MES­DAMES ET MES­SIEURS LES CHIMPANZÉ.E.S

Il man­quait une ru­brique scien­ti­fique à Causeur. Peg­gy Sastre comble en­fin cette la­cune. À vous les la­bos !

Causeur - - Sommaire - Par Peg­gy Sastre

L'ÉCRI­TURE IN­CLU­SIVE NE MAR­CHE­RA PAS (NON PLUS) CHEZ LES CHIM­PAN­ZÉS

Dans le lan­gage, comme par­tout, il existe des lois uni­ver­selles. Par­mi celles-ci, la loi de Zipf et la loi de Men­ze­rath. La pre­mière, dite aus­si prin­cipe d’abré­via­tion ou d’ef­fi­cience, éta­blit que l’am­pli­tude d’un si­gnal est in­ver­se­ment pro­por­tion­nelle à sa fré­quence – voi­là pour­quoi les mots les plus usi­tés sont en gé­né­ral les plus courts. Se­lon la se­conde, la taille d’une struc­ture lin­guis­tique est in­ver­se­ment pro­por­tion­nelle à celle des élé­ments qui la consti­tuent. Exemple : plus un mot est long, plus ses syl­labes sont brèves. Ce qu’il y a de co­casse avec ces for­mules, c’est qu’elles sont loin de se li­mi­ter au lan­gage ar­ti­cu­lé. La loi de Zipf se re­trouve ain­si chez les cris de ma­caques, de ouis­ti­tis, de chauves-sou­ris ou en­core dans les mou­ve­ments des dau­phins lors­qu’ils re­montent à la sur­face pour faire le plein d’oxy­gène. Plus fort en­core, la loi de Men­ze­rath a été dé­ni­chée en bio­lo­gie mo­lé­cu­laire. Exemples : plus une es­pèce compte de chro­mo­somes dans son ca­ryo­type, plus ils sont pe­tits ; dans le gé­nome hu­main, le nombre d’exons (des « briques » D’ADN co­dant) est in­ver­se­ment pro­por­tion­nel à la taille des gènes qui les com­posent. Au­tant dire que le lan­gage n’est vi­si­ble­ment pas une pure « construc­tion so­ciale » ar­bi­traire, mais semble bien re­le­ver de lois na­tu­relles or­ga-

ni­sant dé­jà les tout pre­miers éche­lons de la vie. Plus près de notre arbre, une équipe in­ter­dis­ci­pli­naire et in­ter­na­tio­nale de scien­ti­fiques vient de dis­cer­ner leur pré­sence dans la com­mu­ni­ca­tion non ver­bale des chim­pan­zés – les po­si­tions des mains, du corps, les ex­pres­sions du vi­sage et autres cris dont les ani­maux se servent pour se trans­mettre une pa­lan­quée de mes­sages. Confor­mé­ment aux lois de Zipf et de Men­ze­rath, chez ces pri­mates, les gestes les plus cou­rants sont aus­si les plus brefs, et plus une sé­quence est longue et com­plexe, plus elle est consti­tuée de gestes courts. Des ré­sul­tats ob­te­nus grâce à l’ana­lyse de près de 2 000 oc­cur­rences de 58 ges­tuelles fil­mées chez les chim­pan­zés de la ré­serve fo­res­tière de Bu­don­go (Ou­gan­da). Il sem­ble­rait bien que, mal­gré leurs énormes dif­fé­rences, un lan­gage de chimpanzé et ce­lui d’un hu­main re­posent sur des prin­cipes ma­thé­ma­tiques iden­tiques. Des prin­cipes consti­tuant le lien évo­lu­tion­naire entre ges­tuelle ani­male et lan­gage ar­ti­cu­lé et dé­voi­lant le goût de la na­ture pour la com­pres­sion, la par­ci­mo­nie et l’éco­no­mie de moyens. Soit la di­rec­tion à peu près ra­di­ca­le­ment op­po­sée à celle de l’écri­ture in­clu­sive. Bien­heu­reuses et bien­heu­reux mes­dames et mes­sieurs les chimpanzé.e.s, il leur reste en­core un peu de temps avant de tous et toutes de­voir s’y faire. Ré­fé­rence : ti­nyurl.com/y66p92d4

TOM­BER AMOU­REUX, C'EST AUS­SI SE PRÉ­PA­RER À TOM­BER MA­LADE

Par­mi les ma­ni­fes­ta­tions les plus cou­rantes d’un amour nais­sant, il y a cette im­pres­sion dif­fuse de pé­ter le feu, de pou­voir ré­sis­ter à tout, de dé­bor­der d’éner­gie pul­sée par un coeur bat­tant. Par­don pour les ro­man­tiques, mais l’ori­gine de ce sen­ti­ment d’in­vin­ci­bi­li­té semble se ni­cher non pas dans l’union des âmes, mais au fin fond de nos cel­lules im­mu­ni­taires. Se­lon une étude me­née sur 47 étu­diantes (moyenne d’âge 20,5 ans) sur­veillées pen­dant deux ans avant, pen­dant et après une re­la­tion hé­té­ro­sexuelle et mo­no­game, l’amour s’ac­com­pagne de mo­di­fi­ca­tions dans l’ex­pres­sion des gènes as­so­ciés à l’im­mu­ni­té, in­dé­pen­dam­ment de l’état de san­té ou de l’ac­ti­vi­té sexuelle des in­di­vi­dus concer­nés. De fait, ces chan­ge­ments peuvent s’avé­rer très utiles lors­qu’on entre en contact avec une flore bac­té­rienne jus­qu’ici étran­gère, comme pour plu­sieurs pro­ces­sus im­mu­ni­taires bé­né­fiques à la re­pro­duc­tion. En par­ti­cu­lier, les mo­di­fi­ca­tions ob­ser­vées sont im­pli­quées dans l’at­té­nua­tion des ré­ac­tions im­mu­ni­taires in­flam­ma­toires, un mé­ca­nisme qui per­met d’évi­ter que le foe­tus, por­teur pour moi­tié de L’ADN du gé­ni­teur, ne soit consi­dé­ré comme un corps étran­ger, his­toire de ga­ran­tir une gros­sesse me­née jus­qu’à son terme. Le signe des his­toires d’amour qui se ter­minent bien se­lon le carnet de bal de l’évo­lu­tion. Ré­fé­rence : ti­nyurl.com/yy­qp­cy­vy

DE LA LOI DE LA JUNGLE EN MI­LIEU VAGINAL

De­puis les an­nées 1970 (gros­so mo­do), l’idée que la re­pro­duc­tion sexuée en pas­se­rait par un mâle conqué­rant ve­nant plan­ter de force sa graine dans une fe­melle pu­re­ment et pas­si­ve­ment ré­cep­tacle a vo­lé en éclats grâce aux avan­cées de la bio­lo­gie mo­lé­cu­laire. Ces der­nières dé­cen­nies, la re­cherche a ain­si com­plé­té et com­plexi­fié le ta­bleau de la com­pé­ti­tion sper­ma­tique – la gué­guerre que se livrent 60 à 100 mil­lions de sper­ma­to­zoïdes avant qu’un seul ne gagne les fa­veurs de l’ovule – et sou­ligne no­tam­ment le rôle pri­mor­dial que joue la phy­sio­lo­gie fe­melle dans tout ce bor­del. Pu­bliée la veille de la Saint-va­len­tin (c’est ce qu’on ap­pelle du ti­ming), une étude ana­ly­sant de la se­mence d’homme et de tau­reau dé­taille les prin­ci­paux obs­tacles que les ga­mètes mâles doivent sur­mon­ter pour rendre une éja­cu­la­tion fé­conde. Conduite par Mei­sam Za­fe­ra­ni, Gian­pie­ro D. Pa­ler­mo et Ali­re­za Ab­bas­pour­rad, cher­cheurs à l’uni­ver­si­té Cor­nell, elle montre en par­ti­cu­lier com­ment les va­ria­tions de lar­geur du tube uté­rin me­nant à l’ovule forment de vé­ri­tables gou­lets d’étran­gle­ment qui ne laissent pas­ser que les sper­ma­to­zoïdes les plus vaillants (en vrai, on dit « mo­tiles »). En outre, la nage ca­rac­té­ris­tique des sper­ma­to­zoïdes (par ailleurs su­per pour leur faire éco­no­mi­ser un maxi­mum d’éner­gie à contre-cou­rant) fait que si, par un coup de bol, les ga­mètes les plus fla­ga­das ar­rivent les pre­miers de­vant un ré­tré­cis­se­ment, ils se­ront re­pous­sés à l’ar­rière et ver­ront les plus vé­loces re­prendre la pôle po­si­tion. Où l’on com­prend que l’ap­pa­reil re­pro­duc­teur fé­mi­nin fait tout ce qu’il peut pour ga­ran­tir la vic­toire du meilleur sper­ma­to­zoïde, et ce dans un mé­pris fla­grant pour l’éga­li­té des chances. Ré­fé­rence : ti­nyurl.com/y2dml­cl6 •

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