Bel­gique, l'autre pays du dji­had

Quatre ans après l'at­ten­tat de Char­lie, trois après ceux de Bruxelles, le dji­ha­disme ne fait plus la une des ma­ga­zines. Pour­tant, à Pa­ris comme à Bruxelles, l'im­mi­gra­tion mas­sive et l'échec de l'in­té­gra­tion fa­vo­risent l'is­la­mi­sa­tion du Vieux con­tinent.

Causeur - - Sommaire N° 65 – Février 2019 - Éli­sa­beth Lé­vy

Amné­siques et con­tents de l'être. Pour les bons es­prits qui pensent que le dan­ger is­la­miste est un fan­tasme de ré­acs en quête de buzz – voire de re­vanche post­co­lo­niale –, la ré­volte des ronds-points a été une di­vine sur­prise. Alors que les chaînes d'in­fo ne voyaient plus la vie qu'en jaune, tout autre su­jet a lit­té­ra­le­ment dis­pa­ru des écrans. Et puisque ce qui n'est pas mé­dia­ti­sé est ré­pu­té ne pas exis­ter, di­vers édi­to­ria­listes se sont suc­cé­dé sur ces mêmes écrans pour se ren­gor­ger d'avoir eu rai­son. On vous l'avait bien dit, les gens se fichent de vos ques­tions (nau­séa­bondes et hors d'âge) d'iden­ti­té, ce qui compte c'est la fiche de paie – quand on a la chance d'en avoir une. On vous l'avait bien dit, il n'y a pas de pro­blème, sauf dans vos cer­veaux ma­lades.

Ma­rine Le Pen le rap­pelle dans l'en­tre­tien que nous pu­blions, « sur les ronds-points, on par­lait aus­si d’im­mi­gra­tion », de sorte que l'ac­ti­visme de gen­tils ma­cro­nistes a échoué à cen­su­rer com­plè­te­ment la ques­tion dans le grand dé­bat. Face aux ca­mé­ras, les gi­lets jaunes ont sa­ge­ment évi­té les ques­tions qui fâchent, comme s'ils avaient in­té­gré l'in­ter­dit mé­dia­tique. Pour au­tant, soyons hon­nêtes, la dé­fense des moeurs fran­çaises ne semble pas avoir été au coeur de leurs pré­oc­cu­pa­tions. Beau­coup n'abor­daient la ques­tion mi­gra­toire que sous l'angle de son coût pour le sys­tème so­cial – nombre d'im­mi­grés ou d'en­fants d'im­mi­grés fai­sant par­tie de ses pre­miers bé­né­fi­ciaires. Hors an­tenne ou à l'an­tenne, il n'est pas sûr que la laï­ci­té, la li­ber­té d'ex­pres­sion, le droit de dé­con­ner sur les re­li­gions et les pé­rils qu'ils en­cou­raient aient fait beau­coup cau­ser.

De­puis les at­ten­tats de 2015 et des an­nées sui­vantes, des études et en­quêtes fort sé­rieuses ont ré­vé­lé qu'une forte mi­no­ri­té (un tiers en­vi­ron) des mu­sul­mans fran­çais étaient en­traî­nés par un sé­pa­ra­tisme an­thro­po­lo­gique et cultu­rel à vivre dans un autre monde men­tal que ce­lui de leurs com­pa­triotes. La di­vi­sion entre « eux » et « nous », ali­men­tée par le dé­lire ex­cu­siste d'une cer­taine gauche (qui voit dans la ré­pres­sion po­li­cière la pour­suite de la guerre d'al­gé­rie), si elle ne conduit que ra­re­ment à pra­ti­quer la vio­lence, pousse presque tou­jours à l'ex­cu­ser. Cette hal­la­li­sa­tion des es­prits consti­tue une vé­ri­table bombe à re­tar­de­ment po­li­tique, car elle me­nace le fon­de­ment de notre so­cié­té, notre ca­pa­ci­té à vivre en­semble avec nos opi­nions et croyances di­verses, bien plus sû­re­ment, quoi qu'on en dise, que les in­éga­li­tés so­ciales. Je peux m'ac­com­mo­der de l'exis­tence de su­per-riches (en vé­ri­té, je m'en fiche éper­du­ment), pas de ter­ri­toires où la cha­ria pré­vaut sur la loi et la bur­qa sur la mi­ni­jupe, tan­dis que la Rai­son, ra­conte Er­wan Sez­nec (pages 60-61), perd du ter­rain face à une concep­tion lit­té­ra­liste de la foi qui pré­tend que tout est dans le Co­ran.

On ne pour­ra plus dire qu'on ne sa­vait pas, avons-nous ré­pé­té. Nous nous sommes trom­pés. Riss, Val, Zi­neb El Rha­zoui vivent dans la peur et sous haute pro­tec­tion po­li­cière, mais la France ne veut pas sa­voir ce qui se passe dans cer­tains de ses quar­tiers – et dans l'es­prit de cer­tains de ses en­fants. Les quatre ans de l'at­ten­tat contre Char­lie Heb­do ont été cé­lé­brés dans un qua­si-si­lence pu­blic que le pré­sident n'a pas cru de­voir rompre. En tête du vo­lume pu­blié par Le Fi­ga­ro, « L'is­la­misme, un dé­fi pour notre civilisati­on », Alain Fin­kiel­kraut pro­clame : « Je suis tou­jours Char­lie », iné­bran­lable comme le sont Éli­sa­beth Ba­din­ter, Ka­mel Daoud, Boua­lem San­sal et bien d'autres. Mais à re­lire au­jourd'hui leurs contri­bu­tions, pré­sen­tées par Alexandre De­vec­chio, on a le sen­ti­ment que le camp du dé­ni a été ren­for­cé par ce­lui de l'in­dif­fé­rence. C'est ain­si que Sa­la­fistes, le do­cu­men­taire de Fran­çois Mar­go­lin dont la dif­fu­sion a été in­ter­dite en France, sans que grand-monde trouve à y re­dire, sort cette se­maine. Aux États-unis.

La sé­duc­tion qu'exerce un is­lam lit­té­ral et ra­di­cal sur une par­tie non né­gli­geable de la jeu­nesse fran­çaise de­vrait pré­oc­cu­per tous ceux qui pleur­nichent vo­lon­tiers sur les gé­né­ra­tions fu­tures. Au rayon des pro­blèmes dont elles hé­ri­te­ront, la frac­ture cultu­relle qui voit des des­cen­dants d'im­mi­grés moins in­té­grés que leurs pa­rents leur ex­plo­se­ra au nez, aus­si sû­re­ment, et peut-être plus vio­lem­ment, que la dette et le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Alors qu'on nous re­bat les oreilles avec l'une et l'autre, on tait soi­gneu­se­ment tout ce qui pour­rait écor­ner le jo­li conte mul­ti­cul­tu­rel de l'ac­com­mo­de­ment pai­sible des dif­fé­rences. Pour BHL et les som­mi­tés de la lit­té­ra­ture mon­diale qui ont si­gné son conster­nant ma­ni­feste eu­ro­péen (voir pages 14-17), un seul dan­ger me­nace l'eu­rope : le po­pu­lisme. Il est vrai que l'igno­rance est le pre­mier ali­bi de l'im­puis­sance. Ce qu'on ne peut pas chan­ger, il faut le taire. Or, la ques­tion du chan­ge­ment dé­mo­gra­phique et cultu­rel ne se règle pas à coups de slo­gan comme « Ren­dez l'ar­gent ! » ou « Sau­vez la pla­nète ! » – les autres non plus d'ailleurs. Ce qui rend cet aveu­gle­ment as­su­mé en­core plus ra­geant, c'est que nous dis­po­sons à nos fron­tières d'un la­bo­ra­toire vi­vant du dé­sastre. Donc, en né­ga­tif, des so­lu­tions. Comme le montre le livre du sé­na­teur Alain Des­texhe, Im­mi­gra­tion et In­té­gra­tion : avant qu’il ne soit trop tard (Dy­na­mé­dia, 2018), la Bel­gique est l'exemple ca­ri­ca­tu­ral de ce qu'il ne faut pas faire. Des an­nées d'im­mi­gra­tion in­con­trô­lée nap­pée d'une poix idéo­lo­gique qui fait res­sem­bler nos im­mi­gra­tion­nistes com­pas­sion­nels à des in­tel­lec­tuels aro­niens. Une sorte de pen­chant col­lec­tif à l'au­to­des­truc­tion a dis­sua­dé les nou­veaux ar­ri­vants de faire le moindre ef­fort pour adop­ter le mode de vie belge. Une presse dé­cou­ra­geante d'una­ni­misme et de confor­misme – pas de Cau­seur ni de Fi­ga­ro­vox – a in­ter­dit toute dis­cus­sion.

Bien que cer­tains s'obs­tinent à nier l'évi­dence, en bran­dis­sant le cas des dji­ha­distes conver­tis, il existe un lien di­rect entre im­mi­gra­tion et is­la­mi­sa­tion. « En vingt ans, ré­sume Alain Des­texhe (pages XX-XX), la Bel­gique a na­tu­ra­li­sé 600 000 à 700 000 per­sonnes, c’est-à-dire 5 ou 6 % de la po­pu­la­tion, sans par­ler des clan­des­tins et des de­man­deurs d’asile… À Bruxelles, 56 % des ha­bi­tants sont d’ori­gine étran­gère », de même, pré­cise-t-il dans son livre, que 90 % des al­lo­ca­taires d'aides so­ciales. Des fonc­tion­naires eu­ro­péens aux jour­na­listes, des élus aux ONG, les élites, fa­rou­che­ment mul­ti­cul­ti, re­fusent l'idée même d'in­té­gra­tion à la­quelle elles pré­fèrent l'in­clu­sion, chère au conseiller d'état Jean Tuot, qui pré­co­ni­sait que l'on aban­donne la su­pré­ma­tie de la langue fran­çaise en France. Je­re­my Stubbs ob­serve (pages 52-55) que Bruxelles a pris le re­lais du « Lon­do­nis­tan » dans les an­nées 2000, après l'adop­tion, en 2000, de me­sures très per­mis­sives, élar­gis­sant le re­grou­pe­ment fa­mi­lial, pro­cé­dant à une ré­gu­la­ri­sa­tion mas­sive de clan­des­tins et sur­tout, ac­cor­dant la na­tio­na­li­té belge qua­si­ment sans condi­tion. Cette lé­gis­la­tion ma­so­chiste qui, en une dé­cen­nie, a en­traî­né l'ar­ri­vée de 1 mil­lion d'im­mi­grés dans un pays de dix mil­lions d'ha­bi­tants, a été en quelque sorte l'acte fon­da­teur du po­pu­lisme eu­ro­péen : cette vague mi­gra­toire a lan­cé la mu­ta­tion de la N-VA, pe­tit par­ti d'ex­trême droite fla­mand, en pre­mière force du pays. Dans la fou­lée, on a vu fleu­rir les for­ma­tions plus ou moins sou­ve­rai­nistes, mais toutes in­quiètes de la pro­gres­sion is­la­miste, d'abord dans la Hol­lande voi­sine, puis dans toute l'eu­rope.

Le ré­sul­tat de la fo­lie belge, Daoud Bou­ghe­za­la l'a ob­ser­vé dans les rues de Mo­len­beek où co­existent toutes les va­riantes de la vie hal­lal (pages 46-51). Le livre du sé­na­teur Des­texhe en four­nit l'im­pla­cable dé­mons­tra­tion, si nous n'en­ga­geons pas au­jourd'hui la re­con­quête laïque et ré­pu­bli­caine, nous au­rons de­main des di­zaines, peu­têtre des cen­taines de Mo­len­beek en France et dans toute l'eu­rope. Et nombre de nos conci­toyens mu­sul­mans vi­vront sous la fé­rule des bar­bus. Si j'étais les gé­né­ra­tions fu­tures, je se­rais vrai­ment fu­rax. •

Mo­len­beek, 16 no­vembre 2015.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.