Beurs sur la ville

Causeur - - Sommaire - Pau­li­na Dal­mayer

Dans Le Livre des in­dé­si­rés : une his­toire des Arabes en France, An­toine Me­nu­sier se penche sur les dif­fi­cul­tés de l'in­té­gra­tion. Avec une em­pa­thie pal­pable, il fait par­ler ces en­fants d'im­mi­grés dont cer­tains ont choi­si la Ré­pu­blique et d'autres la voie d'un is­lam sé­pa­ra­tiste.

On pour­rait dire qu’il est dense, évo­quer l’am­bi­tion en­cy­clo­pé­dique qu’il n’est pas loin d’at­teindre. Mais l’ou­vrage d’an­toine Me­nu­sier, Le Livre des in­dé­si­rés : une his­toire des Arabes en France, est d’abord une af­faire pas­sion­nelle, té­moi­gnant de l’em­prise que son su­jet exerce sur l’au­teur, comme sur nombre de jour­na­listes, in­tel­lec­tuels, mi­li­tants as­so­cia­tifs ou ci­toyens lamb­da pré­oc­cu­pés par ce qu’on ap­pelle pu­di­que­ment « évé­ne­ments » quand il s’agit d’évo­quer, à in­ter­valles de plus en plus ré­gu­liers, émeutes de ban­lieues, ba­vures po­li­cières, agres­sions in­ter­com­mu­nau­taires ou prêches par­ti­cu­liè­re­ment vi­ru­lents de pré­di­ca­teurs is­la­mistes dont un large pu­blic au­ra eu connais­sance. « Je me suis in­té­res­sé à cette his­toire, pré­ci­sé­ment parce qu’elle est ob­sé­dante et tou­jours de­vant nous comme un se­cret de fa­mille ou la goutte qui pend au nez », lit-on dans l’avant-pro­pos de l’épais vo­lume.

Ce n’est pas la quête des ori­gines qui a conduit An­toine Me­nu­sier, un Blanc, Fran­çais de souche, ayant gran­di, étu­dié et tra­vaillé en Suisse – qu’on nous par­donne cette pré­sen­ta­tion eth­ni­ci­sée –, à suc­com­ber à l’at­trac­tion fa­tale de la ques­tion arabe en France, ou plu­tôt à la ques­tion « des “Arabes”, un terme char­gé d’af­fect », re­mar­quet-il. On le sent bien dans son écri­ture, dans l’émo­tion qu’elle dé­gage, dans l’em­pa­thie à l’égard de ses pro­ta­go­nistes qu’il dé­peint à la fa­çon d’un ro­man­cier, sans ja­mais tra­ves­tir leurs des­tins ou pro­pos par ses propres pro­jec­tions et at­tentes. En avait-il ? Pro­ba­ble­ment, si on veut bien re­con­naître que les po­pu­la­tions arabe et blanche vivent sé­pa­rées, si­tua­tion qua­li­fiée d’« apar­theid » par l’an­cien Pre­mier mi­nistre Ma­nuel Valls après les at­ten­tats de 2015.

Pla­cé, pour ne pas dire pa­ra­chu­té, à la tête du Bon­dy Blog entre 2007 et 2011, An­toine Me­nu­sier af­firme n’avoir ja­mais en­ten­du « le moindre mot hos­tile à la France ». Qu’on ne se trompe pas sur l’es­sen­tiel pour au­tant. Son re­gard po­sé sur la com­mu­nau­té mu­sul­mane et ses mu­ta­tions n’a rien d’iré­nique. Le Bon­dy Blog, un site créé par des Suisses dans l’im­mé­diat de l’après-émeutes de 2005, dif­fé­rait de ce qu’il est de­ve­nu par la suite et pri­vi­lé­giait à ses dé­buts une ap­proche au­to­des­crip­tive de la ban­lieue : « L’image ren­voyée n’était pas tou­jours va­lo­ri­sante, mais le but était de se si­tuer au plus près à la fois de la réa­li­té et de la sub­jec­ti­vi­té. » Le goût pour les dé­tails, les si­tua­tions vé­cues, les scènes quo­ti­diennes, dont cette « voix des quar­tiers » a fi­ni par se cou­per au pro­fit de dis­cours re­ven­di­ca­tifs et vic­ti­maires, aus­si bien qu’en fa­veur de l’idéo­lo­gie is­la­mo-gau­chiste, fait la force du ré­cit d’an­toine Me­nu­sier. Avant de par­ler des grandes fluc­tua­tions de l’his­toire, semble-t-il sou­te­nir, ra­con­tons des his­toires in­di­vi­duelles. Exemple : jour­na­liste et écri­vain, Na­dir Den­doune re­çoit la pro­po­si­tion de trans­for­mer la pho­to de son père, un « chi­ba­ni » (en­ten­dez un vieux tra­vailleur im­mi­gré magh­ré­bin), en fresque mu­rale. Il l’ac­cepte, fa­çon de rendre hom­mage à ce père anal­pha­bète, qui ne s’est ja­mais plaint de rien. Le por­trait en sé­pia de Mo­hand Den­doune en cos­tume et ajus­tant son noeud de cra­vate s’af­fiche dé­sor­mais sur une barre d’im­meubles en ban­lieue pa­ri­sienne. Une fi­gure hé­roïque, digne, for­çant le res­pect. « Au re­gard de cette pho­to, com­mente l’au­teur, le re­fus des hommes de la France insoumise d’en­trer cra­va­tés à l’as­sem­blée na­tio­nale, pour leur pre­mière, en juin 2017, avait quelque chose d’ab­surde. » Mais le par­cours chao­tique de Na­dir Den­doune a éga­le­ment de quoi sur­prendre. Tour à tour pe­tit dé­lin­quant, bouclier hu­main à Bag­dad, hi­ma­layiste, mi­li­tant pro­pa­les­ti­nien for­mé par L’hu­ma­ni­té, il n’avait pas été mé­con­tent, avec la gauche in­ter­na­tio­na­liste, de l’in­ter­dic­tion de la pièce de Dieu­don­né en 2014. Une oc­ca­sion de prendre ses dis­tances avec Alain So­ral, un al­lié contre na­ture des Noirs et des Arabes, par­ve­nant in fine à « pu­ri­fier » la cause pro­pa­les­ti­nienne. « So­ra­li­ser l’an­ti­sé­mi­tisme, c’était le rat­ta­cher à des ra­cines eu­ro­péennes do­mi­na­trices, par-là lui trou­ver des ex­pli­ca­tions en forme de cir­cons­tances at­té­nuantes lors­qu’il se ma­ni­fes­tait chez des jeunes gens et jeunes filles de ban­lieue, em­pa­thique avec leurs frères et soeurs de Pa­les­tine, sous do­mi­na­tion juive comme eux l’étaient en France, pen­saient-ils. » Ceux qui cherchent à cer­ner le pro­fil des ré­cents agres­seurs d’alain Fin­kiel­kraut de­vraient peu­têtre re­gar­der dans cette di­rec­tion.

L’hy­po­thèse de l’au­teur fait de l’his­toire – celle des mou­ve­ments ma­jeurs comme la co­lo­ni­sa­tion, les in­dé­pen­dances, l’im­mi­gra­tion, mais aus­si celle des en­ga­ge­ments, no­tam­ment dans la lutte an­ti­co­lo­nia­liste, an­ti-im­pé­ria­liste ou pour la pré­sence du hal­lal –, la clé per­met­tant de com­prendre le che­mi­ne­ment de la deuxième gé­né­ra­tion, « char­nière en presque tout ». C’est elle qui, en quête d’une ré­fé­rence iden­ti­taire, a lou­ché vers l’is­lam dont la po­li­ti­sa­tion s’est opé­rée dès cet ins­tant presque na­tu­rel­le­ment. Le Livre des in­dé­si­rés, qui donne à voir une foi­son­nante ga­le­rie de por­traits, ré­vèle aus­si que l’af­faire Ra­ma­dan a dé­pouillé l’is­lam politique de sa su­perbe mo­ra­li­sa­trice. Quelques an­nées après que Ha­ni Ra­ma­dan, le frère de Ta­riq, dé­fen­dait dans les pages du Monde la la­pi­da­tion à l’en­contre des femmes et des hommes adul­tères, il a fal­lu se faire à l’idée que les mu­sul­mans n’étaient pas mieux ar­més contre les pé­chés de la chair que le reste de l’hu­ma­ni­té. Une nou­velle hu­mi­lia­tion ? La lo­gique conspi­ra­tion­niste ne tar­de­ra pas à dé­mas­quer ses vé­ri­tables au­teurs… Car si d’un cô­té le livre d’an­toine Me­nu­sier vise à « al­ler au plus pro­fond d’un noeud men­tal », qui em­pêche une par­tie des Arabes vi­vant en France d’adhé­rer à ses va­leurs et de s’y sen­tir à leur place, de l’autre cô­té son em­pa­thie lui fait ou­blier qu’il y a ur­gence à rap­pe­ler aux pre­miers in­té­res­sés, ces « in­dé­si­rés », qu’ils de­vraient four­nir le plus gros de l’ef­fort pour que col­lec­ti­ve­ment nous puis­sions at­teindre ce but. Comme le sou­ligne l’au­teur, « une his­toire en­fin dé­si­rable » reste le sou­hait de tous. •

Vi­site du Pre­mier mi­nistre Jacques Cha­ban-del­mas dans le bi­don­ville de Nan­terre, où vi­vaient plu­sieurs mil­liers de tra­vailleurs al­gé­riens et ma­ro­cains, juin 1971.

An­toine Me­nu­sier, Le Livre des in­dé­si­rés : une his­toire des Arabes en France, édi­tions du Cerf, 2019.

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