Houel­le­becq, ni­hi­liste pas­sif

Sé­ro­to­nine met en scène un an­ti­hé­ros ren­du im­puis­sant par la dé­pres­sion. Por­té par l'in­si­gni­fiance de la vie et la crise du monde oc­ci­den­tal, ce ro­man est en­core ce­lui de notre dé­clin.

Causeur - - Sommaire N° 65 – Février 2019 - Fran­çoise Bo­nar­del

Mi­chel Houel­le­becq.

L'ave­nir seul le di­ra, si ave­nir il y a : n'étai­til pas im­pru­dent, ir­res­pon­sable même, de pu­blier Sé­ro­to­nine en ce mois de jan­vier in­ter­mi­nable où le manque de lu­mière se fait si cruel­le­ment sen­tir ? Oui, était-il vrai­ment rai­son­nable d'ag­gra­ver la dé­pres­sion hi­ver­nale en met­tant sur le mar­ché, dé­jà si­nis­tré par les ma­ni­fes­ta­tions ré­pé­tées des gi­lets jaunes, le livre le plus déses­pé­rant qui soit ? On ne peut pour­tant ex­clure que pu­blier ce ro­man, à ce mo­ment de l'an­née jus­te­ment, soit un coup de mar­ke­ting gé­nial aux ef­fets ho­méo­pa­thiques in­soup­çon­nés : si vous vou­lez vrai­ment en fi­nir avec la dé­pres­sion, pro­fi­tez donc de la sai­son d'hi­ver pour tou­cher le fond, et vous au­rez peut-être une chance de re­bon­dir ! Ce­la sup­pose, il est vrai, un reste de san­té, d'es­pé­rance, de vi­ta­li­té, qui font à l'évi­dence dé­faut au nar­ra­teur Florent-claude La­brouste, un di­plô­mé en agro­no­mie de 46 ans dé­jà usé jus­qu'à la corde par l'in­si­gni­fiance de sa vie et celle du monde qui l'en­toure, et qui re­vient tout au long du ro­man sur son pas­sé pour mieux anéan­tir son fu­tur. À le suivre dans sa quête d'un bon­heur au­quel il ne laisse au­cune chance et qu'il s'em­presse de sa­bo­ter dès qu'il se pré­sente ; à le voir évo­luer dans des en­vi­ron­ne­ments ru­raux et ur­bains plus dé­pri­mants les uns que les autres, on se dit que la dé­pres­sion porte en elle une fa­ta­li­té que les modes de vie mo­dernes – iso­le­ment, froi­deur re­la­tion­nelle, exi­gence de ren­ta­bi­li­té – ne peuvent en ef­fet qu'as­som­brir en­core da­van­tage. Mais sont-ils pour au­tant la cause d'un dé­la­bre­ment exis­ten­tiel qui se se­rait très pro­ba­ble­ment pro­duit sans eux ? Ac­ca­blé par ce qu'alain Eh­ren­berg a si jus­te­ment nom­mé « la fa­tigue d’être soi1 », La­brouste fait sys­té­ma­ti­que­ment les mau­vais choix, qui vont l'en­traî­ner dans une « nuit sans fin » dont il ne sor­ti­ra plus. Rien ne l'obli­geait pour­tant à se dé­bar­ras­ser de sa com­pagne ja­po­naise, ma­ni­pu­la­trice et zoo­phile, en dis­pa­rais­sant dans un hô­tel plu­tôt mé­diocre du 13e ar­ron­dis­se­ment. Rien si­non son im­puis­sance à s'in­té­res­ser à sa propre exis­tence et sa pro­pen­sion à se lais­ser bal­lot­ter par les cir­cons­tances. Ras­sem­blant ses der­nières forces pour or­ga­ni­ser mé­tho­di­que­ment son re­trait de toute vie so­ciale, La­brouste signe son ar­rêt de mort et son désen­chan­te­ment se mue alors peu à peu en dé­pres­sion chronique, han­tée par le sou­ve­nir ra­dieux de Ca­mille, la seule femme qu'il au­rait pu du­ra­ble­ment ai­mer si une « pe­tite chatte hu­mide » qui pas­sait par là – un vrai bes­tiaire, ce livre ! – ne l'en avait dé­tour­né. La faille in­té­rieure du per­son­nage est telle qu'elle donne rai­son à Pas­cal quant aux traces in­dé­lé­biles du Pé­ché ori­gi­nel chez les li­ber­tins les plus en­dur­cis. Il fau­dra pour­tant at­tendre les der­nières pages du ro­man pour ap­prendre que ce « vieux mâle vain­cu » qui ne bande plus à cause de l'an­ti­dé­pres­seur qui lui a été pres­crit, et a de ce fait per­du toute rai­son de vivre ; que ce triste loo­ser qui a tout ra­té pro­fes­sion­nel­le­ment et sen­ti­men­ta­le­ment, juste parce qu'il s'est dé­fi­lé de­vant la vie qui s'of­frait à lui, est le pro­to­type de l'homme oc­ci­den­tal vi­vant une dé­ban­dade per­son­nelle, qui se­rait aus­si celle d'un monde, d'une civilisati­on, d'une his­toire sé­cu­laire en voie de dis­pa­ri­tion. Ce point d'orgue fi­nal, l'a-t-on vrai­ment vu ve­nir ? On sait com­bien Houel­le­becq ex­celle à faire en­tendre cette pe­tite mu­sique dé­ca­dente qui est sa marque de fa­brique, ponc­tuée d'ins­tants de grâce et de sé­quences in­ter­mi­nables et déses­pé­ré­ment vides. Mais le livre se se­rait-il in­ti­tu­lé « Dé­ban­dade », qu'on se de­man­de­rait tout au­tant ce qui, dans la dé­chéance pro­gram­mée de cet an­ti­hé­ros, est bien le signe ir­ré­cu­sable que le ni­hi­lisme – « le plus in­quié­tant de tous les hôtes » se­lon Nietzsche2 – a bel et bien at­teint son point culmi­nant de no­ci­vi­té col­lec­tive : un stade ter­mi­nal au-de­là du­quel il n'est ni pos­sible ni né­ces­saire de « per­sé­vé­rer dans son être », comme di­sait Spi­no­za (Éthique III, 6). Ce désen­chan­té de­ve­nu gra­ve­ment dé­pres­sif est certes un Oc­ci­den­tal, mi-pa­ri­sien mi-pro­vin­cial, comme la plu­part des Fran­çais, mais c'est d'abord un type un peu lâche et plu­tôt gen­til, se sen­tant par la force des choses « mo­derne », mais ré­frac­taire aux idéo­lo­gies pro­gres­sistes de son temps. On ne s'étonne donc pas que l'idée lui soit ve­nue de lire La Mon­tagne →

ma­gique de Tho­mas Mann pour mieux pré­pa­rer sa sor­tie dé­fi­ni­tive de ce monde pour­ri, et se convaincre que même les meilleurs n'ont pu sau­ver la cul­ture dès lors qu'ils ne ban­daient plus, ou pas pour qui il au­rait fal­lu. Qu'im­porte alors de se je­ter d'une tour du 13e ar­ron­dis­se­ment ou de s'en­li­ser dans la la­gune comme le vieil écri­vain dé­ca­dent de Mort à Ve­nise. La dé­ca­dence « fin de siècle » sup­po­sait tou­te­fois une es­thé­tique raf­fi­née, une éthique pa­ra­doxale et une déses­pé­rance éli­tiste. L'an­ti­hé­ros de Houel­le­becq a beau se dire lui aus­si « dé­ca­dent », il ne jouit que très ra­re­ment de sa po­si­tion ex­cen­trique et re­con­naît d'ailleurs que sa dé­prime n'est « qu’un cas par­ti­cu­lier d’exis­tence mal­heu­reuse » par­mi d'autres. Aus­si se contente-t-il d'éva­luer le temps né­ces­saire à son anéan­tis­se­ment, tout en cher­chant le moyen le plus sûr d'y par­ve­nir. Que fe­rait-il d'ailleurs d'un re­tour éven­tuel à la vie s'il consen­tait à se soi­gner vrai­ment ? Ni­hi­liste, il ne l'est donc qu'au sens où il ne croit plus en rien, et l'agi­ta­tion ef­fré­née du monde qui l'en­toure l'est bien da­van­tage en ce qu'elle masque tant bien que mal le vide abys­sal des so­cié­tés post­mo­dernes oc­ci­den­tales. Il ne sau­rait donc être ques­tion pour lui de s'adon­ner au ni­hi­lisme ac­tif qui fut ce­lui des grands ré­vol­tés, quitte à de­voir user de moyens vio­lents pour dé­truire l'ordre so­cial et sou­te­nir la cause des pay­sans, qu'il es­time pour­tant juste. Son apa­thie émo­tion­nelle ne lui per­met pas non plus d'en­du­rer avec lu­ci­di­té ce qui pour­rait bien être en ef­fet le des­tin de l'oc­ci­dent : une lente ré­gres­sion, dont la por­tée sym­bo­lique change ce­pen­dant du tout au tout se­lon qu'on s'y aban­donne aveu­glé­ment ou qu'on s'ache­mine consciem­ment vers l'abîme, en quête d'un point de re­tour­ne­ment et d'éclair­cis­se­ment. Telle fut plus ou moins de­puis Nietzsche la po­si­tion exis­ten­tielle et in­tel­lec­tuelle de ceux qui ne se conten­tèrent pas comme Spen­gler de for­mu­ler un diag­nos­tic (Le Dé­clin de l’oc­ci­dent, 1918), mais ten­tèrent d'ac­com­pa­gner ce pro­ces­sus de ma­nière à la fois em­pa­thique et dis­tan­cée, et d'en dé­chif­frer la si­gni­fi­ca­tion ul­time pour l'heure ca­chée. Un ro­man n'est certes pas un trai­té de psy­cho­lo­gie, de phi­lo­so­phie po­li­tique ou d'on­to­lo­gie fon­da­men­tale à la ma­nière hei­deg­gé­rienne. Mais on est bien obli­gé de consta­ter que le per­son­nage de Ro­quen­tin, dans La Nau­sée de Sartre (1938), ou ce­lui de Cla­mence dans La Chute de Ca­mus (1956), in­car­naient de ma­nière

plus vrai­sem­blable le jeu de mi­roir entre cer­tains êtres, at­teints à des de­grés di­vers par des formes de dé­pres­sion ou de mé­lan­co­lie, et leur époque chao­tique et dé­cli­nante dont ils por­taient à leur corps dé­fen­dant le far­deau. Force est de consta­ter que la for­mule fonc­tionne a mi­ni­ma dans Sé­ro­to­nine où les consi­dé­ra­tions caus­tiques ou désa­bu­sées sur la fin pro­gram­mée de la civilisati­on eu­ro­péenne et du monde ru­ral, la baisse du to­nus sexuel des mâles oc­ci­den­taux et la tris­tesse in­fi­nie des villes mo­dernes, re­lèvent da­van­tage de l'ob­ser­va­tion quo­ti­dienne que d'une vi­sion réel­le­ment « pro­phé­tique » du des­tin de l'oc­ci­dent. En ma­tière de pro­phé­tie, Houel­le­becq n'est tout de même pas Jé­ré­mie, et ce­la fait des an­nées que des es­prits lu­cides s'in­quiètent, sans être en­ten­dus, du dé­la­bre­ment du tis­su so­cial et cultu­rel fran­çais. Est-ce pour être conscient que le vrai pro­blème de son per­son­nage n'est pas là où il le dit, que Houel­le­becq offre pour fi­nir au lec­teur deux pages in­at­ten­dues d'une poi­gnante beau­té ? Une fin qui évoque celle de la Dolce Vi­ta de Fel­li­ni où, au terme d'une nuit vaine et dis­so­lue, le fê­tard in­car­né par Mar­cel­lo Mas­troian­ni échoue à l'aube sur une plage, à cette heure qua­si dé­serte, et en­tre­voit sa pos­sible ré­demp­tion en la per­sonne d'une jeune fille qui pour­rait le sau­ver s'il était en­core ca­pable d'ai­mer. Si l'an­ti­hé­ros de Sé­ro­to­nine ne l'est plus, du moins éprouve-t-il le be­soin de trans­mettre le mes­sage à ceux et celles qui vont lui sur­vivre, et c'est dé­jà beau­coup compte te­nu de son état : « Dieu s’oc­cupe de nous en réa­li­té, il pense à nous à chaque ins­tant, et il nous donne des di­rec­tives par­fois très pré­cises. Ces élans d’amour qui af­fluent dans nos poi­trines jus­qu’à nous cou­per le souffle, ces illu­mi­na­tions, ces ex­tases, in­ex­pli­cables si l’on consi­dère notre na­ture bio­lo­gique, notre sta­tut de simples pri­mates, sont des signes ex­trê­me­ment clairs. »

Mi­chel Houel­le­becq, Sé­ro­to­nine, Flam­ma­rion, 2019, 347 pages.

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