Le jour­nal de l'ou­vreuse

Plus que le cri­tique, le co­mé­dien, le mu­si­cien et le dan­seur, c'est l'ou­vreuse qui passe sa vie dans les salles de spec­tacle. Lais­sons donc sa pe­tite lampe éclai­rer notre lan­terne !

Causeur - - Sommaire N° 65 – Février 2019 -

Pro­chaine pa­ru­tion : le 6 mars 2019

Blan­dine Ver­let est mon­tée là-haut le 30 dé­cembre, un di­manche. Je vous vois tour­ner la page vers la der­nière pub. Blan­dine Ver­let ? Qui c'était ? C'était ma­dame Cla­ve­cin. Ceux qui savent savent que ma­dame Cla­ve­cin ne s'ap­pe­lait pas Blan­dine, mais Wan­da. En 1900, sei­gneur Pia­no ré­gnait comme Ju­pi­ter sur le peuple des doigts. Alors la prê­tresse Wan­da Lan­dows­ka mit le feu au « pro­grès », ce « par­ve­nu ». La mai­son Pleyel lui bri­co­la un cla­ve­cin mo­derne en fonte qui fai­sait pling plang plong et don­nait rai­son à Tris­tan Cor­bière, poète sourd au charme des vieux sau­te­reaux, « cris d’os, dur, sec qui plaque et casse » (si c'est pas de l'oc­to­syl­labe, ma­dame Ver­laine !). Tan­dis que Blan­dine, née bien après Wan­da, en 1942, a tout de suite pré­fé­ré les ob­jets per­dus, ce qu'on ap­pe­lait il y un de­mi-siècle les « ins­tru­ments an­ciens ». Il y a des doigts qui dansent, des qui chantent, des qui volent. Sur ses ma­chines de guerre, les doigts de Wan­da bré­sillaient. Sur ses tré­sors fra­giles, ceux de Blan­dine dé­cla­maient. « Jeune, quand je jouais les gens di­saient : ça parle. » Au­cun cla­ve­cin n'a par­lé comme ça, avec ces voyelles et ces con­sonnes. Ma­ria Ca­sa­rès au cla­vier. Un peu Bar­ba­ra aus­si, che­veu ras, cous­si­net grif­fu. Nan­cy Hus­ton l'avait sur­nom­mée « l'in­tran­quille ». « L’humble et gé­niale tra­vailleuse du cla­ve­cin, écri­vait la Fe­mi­na 2006, n’est pas pé­tri­fiée par la gran­deur de Bach ; au contraire, elle se sent ho­no­rée, pri­vi­lé­giée de se dire que cette gran­deur va se ser­vir d’elle. » Plus que Bar­ba­ra et Ma­ria : Ra­cine dans quatre planches zé­brées de cordes fines. L'in­tran­quille gran­deur : rien du style « fé­mi­nin » ou ce qu'on en dit, soi­gneux, pré­cieux, non non non. Aus­té­ri­té, gra­vi­té. In­con­fort. En scène, Blan­dine ac­cro­chait un mau­vais sol et ju­rait « merde ! » à haute voix. En stu­dio, elle se­couait ses longues phrases d'un ru­ba­to si hou­leux qu'il vous flan­quait le mal de mer. Mais une force, oh là ! « Il faut être fort », qu'elle di­sait : « J’ai une force en moi qui fait par­ler les textes. » Force de convic­tion, au­to­ri­té, ce qu'en­ten­dait Barthes quand elle ra­vi­vait les mi­nia­tures de Cou­pe­rin. De­puis sa nais­sance, il y a cinq siècles, le cla­ve­cin plaît aux dames. Pas aux dames qui écoutent (d'après le Jour­nal des femmes, elles pré­fèrent Ed Shee­ran et Jul). Aux dames cla­ve­ci­nistes. Avec la harpe, c'est l'ins­tru­ment qu'elles do­minent par­tout dans le monde. En France, on fai­sait ja­dis les grandes touches noires et les bé­mols blancs (né­ga­tif du pia­no) pour mieux suivre la grâce de leurs pâles an­nu­laires. Blan­dine ap­par­tient à cette fa­mille, mais vi­laine pe­tite ca­narde. Contre vent et mé­mé un oeil noir te re­garde. En tout cas, elle au­ra confir­mé une vieille in­tui­tion : le siècle ro­man­tique, c'était le xviie. C'était le siècle de La Tem­pête et du Cid, de Ru­bens et du Lor­rain. Le siècle de Stra­del­la, de Char­pen­tier. Le xixe pleur­ni­chard s'est rê­vé ro­man­tique n'étant qu'in­dus­triel, jus­te­ment parce que ma­cache, ro­man­tique tu re­pas­se­ras. Le spleen c'est pas Ver­di, c'est Dow­land (com­po­si­teur pré­fé­ré de Sting), c'est Pur­cell. Blan­dine ai­mait Cou­pe­rin, « l’ami de toute une vie », et Bach, for­cé­ment. Mais son siècle à elle était le xviie. Écou­tez son Fres­co­bal­di de 1973 (dé­but au disque), ses Fro­ber­ger de 1975, 1989 et 2000. Ça vous entre avec un cou­teau. Ça vous tue et ça vous manque dès qu'elle n'est plus là. Un peu comme l'amour. •

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