbes filles ma­ro­caines dont on peut es­pé­rer qu’elles s’éman­cipent, mais c’est très rare qu’elles aillent jus­qu’au ma­riage », glisse le re­por­ter Jean-pierre Mar­tin, co­au­teur de Mo­len­beek-sur-dji­had (Gras­set, 2018). Res­ser­rons la fo­cale : si les Bel­go-turcs com­posent une vé­ri­table dia­spo­ra dont le lien avec le pays se per­pé­tue de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion à tra­vers des mos­quées di­rec­te­ment gé­rées à An­ka­ra par la di­rec­tion des af­faires re­li­gieuses (« Diya­net »), il en va tout au­tre­ment des Bel­go-ma­ro­cains. Soit dit en pas­sant, pra­ti­que­ment au­cun Belge d'ori­gine turque n'a re­joint l'état is­la­mique… Au­tant les im­mi­grés turcs re­pro­duisent la fi­gure du pa­ter fa­mi­lias et les ma­riages en­do­games, au­tant les foyers bel­go-ma­ro­cains tra­versent de sacrées tur­bu­lences. En té­moigne le film Les Ba­rons (2009) de Na­bil Ben Ya­dir, dont le suc­cès a pris l'am­pleur d'un phé­no­mène de so­cié­té. L'his­toire d'une bande de glan­deurs ma­ro­co-bruxel­lois qui fait de son oi­si­ve­té un art de vivre et vé­gète dans l'in­sou­ciance jus­qu'à l'échéance fa­ti­dique du ma­riage. Sous la pres­sion pa­ter­nelle, le hé­ros Has­san consent à un ma­riage ar­ran­gé, rompt les noces sous un faux pré­texte puis tombe amou­reux de Ma­li­ka, la soeur de son meilleur ami. Le drame com­mence : Ma­li­ka a beau être jour­na­liste et vou­loir vivre comme elle l'en­tend, son frère aî­né ivre de rage ta­basse Has­san en règle dès qu'il ap­prend ses vel­léi­tés amou­reuses. Avant le hap­py end de ri­gueur, Has­san confie à Ma­li­ka : « Une meuf chez nous, quand elle se ma­rie avec un mec, elle voit son frère en lui, elle voit son père en lui, donc elle dit pas tout, y’a dé­jà des se­crets avant même la nuit de noces. » Bal­lot­té entre les tra­di­tions fa­mi­liales et l'at­trac­tion de la so­cié­té oc­ci­den­tale, in­apte à épou­ser une fille du bled, le per­son­nage d'has­san ex­prime les as­pi­ra­tions contra­dic­toires de toute une gé­né­ra­tion. Du ma­riage choi­si à l'union exo­game, il y a un long che­min. « De mon temps, les jeunes filles étaient ma­riées au plus vite pour évi­ter qu’elles se fassent dé­vier­ger et pré­ser­ver l’hon­neur de la fa­mille. Quand je di­sais vou­loir faire des études, on me ré­pon­dait : “Re­des­cends sur terre, tu vas te ma­rier à 14 ou 16 ans, t’au­ras six ou sept en­fants” », ra­conte Fa­ten, 42 ans, fille de la troi­sième gé­né­ra­tion d'une li­gnée ri­faine. Née à An­der­lecht, com­mune li­mi­trophe de Mo­len­beek, la jeune femme ré­frac­taire au car­can obs­cu­ran­tiste a es­suyé les plâtres sur les bancs de l'école. Croyant bien faire, les pro­fes­seurs orien­taient leurs élèves im­mi­grés vers les mêmes mé­tiers que leurs pa­rents – car­ros­se­rie, mé­ca­nique, plom­be­rie pour les gar­çons ; cou­ture et cui­sine pour les filles –, dans l'idée qu'ils ren­tre­raient tôt au tard au pays et de­vraient y trou­ver un em­ploi. « Comme on était dans des écoles pou­belles en ma­jo­ri­té magh­ré­bines, on ne réus­sis­sait pas vrai­ment », se sou­vient Fa­ten. Pour­tant, les filles d'ori­gine ma­ro­caine brillent bien plus fré­quem­ment que leurs pe­tits ca­ma­rades mas­cu­lins. Dans une cul­ture pa­triar­cale qui met en avant le frère aî­né, le culte de la vi­ri­li­té agit comme une bombe à re­tar­de­ment chez ces pe­tits co­qs. Ex-pro­fes­seur, le so­cio­logue de l'édu­ca­tion Bru­no Der­baix confirme ce diag­nos­tic. À l'école de la Sainte-fa­mille de Schaer­beek, de 2007 à 2009, l'un de ses dis­ciples s'ap­pe­lait Na­jim Laa­chraoui, ka­mi­kaze de l'aéroport de Bruxelles. Comme nombre d'écoles ca­tho­liques de Bel­gique, cet éta­blis­se­ment comp­tait une large ma­jo­ri­té d'élèves al­loch­tones, prin­ci­pa­le­ment ori­gi­naires du Ma­roc, de Tur­quie ou de Cen­tra­frique. La plu­part des jeunes hommes sen­sibles aux si­rènes de l'is­la­misme viennent de fa­milles nom­breuses et pauvres, dont le père chô­meur ou dé­clas­sé a per­du de sa su­perbe et les gar­çons tur­bu­lents se re­trouvent li­vrés à eux-mêmes. « Les en­sei­gnants ap­pellent ces pa­rents dé­mis­sion­naires les “t’es dé­jà là ?”, parce qu’ils →

ac­cueillent leurs en­fants qui ont pas­sé toute la jour­née dans la rue vers 22-23 heures en leur lan­çant : “t’es dé­jà là” ? » dé­plore le pé­da­gogue, par ailleurs vent de­bout contre l'« is­la­mo­pho­bie » de la so­cié­té belge. Au cours de la sco­la­ri­té, le fos­sé entre les jeunes Magh­ré­bins lâ­chés dans la rue et leurs soeurs aus­si stu­dieuses que cloî­trées se creuse. Long­temps ra­bais­sées au sein de leurs fa­milles, cer­taines filles ont pris leur re­vanche sur leurs frères. Y com­pris les plus dé­votes. De­puis la chute de la mai­son Ta­riq Ra­ma­dan, les grou­pies des Frères mu­sul­mans s'égaillent dans deux di­rec­tions op­po­sées : quelques-unes optent pour un « is­lam peace and love » ré­si­duel qui les pousse à aban­don­ner leur voile, tan­dis que beau­coup se tournent vers un néo­sa­la­fisme ar­chéo­fé­mi­niste. « Après les at­ten­tats, on a ac­cu­sé in­ter­net et les té­lés par sa­tel­lite d’avoir en­doc­tri­né les jeunes. Ef­frayées, les mères ont en­voyé leurs en­fants à la mos­quée. Ré­sul­tat : ils se ra­di­ca­lisent dans les mos­quées où on dit aux femmes qu’elles sont plus im­por­tantes que les hommes en tant que vec­trices de l’édu­ca­tion is­la­mique », se­lon Fa­ten. Une fois ren­trées dans leurs pé­nates, les filles ré­is­la­misent leurs fa­milles, non sans contes­ter l'au­to­ri­té de leurs pa­rents af­fai­blis par l'échec fré­quent de leurs fils. Des cercles de femmes tiennent au­jourd'hui des mos­quées et des en­tre­prises re­li­gieuses fon­dées sur la sum­ma di­vi­sio entre hal­lal (« li­cite ») et ha­ram (« illi­cite »). « On ne de­mande même plus d’obéir à l’homme et au ma­ri. Il faut obéir à Al­lah », ren­ché­rit Fa­ten qui me dé­crit un sys­tème de points éva­luant le com­por­te­ment quo­ti­dien de la bonne mu­sul­mane. De mé­de­cine pro­phé­tique (hi­ja­ma) en so­phro­lo­gie is­la­mique, ces Dia­foi­rus en­fou­lar­dées par­tagent l'or­tho­doxie et le mes­sia­nisme des ra­di­ca­li­sés, si­non leurs ap­pels ex­pli­cites à la vio­lence. « L’an der­nier, à Mo­len­beek, j’ai en­ten­du une femme mé­de­cin voi­lée pro­cla­mer dans une salle louée à la ville : “Si la hi­ja­ma ne gué­rit pas, ce­la ne sert à rien d’al­ler voir des mé­de­cins oc­ci­den­taux” », m'ap­prend Fa­ten. Mais que fait la mai­rie ? Que le sys­tème Phi­lippe Mou­reaux, du nom du bourg­mestre de Mo­len­beek entre 1992 et 2012, père de l'ac­tuelle maire et mort en dé­cembre der­nier, ait été qua­li­fié « d'is­la­mo-so­cia­lisme » ne doit rien ha­sard. Épin­glé au len­de­main des at­ten­tats, l'an­cien homme fort du PS bruxel­lois est de­ve­nu le sym­bole de ces édiles four­voyés dans le clien­té­lisme com­mu­nau­taire. Sa tra­jec­toire n'a pour­tant rien de rec­ti­ligne puis­qu'il avait me­né une cam­pagne contre l'im­mi­gra­tion en 1981. « Comme la plu­part des so­cia­listes bruxel­lois, qui voyaient leur ville se dé­gra­der du fait de la pré­sence im­por­tante de groupes d’im­mi­grés », me pré­cise son ex-bras droit Mer­ry Her­ma­nus, 74 ans, au­jourd'hui mi­li­tant en roue libre du PS. Loin d'être une stra­té­gie élec­to­ra­liste pré­mé­di­tée, son vi­rage di­ver­si­taire s'opère au dé­but des an­nées 1990 lorsque des émeutes se­couent Mo­len­beek et An­der­lecht. « Il a cru pou­voir ache­ter la paix com­mu­nau­taire en cé­dant aux re­ven­di­ca­tions des mos­quées », sou­pire Her­ma­nus. Dès lors, l'uni­ver­si­taire mar­xiste fils de grands bour­geois li­bé­raux dé­couvre un pro­lé­ta­riat de sub­sti­tu­tion qu'il se plaît à choyer : ho­raires sé­pa­rés dans les pis­cines, se­maines de la Pa­les­tine, em­plois com­mu­naux et lo­ge­ments so­ciaux. Du­rant dix-neuf des vingt-cinq der­nières an­nées, les Mou­reaux ont ré­gné sans par­tage sur Mo­len­beek. Après vingt ans de bons et loyaux ser­vices aux cô­tés de Phi­lippe Mou­reaux, l'ex-éche­vine à la Cul­ture Fran­çoise Schep­mans (MR, droite li­bé­rale) a ac­cé­dé à l'hô­tel de ville en 2012, avant de perdre son fau­teuil en dé­cembre der­nier puis de de­ve­nir pre­mière éche­vine… de Mou­reaux fille. De 2012 à 2018, une nou­velle équipe mu­ni­ci­pale a ten­té de net­toyer les écu­ries d'au­gias. « Fin 2013, je me suis ren­du compte qu’une fa­mille ga­gnait plus de 4 500 eu­ros par mois, mais vi­vait dans un lo­ge­ment so­cial. C’était les Ab­des­lam », se re­mé­more l'ex-éche­vin au lo­ge­ment Ka­rim Ma­jo­ros. Après en­quête, l'élu éco­lo ap­prend que ce clan in­fluent a bé­né­fi­cié du parc so­cial après que ses en­fants ont mis le feu à leur ap­par­te­ment ain­si qu'à ce­lui de leurs voi­sins. L'anec­dote est ré­vé­la­trice du mé­lange de laxisme, de pa­ter­na­lisme et de né­po­tisme qui ont ca­rac­té­ri­sé les an­nées Mou­reaux. Le bourg­mestre s'est ap­puyé sur les ré­seaux de son loin­tain pré­dé­ces­seur so­cia­liste Ed­mond Mach­tens – aux com­mandes de 1939 à 1978. Ce fief­fé mé­ga­lo a bap­ti­sé un bou­le­vard à son nom de son vi­vant et ache­tait ou­ver­te­ment des voix en pro­met­tant un pou­let gar­ni d'une de­mi-livre de beurre ! C'est sous son ma­gis­tère que les classes moyennes ont fui le vieux Mo­len­beek dé­fi­gu­ré par les tra­vaux du mé­tro et en­cla­vé par l'ar­rêt du via­duc au­to­mo­bile à l'en­trée de la com­mune. Les prix de l'im­mo­bi­lier s'ef­fon­drant, de nou­velles po­pu­la­tions ont in­ves­ti le quar­tier aux belles de­meures tra­di­tion­nelles, sans com­mune me­sure avec les barres d'im­meubles de nos ban­lieues. « Dans les an­nées 1980, je voyais des en­ve­loppes cir­cu­ler pour ob­te­nir des mar­chés pu­blics de tra­vaux sans réels ap­pels d’offres. C’était très fa­cile de sa­voir grâce à quel élu les gens avaient ob­te­nu leur lo­ge­ment so­cial : il suf­fi­sait de voir l’af­fiche col­lée sur leur fe­nêtre ! » en sou­rit l'an­cien conseiller com­mu­nal Éric Nei­rynck. En somme, Mou­reaux s'est adap­té à la so­cio­lo­gie de sa com­mune, dont les trois quarts des jeunes sont au chô­mage, en main­te­nant ses ad­mi­nis­trés dans l'as­sis­ta­nat. « Le PS a fait 23 % à Bruxelles aux der­nières élec­tions. Si vous en­le­vez les Magh­ré­bins, il vaut 8 % », lâche Her­ma­nus. Mé­ca­nique, l'ana­lyse ap­pelle une pré­ci­sion : par l'opé­ra­tion du vote pré­fé­ren­tiel, les élec­teurs sé­lec­tionnent leurs can­di­dats fa­vo­ris sur une liste, écar­tant sys­té­ma­ti­que­ment les noms exo­tiques qui n'ont pas la carte com­mu­nau­ta­riste. Quoique bien pla­cé sur la liste MR, Ab­dal­lah Kan­faoui (MR) n'a par exemple ja­mais pu se faire élire à Mo­len­beek alors qu'il a fran­chi sans coup fé­rir les portes du par­le­ment ré­gio­nal… Dans un pay­sage po­li­tique do­mi­né par les très mul­ti­cul­tis PS et Éco­lo, rares sont les res­pon­sables po­li­tiques fran­co­phones à pro­mou­voir le mo­dèle fran­çais d'in­té­gra­tion. Pré­cé­dé d'une ré­pu­ta­tion d'homme éclai­ré, le mi­nistre de la Fé­dé­ra­tion Wal­lo­nie-bruxelles re­spon-

sable de la lutte contre la ra­di­ca­li­sa­tion Ra­chid Ma­drane n'en dis­tingue pas moins dji­ha­distes et sa­la­fistes avec un soin jé­sui­tique : « On peut être fon­da­men­ta­liste, ri­go­riste, pié­tiste sans re­cou­rir à la vio­lence. » Le dis­tin­guo connaît une for­tune cer­taine chez les jeunes Mo­len­bee­kois en­ga­gés dans la dé­ra­di­ca­li­sa­tion, à l'image d'ali : « Un bar­bu qui a un pan­ta­lon court, des chaus­settes blanches qui re­montent, ça ne veut rien dire… » Dans la ré­gion bruxel­loise, l'idée que le res­pect de la loi et des normes lo­cales n'im­plique pas l'adop­tion du mode de vie et de la cul­ture ma­jo­ri­taires semble as­sez lar­ge­ment ac­quise. Com­ment pour­rait-il en être au­tre­ment dans un pays qui a confié les clés de la mos­quée du Cin­quan­te­naire à l'ara­bie saou­dite dès les an­nées 1960 ? Ac­cu­sé d'avoir pro­pa­gé le wah­ha­bisme, l'équi­valent bruxel­lois de la Grande Mos­quée de Pa­ris a don­né le la théo­lo­gique des dé­cen­nies du­rant. Bien­tôt confié à l'exé­cu­tif des mu­sul­mans de Bel­gique, que l'on sait tra­vaillé par dif­fé­rentes ten­dances ri­go­ristes, le nou­veau bail sur la mos­quée se­ra un grand saut dans le vide. À Mo­len­beek, dans le haut de la chaus­sée de Gand, un sec­teur so­cia­le­ment et eth­ni­que­ment com­po­site, je dis­serte de l'ave­nir de la so­cié­té belge avec Laurent Mu­tam­bayi. Can­di­dat na­tio­na­liste fla­mand (N-VA) aux der­nières com­mu­nales, ce Zaï­rois d'ori­gine pas­sé par les Pays-bas a réa­li­sé un score mo­deste (3 %) mal­gré ses po­si­tions pon­dé­rées. L'ex-porte-pa­role ad­joint du se­cré­taire d'état à l'asile Theo Fran­cken, dont le re­jet du pacte de Mar­ra­kech a fait chu­ter le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral, re­con­naît l'exis­tence de dis­cri­mi­na­tions tout en plai­dant pour une po­li­tique d'in­té­gra­tion digne de ce nom. Sur le mo­dèle néer­lan­dais, Mu­tam­bayi pré­co­nise la si­gna­ture d'une dé­cla­ra­tion par les pri­mo-ar­ri­vants s'en­ga­geant à ac­qué­rir la langue et les va­leurs du pays dès leur de­mande de vi­sa. Par­ti­sans d'une ré­duc­tion dras­tique des flux mi­gra­toires, les na­tio­na­listes fla­mands s'ins­crivent dans une op­tique car­ré­ment as­si­mi­la­tion­niste. A contra­rio, Ca­the­rine de Meyer, res­pon­sable de l'as­so­cia­tion pa­ra­com­mu­nale Mo­len­beek Vivre En­semble créée par Phi­lippe Mou­reaux, per­çoit un rai­dis­se­ment iden­ti­taire au som­met du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral : « L’obli­ga­tion d’ac­com­pa­gne­ment ne me dé­range pas en tant que telle, mais je n’aime pas le mot “in­té­gra­tion”. Ce­la donne l’im­pres­sion de for­cer les gens avec une ka­lach­ni­kov à être de bons pe­tits sol­dats. Avec les res­tric­tions du re­grou­pe­ment fa­mi­lial, il est de plus en plus dif­fi­cile d’ar­ri­ver en Bel­gique et de de­man­der des pa­piers. » Hé­las, l'état a de­puis long­temps per­du le mo­no­pole des ka­lach­ni­kovs. •

Le ca­nal de Wille­broeck sé­pare Mo­len­beek (à gauche) de Bruxelles-ville.

De gauche à droite et de bas en haut : Ka­rim Ma­jo­ros, ex-éche­vin Eco­lo au lo­ge­ment ; Ca­the­rine de Meyer, cadre de l'as­so­cia­tion Mo­len­beek Vivre En­semble ; Laurent Mu­tam­bayi, conseiller com­mu­nal N-VA ; Jean-pierre Mar­tin, co­au­teur avec Ch­ris­tophe Lam­fa­lus­sy de Mo­len­beek-sur-dji­had.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.