Fer­nand Kh­nopff, dans les brumes du sym­bo­lisme

Jus­qu'au 17 mars, le Pe­tit Pa­lais pré­sente une ré­tros­pec­tive du sym­bo­liste Fer­nand Kh­nopff (18581921). Ce peintre belge in­jus­te­ment ou­blié a su­bli­mé la femme dans ses por­traits de créa­tures rousses aux beaux yeux vi­treux.

Causeur - - Sommaire N° 65 – Février 2019 - Pierre La­ma­lat­tie

Six con­sonnes pour un pa­tro­nyme ne comp­tant que sept lettres, c'est peut-être trop. On or­tho­gra­phie ra­re­ment bien du pre­mier coup le nom de Fer­nand Kh­nopff, peintre belge de la fin du xixe siècle. En tout cas, Fé­li­cien Rops (voir Cau­seur n° 41, dé­cembre 2016) s'en amuse. Il aime char­rier son ami en pré­ten­dant que c'est à cause d'un tel nom que ce der­nier n'ar­rive pas à avoir une vie so­ciale nor­male. Fer­nand Kh­nopff est ef­fec­ti­ve­ment tout à fait aso­cial. Émile Ve­rhae­ren laisse des té­moi­gnages al­lant dans le même sens, la ga­lé­jade en moins. Kh­nopff est un homme certes élé­gant, mais il est vrai­ment peu cau­sant. Il est raide, aus­tère, ta­ci­turne, ca­sa­nier et so­li­taire. Kh­nopff ap­par­tient à la haute bour­geoi­sie fran­co­phone. Pour lui, la pein­ture n'est pas un mé­tier. C'est plu­tôt une vo­ca­tion, un sa­cer­doce, voire une né­vrose. Il n'a pas de be­soins fi­nan­ciers. Il ne pro­duit pas pour vendre. D'ailleurs, il pro­duit peu. Son en­fance com­mence à Bruges, ville fi­gée dans sa splen­deur mé­dié­vale de­puis que le bras de mer des­ser­vant ce port est en­sa­blé. C'est une ci­té un peu fan­to­ma­tique qui sti­mule l'ima­gi­na­tion poé­tique et la mé­lan­co­lie. Le jeune Kh­nopff va aus­si en va­cances à la mon­tagne, ou ce qui en tient lieu en Bel­gique, c'es­tà-dire l'ar­denne. Bruges et l'ar­denne lui ins­pirent ses pre­mières toiles, des pay­sages, sou­vent de pe­tit for­mat et d'ap­pa­rence simple, mais, en réa­li­té, tra­vaillés par des jeux de nuances ex­trê­me­ment sub­tiles. Il émane de ces oeuvres une trou­blante nos­tal­gie. Ce­pen­dant, le thème de pré­di­lec­tion de Kh­nopff est la femme, ou plu­tôt une idée très per­son­nelle et un peu étrange qu'il se fait d'elle. Il su­blime, comme on dit dans la vul­gate psy­cha­na­ly­tique. Il su­blime énor­mé­ment. Les femmes, se­lon Kh­nopff, sont des créa­tures à peau blanche, presque ver­dâtre. Leurs yeux sont beaux, mais vi­treux. Bien sûr, elles sont presque tou­jours rousses. Elles sont in­abor­dables, énig­ma­tiques, voire car­ré­ment dan­ge­reuses. Les pauvres hu­mains de sexe mas­cu­lin ne peuvent trou­ver au­près d'elles au­cune conso­la­tion, seule­ment le ren­for­ce­ment de leur ad­dic­tion. Cer­taines sont des sphinges câ­lines dont il faut ma­ni­fes­te­ment se mé­fier. D'autres sont de lan­guides ten­nis­wo­men qui pa­raissent trop ab­sentes pour s'in­té­res­ser à qui que ce soit. Ces beau­tés fas­cinent, mais on com­prend qu'il n'y a rien à at­tendre d'elles. Tout au plus peut-on re­ce­voir à leur con­tact un coup de griffe ou un coup de ra­quette. On est sur­pris de sa­voir qu'à un mo­ment don­né, Kh­nopff se ma­rie. Ce­pen­dant, ça ne dure que trois ans. L'ar­tiste s'in­té­resse, semble-t-il, sur­tout à sa soeur, Mar­gue­rite, et aux pe­tites filles. On ne sait rien de plus. Kh­nopff a la chance d'avoir pour maître un ar­tiste ex­cellent et très ori­gi­nal en la per­sonne de Xa­vier Mel­le­ry (1845-1921). On trouve dans de nom­breux mu­sées ses très re­con­nais­sables com­po­si­tions sur fond d'or. Tou­te­fois, Mel­le­ry ne se ré­duit pas à ces pein­tures. C'est aus­si un na­tu­ra­liste tour­né vers la vie so­ciale de son temps et un sym­bo­liste fai­sant place à cer­tains fan­tasmes, comme ce­lui des femmes-arai­gnées. Mel­le­ry est à la fois un ar­tiste émi­nent et un es­prit ou­vert. Kh­nopff en tire grand pro­fit. Kh­nopff forme aus­si son re­gard en voya­geant. C'est →

une pé­riode où les échanges sont frei­nés par la brouille fran­co-al­le­mande. Ain­si, les ar­tistes al­le­mands sont-ils peu connus en France et en­core moins col­lec­tion­nés. Par exemple, au­cune col­lec­tion pu­blique fran­çaise n'ac­quiert de gra­vures de Max Klin­ger, ex­cep­té le mu­sée de Stras­bourg, ville alors sous do­mi­na­tion al­le­mande. Kh­nopff, peut-être en rai­son de sa po­si­tion géo­gra­phique et so­ciale, noue des contacts ar­tis­tiques dans l'eu­rope en­tière. En France, il ob­serve les oeuvres de De­la­croix. Ça l'in­té­resse, mais il juge sé­vè­re­ment cer­taines com­po­si­tions un peu fourre-tout à ses yeux, comme Les Femmes d’al­ger. À Pa­ris, il dé­couvre aus­si, semble-t-il, quelques pièces de Gus­tave Mo­reau, maître sym­bo­liste proche de sa sen­si­bi­li­té. En An­gle­terre, il fait connais­sance de Burne-jones, qui l'in­fluence de fa­çon dé­ter­mi­nante. Ce der­nier lui com­mu­nique, en par­ti­cu­lier, le goût des vi­sages fon­dus et des re­gards vi­treux. Kh­nopff illustre des poèmes de la soeur de Ros­set­ti. Bref, il de­vient fa­mi­lier du mi­lieu pré­ra­phaé­lite. Il est éga­le­ment in­vi­té à Mu­nich et à Vienne par les sé­ces­sions. Il y ren­contre Gus­tav Klimt et, sur­tout, Franz von Stuck. En Bel­gique, il est membre du fa­meux Groupe des XX, puis de la Libre Es­thé­tique et fi­gure dans leurs ex­po­si­tions.

Nuances, fon­dus et vi­bra­tions

Kh­nopff va­rie les moyens d'ex­pres­sion : pein­ture, pas­tel, des­sin, sculp­ture, pho­tos re­tra­vaillées, etc. Ce­pen­dant, sa pra­tique la plus ca­rac­té­ris­tique se si­tue aux confins du des­si­né et du peint. Sa fac­ture semble simple, tant elle est éco­nome de moyens. Tou­te­fois, elle pro­cède d'un sens ai­gu des nuances. Il fuit les ef­fets voyants. Il ex­celle dans une dé­li­cate vir­tuo­si­té de va­ria­tions presque in­sai­sis­sables. Il est cou­tu­mier de ce que l'on pour­rait ap­pe­ler le « fon­du vi­brant ». Le fon­du tra­di­tion­nel (sfu­ma­to) est gé­né­ra­le­ment pro­duit par le tra­vail des pin­ceaux en éven­tail (en poil de blai­reau) sur des gla­cis al­lant s'ame­nui­sant. C'est ty­pi­que­ment le cas de pein­tures comme La Jo­conde, où un dé­gra­dé ré­gu­lier va du clair au sombre. Contrai­re­ment au sfu­ma­to blai­reau­té, Kh­nopff af­fec­tionne des gra­dients d'ap­pa­rence gre­nue, où chaque par­celle de sur­face pa­raît vi­brer. Ses per­son­nages et ob­jets di­vers semblent pal­pi­ter dans une sorte de conti­nuum mys­tique. C'est dire que Kh­nopff n'est pas seule­ment un grand ar­tiste sym­bo­liste par les su­jets qu'il traite. C'est aus­si et sur­tout un maître de la forme pic­tu­rale. Il suf­fit de com­pa­rer ses oeuvres avec celle de Burne-jones, dont il est très proche, pour com­prendre sa belle ma­tu­ri­té et, di­sonsle, sa su­pé­rio­ri­té. Fer­nand Kh­nopff est cer­tai­ne­ment l'un des ar­tistes les plus abou­tis et les plus sin­gu­liers de son temps. Il meurt en 1921. Avec la mon­tée de la mo­der­ni­té, le chan­ge­ment de goût et d'époque est ra­pide et to­tal. Une di­zaine d'an­nées seule­ment après sa dis­pa­ri­tion, sa ma­gni­fique mai­son-ate­lier est dé­truite sans états d'âme au

pro­fit d'une opé­ra­tion im­mo­bi­lière. Cette ha­bi­ta­tion ex­cep­tion­nelle, conçue comme un « temple du moi », était pour­tant un haut lieu du sym­bo­lisme. Y abon­daient sta­tues du dieu Hyp­nos, paons de fan­tai­sie, cu­rio­si­tés en tout genre et, bien sûr, toiles du maître. Kh­nopff, comme beau­coup d'autres créa­teurs de son temps, est vite dé­va­lué et ou­blié. Peu après sa mort, on ne sait plus qu'il est un grand ar­tiste. Le Pe­tit Pa­lais pré­sente une large sé­lec­tion d'oeuvres re­pré­sen­ta­tives de tous ses tra­vaux, à l'ex­cep­tion de quelques pas­tels in­trans­por­tables. En outre, une re­cons­ti­tu­tion par­tielle de l'ate­lier du maître agré­mente le par­cours. Un grand évé­ne­ment à sa­vou­rer ! •

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